Chapitre 225
Gabel n’était pas le seul chevalier à contempler la sœur de Maximilian. Les autres semblaient tout aussi épris. En voyant leurs réactions, Ursuline Ricaydo leva les yeux au ciel.
« Nous sommes ici pour une mission officielle. Quelle honte de reluquer une jeune fille alors que le conflit fait toujours rage.
— Je ne la reluquais pas, marmonna Gabel, penaud, en se redressant.
Le visage du chevalier s’assombrit aussitôt à l’évocation du conflit. En chemin vers le Château de Croyso, les Chevaliers du Dragon rouge avaient livré une bataille acharnée contre une bande de pillards trois fois plus nombreux qu’eux. Gabel avait perdu l’un de ses écuyers, un garçon auquel il tenait énormément. Il avait beau plaisanter en disant que quiconque se laissait vaincre par des brigands n’avait rien à faire dans l’armure d’un chevalier du Dragon rouge, il avait volontiers pris à sa charge les frais considérables des funérailles de l’écuyer.
À mesure que la milice disparate de Dristan se transformait à toute vitesse en une véritable armée, Gabel ne fut pas le seul à perdre un camarade cher à son cœur. Tels des rats envahissant un grenier, les miliciens ne lâchaient rien et revenaient à la charge dès qu’on les repoussait.
Il était évident que la famille royale de Dristan les soutenait. Comment des paysans affamés auraient-ils pu se procurer des chevaux de guerre et des armes d’acier, autrement ? Il était alarmant d’imaginer que, quelque part, vingt mille hommes s’organisaient en une armée dotée d’une chaîne de commandement bien définie.
« Veuillez me suivre. »
Cette fois, l’intendant en chef les conduisit au troisième étage plutôt que dans la salle de réception. Riftan jeta un dernier coup d’œil à Maximilian, qui se hâta de se dissimuler dans l’ombre. Son regard semblait s’assombrir, et son visage rond était pâle comme celui d’un fantôme. Sous sa robe simple, d’un brun rougeâtre, son petit corps paraissait raidi par la tension.
Riftan détourna les yeux. Il voulait croire que cette méfiance était due à l’inquiétude que lui inspiraient les nouvelles qu’ils apportaient.
« Veuillez patienter un instant. Je vais voir si Votre Grâce peut vous recevoir maintenant. »
Laissant les chevaliers au bout du couloir de marbre, l’intendant disparut derrière une immense porte en acajou de dix kevettes (environ trois mètres). C’était la salle du conseil, où Riftan se souvenait s’être fait éconduire autrefois.
Il attendit patiemment à l’entrée que le duc de Croyso, qui ne semblait pas pressé de reconnaître leur arrivée, daigne les recevoir. Quand Riftan entra enfin dans la pièce, les autres chevaliers sur ses talons, il trouva le duc installé derrière son bureau, vautré dans un fauteuil recouvert de peau de lion.
« On m’a dit que vous apportiez un message de Sa Majesté, déclara le duc en entrelaçant les doigts. Ses yeux verts et glacés luisaient de mécontentement. Pourquoi n’a-t-il pas envoyé directement un messager depuis Drachium ?
— Sa Majesté souhaitait être pleinement informée de la situation à la frontière est, répondit Riftan d’un ton neutre en s’approchant du bureau. Nous lui envoyons donc régulièrement des rapports.
La moustache du duc, soigneusement taillée, tressaillit. Sa voix suintait le mépris lorsqu’il demanda :
— Alors, dites-moi. Qu’ordonne Sa Majesté ?
— Le roi craint que ce conflit ne s’éternise. L’armée royale de Dristan étant désormais impliquée, la situation pourrait fort bien dégénérer en guerre. Sa Majesté souhaite que le conflit soit réglé avant d’en arriver là.
— Si la famille royale de Dristan soutient réellement les pillards, nous nous contenterons de la sanctionner conformément au droit en temps de paix, dit le duc avec indifférence en s’adossant à son fauteuil. Il n’y aura aucun compromis avec ces vauriens qui ont envahi mes terres. Même le roi ne peut pas m’obliger à supporter une telle humiliation.
— Et comment comptez-vous sanctionner le roi de Dristan ? rétorqua Riftan. Allez-vous personnellement mener une armée vers l’est et traîner le roi Thorben devant le tribunal d’Osiriya ?
Le visage du duc s’empourpra de colère. « J’aurai le soutien des six autres royaumes !
— L’accord de paix a été conclu par les souverains des Sept Royaumes. Croyez-vous vraiment qu’ils feront comparaître le roi de Dristan devant un tribunal ?
Riftan s’efforça de dissimuler son hostilité et poursuivit d’un ton calme :
— Dristan tentera de rompre la trêve des Sept Royaumes en se servant du droit en temps de paix comme d’un combustible pour attiser les flammes. Aucun des rois ne croit que le pape ait le droit de les juger.
— Vous osez me faire la leçon ?
— Je ne fais que transmettre le message du roi.
Riftan garda son sang-froid malgré la fureur du duc.
— Sa Majesté a clairement indiqué qu’il ne tolérerait aucune action susceptible de menacer la paix. Je vous exhorte donc à régler le conflit actuel au plus vite et à mettre un terme à votre différend avec Dristan.
Riftan sortit une lettre frappée du sceau royal de Wedon et la posa sur le bureau. Le duc ne la prit pas tout de suite.
Au lieu de cela, il la dévisagea longuement avant de lancer d’un ton sec : « Si c’est tout, vous pouvez partir !
Riftan obtempéra et fit rapidement sortir les chevaliers de la pièce.
Gabel soupira tandis qu’ils descendaient le couloir. « Était-il judicieux de se montrer aussi autoritaire ? Le courroux du duc risque de nous causer bien des ennuis.
— J’ai observé toutes les formes de politesse nécessaires, répliqua sèchement Riftan en descendant rapidement l’escalier.
Le groupe de femmes qu’ils avaient croisé plus tôt ne se trouvait plus au deuxième étage. Avant de poursuivre sans un mot, Riftan jeta un coup d’œil à l’endroit où Maximilian s’était cachée. Au rez-de-chaussée, des serviteurs surgirent de nulle part pour les conduire à leurs chambres.
« Nous allons vous faire préparer un repas et un bain immédiatement.
Riftan ôta son armure dès que les serviteurs furent partis, puis s’approcha de la fenêtre qui donnait sur le jardin. Les pâles rayons du soleil hivernal jouaient sur les conifères vert sombre, tandis que des oiseaux picoraient l’herbe jaunie et fanée des parterres.
Il entrouvrit la fenêtre et inspecta la partie du domaine où Maximilian aimait se promener. Puis, adossé au mur, il poussa un soupir. Il avait l’impression d’avoir vieilli de trois ans en quelques mois à peine. Il expira de nouveau, las, et se détourna pour s’allonger sur son lit.
***
Finalement, le duc accepta d’entamer des négociations avec Dristan. Il n’avait pas vraiment le choix. Riftan repartit vers la frontière, cette fois accompagné du messager du duc, afin d’ouvrir les pourparlers avec l’armée royale de Dristan. Avant même qu’il s’en rende compte, Aquarias — la saison de l’eau, l’équivalent du printemps — était arrivée, tandis qu’il faisait sans cesse la navette entre la frontière et le Château de Croyso.
Quand l’affaire se conclut favorablement, le duc de Croyso invita les messagers de Dristan et tous les nobles de l’est à un somptueux banquet. Il cherchait sans doute à apaiser ses vassaux mécontents, qui avaient subi de lourdes pertes au cours de ce différend de plusieurs mois.
La salle du banquet était décorée avec plus de faste que jamais, et les tables croulaient sous des plats préparés avec toutes sortes de fruits rares et d’épices. Riftan pinça les lèvres en observant le duc siéger sur l’estrade. Pendant les négociations, l’homme n’avait cessé de se montrer autoritaire. À présent, il semblait converser gaiement avec les messagers de Dristan assis à ses côtés. Riftan trouvait cela risible. Son regard descendit plus bas et son dégoût s’évanouit lorsqu’il aperçut Maximilian, sagement assise près de son père.
Il l’observa à la dérobée tandis qu’elle mangeait ses raisins un à un, jusqu’à ce que sa gorge le brûle de soif. Il saisit son gobelet et avala son vin d’un trait. Chaque fois qu’il la voyait, elle lui semblait encore plus belle que la fois précédente. Rien que la regarder lui faisait mal. Il soupira, troublé, et fit signe à un serviteur de remplir son gobelet.
Hebaron claqua la langue. « On croirait que nous avons perdu. Pourquoi cette tête d’enterrement ?
— Ce n’était pas une victoire non plus.
— Tenir tête pendant six mois à vingt mille pillards avec à peine plus de quatre mille hommes, c’est déjà un exploit, marmonna Hebaron en se léchant les doigts graisseux. Et puis, l’arbitrage s’est déroulé plus facilement que prévu, et le roi lui-même est satisfait du résultat. Personne ne peut nier ta contribution. Tu ferais mieux de t’y préparer. Je te garantis qu’une cérémonie sera organisée pour te nommer commandant dès notre retour.
Comme Riftan ne répondait pas, Hebaron le fixa d’un air hébété.
— Tu ne vas pas nous laisser tomber, hein ?
— Si je suis nommé commandant, les Chevaliers du Dragon rouge deviendront les vassaux d’Anatol. Vous contenterez-vous de servir le seigneur d’un fief provincial aux confins du royaume ?
— Tu soulèves la question maintenant ? répliqua Hebaron en reniflant. Si tu te souviens bien, la plupart de nos membres sont des bâtards, des roturiers, des descendants d’une maison déchue ou les fils cadets de nobles de bas rang. Bref, aucun n’a quoi que ce soit à hériter. Si ces considérations m’importaient, je t’aurais écrasé depuis longtemps.
Riftan réprima l’envie de demander au chevalier s’il en avait seulement la capacité. Hebaron but une gorgée de bière, puis reprit d’un ton plus calme :
— Et puis, nous savons tous à quel point tu travailles dur pour reconstruire ce misérable bout de terre. Nous avons hâte d’y vivre. » Ses lèvres frémirent tandis qu’il jetait un regard désapprobateur à Ursuline Ricaydo, plus loin autour de la table. « Bien sûr, certains préféreraient que tu t’installes d’abord à Drachium.
Comme Riftan ne répondait toujours pas, Hebaron conclut : « Le choix t’appartient, quoi qu’il en soit. Nous sommes tous décidés à te suivre, quelle que soit ta décision.
Les yeux brun doré du chevalier semblaient presser Riftan de se décider. Celui-ci, qui fixait son gobelet, finit par prendre la parole.
« Je n’ai pas l’intention de me dérober cette fois non plus, dit-il gravement. Si le roi Reuben souhaite me confier cette charge, j’accepterai.
— Tu n’as pas intérêt à refuser. » Le visage de Hebaron s’illumina d’un sourire satisfait, et il posa lourdement un gobelet de bière devant Riftan. « Quand tu seras officiellement nommé commandant, je te promets de te traiter avec le plus grand respect.
— J’ai hâte d’y être.
Riftan soupira et prit le gobelet. Il savait qu’une fois qu’il commencerait à boire avec Hebaron, il serait pris jusqu’à la fin du banquet, où les réjouissances duraient parfois jusqu’au lever du soleil. D’ordinaire, il aurait évité une telle situation à tout prix, mais ce soir-là, il se retrouva à rivaliser avec le chevalier dans un concours de boisson.
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Les nobles autour d’eux se drapaient dans leur arrogance. À mesure que le concours s’échauffait, Riftan sentit leurs regards méprisants se poser sur lui. Malgré tout, il était prêt à tout pour attirer l’attention de Maximilian. Il aurait accompli les actes les plus absurdes si cela lui avait permis de croiser son regard ne serait-ce qu’un instant.
Sentant son regard intrigué posé sur lui, Riftan vidait son gobelet chaque fois que Hebaron le remplissait.