Chapitre 221
Est-ce que ça avait seulement de l’importance ?
Maximilian Croyso se moquait probablement éperdument de l’endroit où il se trouvait et de la femme avec qui il choisissait de s’amuser. Cette inquiétude n’était que le fruit de son ego démesuré. Pourtant, ses pas le ramenaient sans cesse vers la salle du banquet. Il repoussa ses cheveux d’un geste agacé. Il détestait se comporter comme un étalon agité qui aurait flairé une jument en chaleur.
Alors qu’il s’apprêtait à quitter le couloir sombre, une voix masculine murmura : « Tu crois que c’est vrai ? Le duc chercherait un époux pour sa fille parmi les chevaliers.
Riftan jeta un coup d’œil dans la salle, en direction des nobles qui cancanait. Un barde chantait une épopée héroïque en s’accompagnant de son luth, tandis que les convives dansaient sous la lueur scintillante des chandelles. Les nobles semblaient profiter de l’agitation pour tenir une discussion secrète. Riftan tendit l’oreille en entendant la voix pâteuse et ivre qui s’éleva ensuite.
« Est-elle seulement en âge de se marier ?
— Elle n’en a peut-être pas l’air, mais elle aura dix-sept ans dans quelques mois. Un âge tout à fait convenable pour le mariage.
L’homme à la tenue impeccable porta son gobelet à ses lèvres moqueuses.
« Et l’on murmure que si elle se montre si souvent ces derniers temps, c’est pour attirer des prétendants.
— Ha ! Elle est restée un peu plus longtemps aujourd’hui, certes, mais elle s’est à peine montrée pendant toute cette fête. Les autres soirs, elle s’éclipsait au bout d’une minute.
— Crois-moi, elle ne s’est jamais montrée aussi souvent. Tu sais à quel point Sa Grâce protège son aînée ? Même certains de ses propres chevaliers ne l’ont jamais vue, et les serviteurs refusent de révéler quoi que ce soit. C’est une énigme voilée.
« J’ai entendu dire qu’elle était de santé fragile, ajouta un autre homme. Sa Grâce est un père si dévoué qu’il a fait bâtir une grande chapelle dans le château et y a installé quatre hiérarques.
— Il paraît qu’elle a toujours été de constitution fragile, dit l’homme d’un âge relativement avancé, la voix pleine de compassion. Depuis l’enfance. Cela n’a fait que rendre le duc plus protecteur.
Riftan se raidit en observant Maximilian Croyso. Toujours assise à côté de son père, elle avait l’air fatiguée et nerveuse tandis qu’elle regardait le bal.
Était-ce sa santé fragile qui lui donnait cet air morose ? La pensée qu’elle pût être gravement malade lui transperça le cœur. Il resta figé, écoutant de nouveau les voix étouffées.
« À ce qu’il paraît, le duc cherche un chevalier parce qu’il n’a pas l’intention de l’envoyer à la cour. Après tout, avec les différends fréquents du duché avec Dristan, un gendre chevalier capable de mener une armée serait bien utile.
Un chevalier qui sirotait son vin en silence ricana et prit la parole : « Tu sous-estimes les ambitions du duc. Même s’il chérit sa fille, le prestige et le pouvoir de sa famille passent toujours avant tout. Tout le monde sait qu’il souhaite unir sa maison à la famille royale, non ?
— Il pourrait confier cette tâche à sa seconde fille. Elle n’est encore qu’une enfant, mais on murmure déjà qu’elle deviendra une beauté accomplie.
— J’imagine qu’il serait difficile de marier l’aînée à la famille royale, vu son état. Il lui faudrait donner naissance à des fils en bonne santé.
Riftan serra le poing en voyant les hommes jauger Maximilian comme une poulinière.
L’homme plus âgé, qui semblait avoir largement dépassé la trentaine, eut un sourire narquois. « C’est effectivement un défaut de taille, mais elle reste la fille du duc de Croyso. Autrement dit, une épouse de choix. Sa Grâce, qui la chérit tant, lui offrira sans doute une dot considérable.
— À quoi bon une dot si elle ne peut pas donner d’héritier ? Sans successeur, votre fortune et vos terres reviendront à la couronne.
— Allons, mon cher. Si elle est aussi maladive qu’on le dit, elle ne survivra pas longtemps. Il te suffira de te trouver une nouvelle épouse le moment venu.
Une envie irrépressible de tuer ces nobles submergea Riftan. Il les foudroya du regard, brûlant de traîner ces ordures dans un coin pour leur trancher la gorge. Ainsi, ils ne pourraient plus jamais remuer leurs langues immondes. Il avait déjà eu bien du mal à retenir sa colère en les voyant l’évaluer comme un animal, mais là, ils avaient dépassé les bornes. Rien que de penser que cette bande de salauds pouvait la désirer le remplissait de rage et d’un farouche instinct protecteur.
Il détestait éprouver cela. À quoi bon ressentir tout ça, puisqu’elle ne lui appartenait même pas ? Pourquoi aurait-elle besoin d’un être aussi insignifiant pour la défendre, alors que le noble le plus puissant de l’Est était à ses côtés ?
Riftan tourna les yeux vers le duc, assis près d’elle comme un geôlier. Cet homme était vaniteux jusqu’à la moelle, mais il serait sans aucun doute son plus grand protecteur. Le duc avait eu la sagesse de garder sa fille à l’abri dans le château, hors de portée des ordures de cette espèce.
Prenant une profonde inspiration, Riftan se détourna. Il sentait qu’il ferait un scandale s’il entrait dans la salle dans son état. Son poing serré tremblait de fureur. Il avait du mal à trouver meilleur moyen de se défouler que de graver leurs visages dans sa mémoire et de leur casser quelques dents avant de partir.
Pourtant, il savait qu’ils ne resteraient pas longtemps les seuls à nourrir de telles intentions sordides. Dès que les intentions du duc seraient connues, tous les chevaliers ambitieux de Wedon afflueraient au duché pour tenter de gagner sa main. Ce qui écœurait le plus Riftan, c’était de désirer lui aussi la même chose.
Il s’assit sur les marches du jardin et enfouit le visage dans ses mains. Qu’est-ce qui lui prenait, bon sang ? Le tumulte et le désir faisaient rage en lui. Pourtant, maintenant qu’il savait que le banquet n’était qu’un vivier de prétendants potentiels, il se retrouvait incapable de partir comme de rentrer.
Même si je retournais dans la salle, je ne figurerais jamais sur la liste des prétendants.
Il en était certain. Elle avait peur de lui et le duc le méprisait. Malgré tout, il se tourna vers la salle. Rentrer dans sa chambre maintenant, c’était passer une nuit blanche à s’inquiéter que le duc choisisse l’un des nobles bons à rien qu’il venait d’entendre. Pour sa santé mentale, mieux valait savoir exactement ce qui se passait dans la salle.
Espérant que les commères de tout à l’heure avaient fini leur conversation, Riftan s’apprêta une nouvelle fois à retourner au banquet. Il n’en était qu’à quelques pas lorsqu’il s’immobilisa. Maximilian Croyso, entourée de ses suivantes, avait failli le percuter en sortant de la salle.
Sa colère avait-elle émoussé sa capacité à percevoir sa présence ? Riftan resta là, à la dévisager bêtement. De son côté, Maximilian semblait cent fois plus troublée. Il avait l’habitude de la voir détourner le regard dès que leurs yeux se croisaient, mais cette fois, elle restait plantée devant lui, bouche bée.
D’aussi près, Riftan pouvait admirer ses longs cils auburn et ses yeux gris argenté. La lumière du lustre miroitait comme de l’or dans ses pupilles. Cela lui rappelait un lac en hiver. Ses joues pâles commencèrent à rougir — une vision étonnamment captivante — puis tout son visage s’embrasa, aussi vif que ses cheveux.
Riftan eut du mal à ouvrir la bouche. « Il y a un problème ?
Même à ses propres oreilles, sa voix sonnait sèche. Il se maudit en silence. Après avoir essayé pendant des semaines de lui parler, c’était tout ce qu’il trouvait à dire ?
Maximilian tressaillit et baissa vivement la tête. Puis, comme si elle prenait la fuite, elle détala avant qu’il ait pu ajouter quoi que ce soit. Ses suivantes gloussèrent en se dépêchant de la rattraper.
Abattu, Riftan la regarda disparaître. Il ne comprenait pas pourquoi elle avait réagi ainsi. Se demandant si quelque chose s’était passé au banquet, il se fraya un chemin dans la foule pour rejoindre ses compagnons.
« Il s’est passé quelque chose pendant mon absence ?
Le groupe de chevaliers en pleine beuverie tourna la tête vers lui. Riftan fronça les sourcils devant leur silence étrange. Hebaron, qui le dévisageait les yeux écarquillés, esquissa un sourire malicieux.
« Je crois que c’est plutôt à nous de te poser la question. ƒ𝑟𝐞𝗲𝘄𝙚𝚋𝑛o
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Il y a des miroirs dans toutes les chambres de ce château. Tu ne t’es pas regardé avant de sortir ?
Riftan passa une main dans ses cheveux, se demandant s’ils étaient trop ébouriffés.
« Ah, l’incarnation même de la séduction, souffla Hebaron. Tu comptes faire chavirer toutes les nobles de l’Est ce soir ?
Incapable de comprendre où le chevalier voulait en venir, Riftan le fusilla du regard. « Mais qu’est-ce que tu racontes, bon sang…
— Tu as une trace de rouge près des lèvres, intervint Ursuline en abaissant son gobelet.
Riftan tressaillit. Il s’essuya la bouche du revers de la main et découvrit une substance rouge et collante.
Voyant son air déconcerté, Ursuline soupira. « C’est un produit cosmétique dont les nobles se servent pour se peindre les lèvres.
Après avoir cligné des yeux en le regardant, Riftan sortit de la salle et entra dans la pièce la plus proche. Un gémissement lui échappa dès qu’il aperçut son reflet.
Les deux premiers boutons de sa chemise avaient disparu, sans doute arrachés par la femme qui s’était agrippée à ses vêtements. Ses cheveux ressemblaient à un nid de pie, et des traces rouges maculaient ses lèvres, son menton et sa joue. Quiconque le verrait le prendrait pour un débauché éhonté.
« Bon sang…
Tous ses espoirs de faire bonne impression à Maximilian s’évanouirent. Les épaules de Riftan s’affaissèrent, accablées.
***
Les Chevaliers du Dragon rouge partirent pour Drachium le lendemain matin. Riftan contempla avec soulagement le Château de Croyso qui s’éloignait peu à peu. Il pourrait enfin redevenir celui qu’il était.
Il était déterminé à laisser derrière lui toutes les ombres de son passé. Les illusions de son enfance, les remords, les cauchemars terrifiants où sa mère lui apparaissait et dont il se réveillait parfois trempé de sueur froide… Il comptait tout effacer et continuer à vivre en tant que Sir Riftan Calypse.
...
Pourtant, la jeune fille qui revenait sans cesse hanter ses pensées ébranlait sa résolution comme des roseaux dans le vent. Maximilian Croyso était devenue une jeune femme d’une beauté renversante. Elle hantait ses rêves chaque nuit et le poussait au bord de la folie.
Comme il ne s’était jamais intéressé à une autre femme, il n’avait personne à qui la comparer. Malgré cela, il savait avec une certitude absolue que sa silhouette menue, ses traits délicats, ses yeux où se dissimulaient mille émotions et sa chevelure d’un roux éclatant exerçaient un charme exquis. Cette certitude lui piquait constamment les nerfs comme une aiguille.