Chapitre 220
À partir de ce jour-là, Riftan évita la salle des banquets. Triton soupira, résigné, en regardant son commandant en second passer ses journées à manier l’épée sur le terrain d’entraînement.
« Je trouvais que tu te montrais d’un calme inhabituel depuis quelques semaines. Tu en as déjà assez de l’inaction ?
— Nous partons bientôt pour le Château de Drachium, n’est-ce pas ? » répondit sèchement Riftan en fendant l’air de sa lame. « Je devrais échauffer mes muscles d’ici là. ƒ𝔯𝗲𝗲𝙬𝒆𝚋𝐧oѵℯl.𝒄𝑜m
Triton observa Riftan en silence, les bras croisés, puis descendit les marches en dégainant sa propre arme.
« Très bien. Moi aussi, j’ai envie de passer à l’action. Que dirais-tu d’un combat d’entraînement ? Cela fait longtemps.
Riftan abaissa son épée bâtarde dans un soupir. Il s’entraînait depuis cinq heures d’affilée et était trempé de sueur. S’essuyant le front, il ramassa la tunique qu’il avait ôtée plus tôt.
« Je vous le déconseille. Je n’ai pas envie de vous priver définitivement de l’usage de vos bras.
— Par les dieux, on dirait que le commandant en second a peur d’être humilié », le provoqua Triton en levant les yeux.
Riftan suivit le regard du commandant et fronça les sourcils en apercevant un groupe de nobles dames alignées près de la fenêtre. Leurs journées semblaient se résumer à de paisibles promenades dans le domaine, à boire du thé et à regarder les chevaliers s’entraîner. Lui qui n’avait jamais passé une journée à ne rien faire ne comprenait pas un tel mode de vie.
« Servir une noble dame est le devoir suprême d’un chevalier. Nous manquerions à nos obligations si nous privions ces charmantes dames de leur divertissement.
— Te revoilà », dit Riftan en secouant la tête. « Toujours à débiter…
Il s’interrompit en apercevant quelqu’un. Maximilian Croyso était assise près d’une fenêtre du cinquième étage. Malgré la distance, Riftan sentait son regard curieux posé sur lui. Les mots qui lui échappèrent ensuite lui vinrent avant même qu’il sache ce qu’il allait dire.
« Très bien. Je vais te faire plaisir, histoire de passer le temps.
— J’adore ton insolence.
Après avoir retiré son manteau et enfilé une légère protection, Triton se mit en garde. Il adressa à Riftan un sourire détendu.
« C’est d’autant plus satisfaisant quand je te remets à ta place.
Riftan ricana et leva sa lame. Triton feinta à plusieurs reprises avant de fondre sur lui à la vitesse de l’éclair. Bientôt, le fracas du métal résonna sur le terrain d’entraînement.
Tout en parant les assauts furieux de Triton, Riftan dut lutter contre l’envie de vérifier si elle le regardait toujours. Il aurait pu se battre toute la journée si cela lui permettait de marquer son esprit. Il commençait à être exaspéré par cette femme qui accaparait tant ses pensées sans se soucier le moins du monde de lui.
« Où as-tu la tête ?
Sentant que Riftan était ailleurs, Triton se jeta sur lui en abattant lourdement son épée. Cette attaque féroce lui fit vibrer les nerfs. Après avoir paré de justesse, il lança une contre-attaque. Peu après, les lèvres de Triton se pincèrent en une ligne sévère et ses gestes ralentirent. Riftan reprit ses esprits et recula.
« Bon sang, je ne voulais pas te blesser au bras.
Riftan abaissa son arme et observa le chevalier plus âgé, visiblement inquiet.
« Qui a dit que c’était fini ? » grommela Triton. « Je peux encore me battre.
— Vous êtes en convalescence », dit Riftan, plus irrité contre lui-même que contre le commandant. « Vous voulez vraiment vous estropier pour une chose aussi insignifiante ?
Il ne se le serait jamais pardonné s’il avait blessé son supérieur en essayant d’impressionner une femme. La campagne militaire qui avait duré des mois avait affaibli le bras du commandant. Riftan examina son poignet d’un air grave, puis se redressa et quitta sa posture défensive.
« Nous devrions demander au mage de lancer un sort de guérison.
— Tu deviens de plus en plus inquiet pour un rien », dit Triton en rengainant son épée. « Je suis un chevalier, pas un vieillard fragile.
— C’est le rôle du commandant en second de se soucier de l’état de son commandant. Si mon comportement vous déplaît tant, je vous suggère de vous rétablir plus vite.
Riftan conduisit Triton auprès d’un mage pour le faire soigner. Même après avoir vu le gonflement de son poignet diminuer, il se sentait toujours mal. Qu’était-il advenu de sa maîtrise de soi habituelle ? Il était écœuré par ce qu’il était devenu, toujours à commettre des maladresses.
« Détends-toi un peu », dit Triton en lui tapotant l’épaule. « Si tu te souviens bien, c’est moi qui ai proposé ce combat. J’aurais été vexé si tu y étais allé doucement.
Riftan lui écarta la main. « Un combat d’entraînement est censé rester léger.
Triton haussa les épaules et ramassa son manteau. « C’est la plus longue période que tu aies passée loin du champ de bataille depuis que tu es devenu chevalier. Je comprends que tu sois impatient. » f𝗿e𝙚𝘸e𝐛𝚗𝐨𝙫𝚎𝙡.c𝒐𝐦
Riftan sentit ses joues s’échauffer.
Triton le scruta attentivement avant de reprendre : « Mais tu dois quand même assister au banquet de ce soir. Ce sera le dernier, et nous devrions remercier notre hôte pour son hospitalité de ces dernières semaines.
« Les négociations sur les réparations sont terminées ?
Triton acquiesça. « Il ne nous reste plus qu’à faire notre rapport à Sa Majesté, à Drachium. Ensuite, tu devrais être libéré de toute obligation pendant quelque temps.
Le soulagement envahit Riftan, accompagné d’un sentiment de perte. Tentant de chasser cette émotion, il garda une voix impassible pour répondre : « C’est la meilleure nouvelle que j’aie reçue depuis longtemps.
Triton prit soin de lui rappeler le banquet à plusieurs reprises avant de partir.
Ce soir-là, Riftan entra dans la salle, le visage impassible. Même sans l’insistance du commandant, il était certain qu’il n’aurait pas pu résister à son attirance pour elle. Après tout, c’était sa dernière occasion de la voir. Cette soirée mettrait fin à son tourment. S’accrochant à sa résolution, Riftan promena son regard dans la salle.
Comme il seyait à un banquet célébrant la victoire finale, l’immense salle était richement décorée. De l’or ornait les murs et la mélodie légère d’un luth flottait dans l’air. Des nobles vêtus de leurs plus somptueux atours étaient assis à des tables couvertes de vins parfumés, de mets raffinés et de fruits frais.
Les convives lançaient à Riftan des regards en coin, comme s’il était un corbeau dans une cage à paons. Il les ignora et rejoignit les Chevaliers du Dragon rouge à leur table. Le duc de Croyso, dans un étalage ostentatoire de fourrure et de soie, siégeait en bout de table, face à eux. Maximilian Croyso était assise à ses côtés, vêtue d’une élégante robe de velours.
Riftan dut faire appel à toute sa volonté pour ne pas la dévisager trop longtemps. Il demanda à un serviteur de lui apporter une coupe de vin. En face de lui, Triton lui adressa un sourire satisfait.
« Tu obéis plutôt bien, malgré tes récriminations.
— Ne prends pas cet air satisfait. Je ne suis là que pour t’aider à sauver la face après avoir terni ta réputation ce matin.
— Je vois qu’il va falloir que je m’occupe de ce fichu bras », grommela Triton. « Attends un peu que je t’apprenne les bonnes manières.
Riftan dissimula son sourire derrière sa coupe, d’humeur un peu plus légère grâce à la plaisanterie bon enfant de Triton. Plus détendu, il se mit à manger et à boire, et échangea même quelques mots avec les autres chevaliers.
Moins de trente minutes plus tard, son attention revint à la jeune femme assise près du duc. Bien qu’elle fût restée dans la salle plus longtemps que jamais, il ne l’avait pas vue adresser la parole à qui que ce soit. Elle était assise, silencieuse comme une souris, le visage dénué de toute émotion. Son attitude était si froide que Riftan se demanda si elle était bien la même jeune fille vulnérable qui avait joué avec le chat.
Tout en sirotant son vin, Riftan l’observa discrètement. Était-elle malade ? Son visage était d’une pâleur spectrale et ses yeux semblaient ternes, comme s’ils dissimulaient ses véritables sentiments. Il avait espéré revoir son sourire radieux une dernière fois. Déçu et inquiet à la fois, il remua sur son siège.
« Vous avez l’air de vous ennuyer, Sir Riftan.
Riftan leva les yeux vers une noble dame d’une beauté envoûtante, vêtue d’une robe couleur rose. Son expression grave ne semblait pas la troubler. Au contraire, elle conserva son sourire et lui tendit hardiment la main.
« La conversation commençait à m’ennuyer, moi aussi. J’aimerais y remédier, mais je ne trouve pas de partenaire qui me convienne. Accepteriez-vous de danser avec moi ?
Il était très inhabituel qu’une femme invite un homme à danser. Le commandant rompit le silence stupéfait de Riftan en lui donnant un coup de pied sous la table et en lui lançant un regard qui l’avertissait de ne pas l’humilier. Lorsqu’il se leva à contrecœur, les lèvres de la femme s’étirèrent en un sourire satisfait.
Tandis qu’il la conduisait maladroitement au milieu de la salle, elle murmura : « On m’a dit que vous aviez joué un rôle essentiel dans le règlement du récent conflit. Sa Majesté doit être très fière de vous.
Riftan fronça les sourcils, cherchant à se rappeler le nom de la femme. On les avait présentés auparavant, mais tout ce dont il se souvenait, c’était qu’elle était la sœur cadette de l’un des chevaliers.
…
« Ce serait un soulagement si Sa Majesté ne nous reprochait pas d’avoir pris plus de temps que prévu », répondit-il sèchement.
« Sa Majesté est-elle si sévère ?
— Il attend beaucoup de ses vassaux.
« J’ai entendu dire que vous étiez le favori de Sa Majesté.
Il eut un sourire cynique. Le roi le considérait simplement comme un outil utile qu’il valait mieux garder à portée de main. Ne voyant aucune raison de partager cette opinion, Riftan garda le silence.
Malgré ses manières exécrables, la femme continua de bavarder. Elle semblait prendre plaisir à danser. Tout en la faisant tourner, il jeta un regard prudent à Maximilian Croyso et la surprit en train de détourner précipitamment les yeux. L’observait-elle ? À peine cette pensée lui traversa-t-elle l’esprit qu’il se dégoûta d’avoir osé espérer.
Tel un animal échappant à un piège, Riftan se dégagea de la femme dès que la musique s’arrêta. La mystérieuse inconnue fut encore plus rapide. Elle vacilla soudain et s’appuya contre lui pour garder l’équilibre.
« J’ai un peu la tête qui tourne. J’ai dû trop boire. Auriez-vous l’amabilité de me raccompagner à ma chambre ?
Un soupir échappa à Riftan devant cette invitation à peine voilée. Les nobles dames semblaient réagir de deux façons bien distinctes à son égard : soit elles l’évitaient comme la peste, soit elles voulaient s’en faire un jouet de lit. Cette femme appartenait clairement à la seconde catégorie.
La femme leva vers lui un regard séducteur et pressa son corps souple contre le sien. « J’aimerais que ce dernier banquet soit inoubliable.
Même s’il avait envie de la repousser, il décida au moins de la raccompagner hors de la salle afin d’éviter un scandale.
…
Dès qu’ils pénétrèrent dans le couloir désert et sombre, la femme se jeta sur lui. Riftan se sentit comme une carcasse de monstre dévorée par une harpie. Ses bras fins s’enroulèrent autour de son cou comme des lianes et elle plaqua ses lèvres humides contre les siennes.
Riftan fronça les sourcils et la repoussa. « Vous avez l’air d’avoir retrouvé vos forces. Je ne doute pas que vous sachiez regagner vos appartements toute seule.
« Vous n’êtes pas drôle.
La femme fit la moue et leva vers lui un regard provocateur. De toute évidence, elle était offensée qu’un homme de son rang ose repousser une femme telle qu’elle.
« Détendez-vous », le réprimanda-t-elle. « Je suggère seulement qu’on s’amuse un peu.
« Je vous prie de m’excuser, mais je ne m’intéresse pas à ce genre d’amusement. Il vous faudra trouver quelqu’un d’autre.
« Mais je ne m’intéresse à personne d’autre. » Avec un lent sourire, elle se rapprocha de nouveau et lui prit le visage entre les mains. « Vous êtes le plus bel homme que j’aie jamais vu, comme l’un de ces dieux que vénèrent les païens maléfiques. Est-il vrai que vous autres connaissez cent quatre-vingts façons de donner du plaisir ?
L’ivresse qui brillait dans ses yeux lui donna la chair de poule. Écœuré, il lui arracha les mains.
« Vous autres ? Vous m’accusez d’être un apostat ?
« Non, je voulais seulement…
— J’ai été adoubé par l’Église. Savez-vous que je peux vous faire accuser de diffamation ?
« Je vois que vous manquez de profondeur », lança la femme, le visage déformé par une grimace. « Très bien. Je vais me trouver un autre partenaire.
Elle lui jeta un regard hautain avant de s’éloigner à grands pas. Riftan rajusta ses vêtements, froissés par ses gestes brusques, et s’essuya les lèvres humides. Son humeur s’effondra. Il n’avait aucune envie de retourner au banquet, mais il savait qu’il n’avait pas le choix. Quiconque l’avait vu sortir pouvait croire qu’il avait eu une aventure avec cette femme, et il était fort probable que Maximilian Croyso se soit trouvée parmi ces témoins.