Chapitre 218
Riftan fut mortifié par le bruit retentissant de sa déglutition, qui résonna à ses oreilles. Il s’essuya les paumes moites sur son pantalon et s’efforça de détourner le regard. Pourtant, comme attiré par un aimant, ses yeux revenaient sans cesse vers elle.
Il remarqua son chignon savamment tressé, son cou délicat et ses épaules menues. Sa taille était si fine qu’il était certain de pouvoir l’enserrer d’une seule main. Enfin, son regard s’arrêta sur l’ourlet de sa robe de soie, qui cascadait jusqu’au sol.
La petite fille dont il se souvenait avait toujours les cheveux en bataille. Ils se prenaient souvent dans les branches des arbres, défaisant ses tresses jusqu’à les faire gonfler comme des nuages. Et comme elle aimait se promener dans les jardins, ses robes étaient toujours couvertes de terre. Cette femme si distinguée était-elle vraiment la fillette qui ramassait des cailloux dans la bourse élimée qu’elle emportait partout ?
Il resta comme en transe jusqu’à ce que la voix raffinée de Triton le tire de sa torpeur.
« Puis-je vous demander qui est la dame derrière vous ?
— Je vois que je ne vous ai pas encore présenté ma fille, répondit le duc en poussant la jeune femme vers l’avant. Voici Maximilian, mon aînée.
La femme qui se tenait devant lui était à la fois semblable et différente de celle de ses souvenirs. Son front rond, ses joues et son petit menton rappelaient encore la fillette, mais de fines taches de rousseur dorées poudraient désormais son nez retroussé et ses pommettes, tandis que ses grands yeux gris semblaient moroses.
Riftan fronça les sourcils, se demandant pourquoi elle affichait un air si sombre. Il la vit passer de la confusion à une peur manifeste. Il se raidit, stupéfait. Jamais il n’aurait imaginé qu’elle aurait peur de lui. Était-ce bien la même fille qui s’était jadis jetée sans crainte sur un monstre aussi grand qu’elle ?
La jeune femme rentra les épaules, terrifiée. Elle le dévisageait comme s’il était un monstre hideux.
« C’est un honneur de faire votre connaissance, dame Maximilian. Je suis Evan Triton.
Le commandant lui adressa un doux sourire en lui tendant la main, rendant le geste rassurant. Maximilian y posa timidement la sienne. Triton y déposa un baiser, puis présenta Riftan, figé à ses côtés.
« Et voici le jeune Riftan Calypse, vice-commandant des Chevaliers du Dragon rouge.
« Je suis ravi de faire votre connaissance, déclara Riftan d’une voix posée.
Maximilian baissa les yeux. D’une voix tremblante, à peine audible, elle répondit : « M-Moi aussi.
Un profond abattement envahit Riftan. Le rêve qu’il avait chéri pendant dix ans s’effondra devant lui comme un château de sable. Le souvenir de l’avoir sauvée l’avait aidé à tenir bon, mais à présent, la jeune fille qu’il avait secourue refusait même de le regarder. Il se sentit le plus grand imbécile du monde.
Je le savais. J’aurais mieux fait de ne plus jamais la revoir.
L’illusion aurait dû rester une illusion, le souvenir, un souvenir. Un sentiment de désolation l’étreignit.
« Mon enfant, dit brusquement le duc, vous êtes pâle. Vous ne vous sentez toujours pas bien ?
La jeune femme tressaillit, puis hocha la tête. Le duc poussa un profond soupir.
« Vous avez salué tous nos invités. Pourquoi ne pas aller vous reposer dans vos appartements ?
Après avoir jeté un regard à Riftan et Triton, Maximilian hocha de nouveau la tête et s’éloigna. Le duc la regarda partir avec inquiétude, puis adressa un sourire tiède à Triton.
« Veuillez excuser son manque de manières. Elle est si timide que ce genre de rassemblement la dépasse.
« N’a-t-elle pas l’âge d’être à la cour ?
« Je ne peux me résoudre à l’envoyer dans la capitale alors qu’elle s’y oppose si farouchement.
Le duc croisa les mains derrière le dos et secoua la tête, incarnation même du père bienveillant.
« Je veille à ce qu’elle se mêle aux autres lorsque nous recevons, mais le fait qu’elle évite de rencontrer du monde m’inquiète beaucoup. Hélas, c’est ma faute : je l’ai trop gâtée après qu’elle a perdu sa mère, si jeune.
En se caressant la barbe, le duc claqua la langue.
« Elle n’est plus une enfant. Je sais que je devrais être plus ferme, mais je n’arrive pas à cesser de lui passer tous ses caprices.
« Il est compréhensible que vous vous inquiétiez pour votre fille.
« Comme vous le savez, je n’ai que deux filles. Je tiens à ce qu’elles puissent mener la vie qu’elles souhaitent.
Riftan n’écoutait qu’à moitié leur conversation, occupé à regarder Maximilian s’éloigner. Il avait beau se répéter que tout cela n’avait été qu’une illusion, il avait l’impression qu’on l’avait privé de quelque chose de précieux.
Luttant contre des vagues d’amertume, Riftan s’obligea à détourner les yeux. Le duc ne tarda pas à se mêler aux autres invités. Après quelques échanges de pure forme avec les nobles de l’Est, Riftan se retira dans un coin et vida une coupe de vin. Pourtant, au lieu de s’enivrer, il sentit son esprit s’éclaircir.
Il se détestait d’être déçu, car cela signifiait qu’il avait nourri des attentes. Avait-il espéré qu’elle se souvienne de lui et lui adresse un sourire amical ? Ou qu’elle rougisse devant sa beauté, comme son commandant l’avait tant vantée plus tôt ?
Il eut un ricanement méprisant. Il était grand temps qu’il renonce à ce rêve puéril. Il avait beau être chevalier, il n’était qu’un bâtard de basse extraction et un métis, tandis qu’elle était la fille d’une famille noble de renom.
Après avoir englouti coupe après coupe, il regagna sa chambre, s’effondra sur le lit et s’endormit. Dès qu’il ouvrit les yeux le lendemain matin, un mal de tête lancinant l’assaillit.
Il se prit la tête en marmonnant des jurons. Il buvait rarement autant. Gémissant sous cette douleur inhabituelle, il se versa un verre d’eau fraîche et le vida d’un trait. Cela ne soulagea en rien son mal de tête. Au contraire, il sentit une sourde pulsation lui battre des yeux jusqu’aux tempes.
Par les dix enfers…
Il se sentit pitoyable. Il claqua la langue avec colère, se lava le visage et s’habilla. Le matin radieux et ensoleillé semblait se moquer de son état. Après avoir lancé un regard noir au ciel dégagé, il s’engagea dans le jardin labyrinthique.
Sorti de l’enceinte du château, il traversa la vaste colline. La cabane apparut bientôt au bas de la pente. Il eut l’impression qu’une épine s’était plantée dans sa gorge. Il y avait de fortes chances qu’il la trouve abandonnée. Pourtant, maintenant qu’il se tenait devant elle, il constata qu’elle était relativement bien entretenue, contrairement au bâtiment délabré auquel il s’était attendu.
Il jeta un coup d’œil par la fenêtre dans la pièce sombre, puis fit le tour des lieux. Derrière la cabane, un petit poulailler abritait quelques poules dans le jardin.
Se pouvait-il que son beau-père vive encore ici ? Ou, plus probablement, quelqu’un d’autre s’y était-il installé ?
Impossible de le vérifier sur-le-champ. Après avoir regardé dans la cabane vide, il fit volte-face lorsqu’un objet lui fonça dessus. Par réflexe, il l’attrapa au vol.
Un garçon décharné le fusillait du regard, agrippé à l’autre extrémité de la houe que Riftan tenait fermement.
« Qu’est-ce que tu es venu voler ? » lança le garçon avec colère.
Riftan le dévisagea, abasourdi. Le jeune garçon était apparu de nulle part.
Il n’avait pas l’air effrayé. Le visage rouge, il s’écria : « Tu voulais voler les poules de mon père, hein ? Avoue !
« Tu habites ici ?
Le garçon grogna en essayant de lui arracher la houe des mains, puis releva le menton. 𝙛r𝚎𝐞𝑤𝚎𝗯𝗻𝗼𝐯e
« Exactement ! C’est la maison de ma famille, alors tu ne peux rien prendre !
« Je ne suis pas venu vous cambrioler, marmonna Riftan en étudiant son visage crasseux.
Il y avait quelque chose de familier dans ses grands yeux brun foncé.
« Comment s’appelle ton père ? demanda Riftan.
« Pourquoi tu veux le savoir ?
Riftan plissa les yeux et s’accroupit. Surpris par sa proximité soudaine, le garçon tressaillit et recula.
« Je dois une dette à l’homme qui vivait ici autrefois, expliqua Riftan aussi calmement que possible. Je suis venu la rembourser. 𝒇𝙧𝚎𝐞𝙬𝒆𝑏𝑛𝑜v𝚎𝒍.c𝑜m
…
« C’est la maison de ma famille. Elle appartient à ma famille depuis avant ma naissance.
« Comment s’appelle ton père ?
« Novan, répondit le garçon d’un ton hésitant.
C’était le nom de son beau-père.
« Quel âge as-tu ? demanda Riftan d’une voix grave.
Comme s’il percevait le tumulte des émotions de Riftan, le garçon lui répondit dans un murmure.
« Huit ans.
Riftan se redressa lentement et contempla la cabane qu’il avait abandonnée. Quel état d’esprit avait animé son beau-père lorsqu’il avait fondé une nouvelle famille dans ce lieu rempli de souvenirs amers ? Il n’arrivait pas à le concevoir. Lui-même avait fui, incapable de supporter une nuit de plus.
« Est-il en bonne santé ?
Le garçon sembla baisser sa garde et se mit à bavarder.
« Il se plaint tous les jours du dos, mais à part ça, il va bien. C’est maman qui est malade.
…
Riftan fronça les sourcils. « Ta mère est malade ?
« Elle est malade depuis la naissance de ma petite sœur, mais elle va quand même travailler aux champs avec ma sœur sur le dos.
Le garçon baissa la houe et dévisagea Riftan de la tête aux pieds.
« Tu es un ami de mon père ?
Ne sachant que répondre, Riftan garda le silence. Une part de lui était soulagée que son beau-père n’ait pas eu une vie misérable, mais il éprouvait aussi de l’amertume. Et cela le dégoûtait de lui-même.
Après avoir perdu douze ans de sa vie auprès de lui et de sa mère, cet homme avait enfin réussi à fonder sa propre famille. Riftan aurait dû s’en réjouir, tout simplement.
Il détacha de sa ceinture une bourse contenant au moins quarante pièces d’or. « Comme je te l’ai dit, je dois beaucoup à ton père. Donne-lui ça.
Le garçon prit la bourse et y jeta un coup d’œil. « Combien mon père t’a-t-il prêté alors qu’il n’a pas d’argent ?
Quand le garçon tenta d’en retirer une pièce, Riftan lui dit d’un ton sévère : « Il y en a assez pour que ta mère, et peut-être même ta sœur, vivent confortablement jusqu’à la fin de leurs jours. Ne le montre à personne, ou on pourrait essayer de te le prendre.
Le garçon, effrayé, serra la lourde bourse contre sa poitrine.
« Cache-la à l’intérieur et veille à n’en parler qu’à ton père quand il rentrera. Tu peux faire ça ?
« O-Oui.
Le garçon hocha gravement la tête et se précipita dans la cabane. Riftan le regarda disparaître, puis se détourna lentement. Il allait s’éloigner lorsque le garçon passa la tête par la porte.
« Comment tu t’appelles, monsieur ? Qu’est-ce que je dois dire à mon père ?
Riftan marqua une pause, puis répondit : « Dis-lui que Riftan est passé. Il comprendra.
« Tu vas partir sans le voir ?
Riftan hocha la tête et s’éloigna à grands pas. Il voulait rentrer directement au château, mais l’idée de laisser une somme aussi exorbitante à un enfant le tourmenta. Il se dissimula dans la forêt et s’installa pour surveiller la cabane de loin.
Finalement, un homme au dos voûté gravit péniblement la colline, les bras chargés d’outils agricoles. Riftan observa son beau-père aux cheveux gris, remarquant son visage profondément hâlé. Le petit garçon jaillit de la cabane comme une flèche. Il avait sans doute attendu avec impatience le retour de son père, posté près de la fenêtre.
Riftan pivota sur ses talons et se hâta de regagner le château. Pour une raison qu’il ne comprenait pas, il avait le cœur vide. Même si c’était lui qui avait renoncé à sa maison d’enfance, peut-être avait-il espéré, au fond de lui, y revenir un jour. Était-ce pour cela qu’il avait évité cet endroit ? Parce qu’il avait redouté de le trouver vide ? Un rire incrédule lui échappa.