Chapitre 217
« Enfin, marmonna Hebaron. J’ai hâte de manger et de boire autant que je veux. »
La voix du chevalier trapu débordait d’impatience tandis qu’il faisait avancer sa monture jusqu’à celle de Riftan.
En pénétrant dans le château, Riftan inspira brusquement. Cela faisait dix ans qu’il n’était pas revenu ici. Chaque lieu familier réveillait de vieux souvenirs. En passant, il remarqua les buissons et les fleurs multicolores qui bordaient l’allée pavée. Enfin, le château principal apparut devant eux.
« Je connaissais la réputation du duc, dit Ursuline, mais je dois reconnaître que je suis impressionné. »
Le chevalier était le rejeton d’une grande maison noble, et pourtant sa voix se chargeait d’émerveillement tandis qu’il contemplait l’imposante bâtisse.
Après avoir mis pied à terre et confié les rênes aux domestiques, les chevaliers gravirent les marches de marbre à la file indienne. Ils franchirent des portes cintrées hautes de vingt kévettes — environ six mètres — et débouchèrent dans une salle baignée de lumière dorée, éclairée par des milliers de bougies. 𝒇𝔯e𝚎𝘄𝑒𝑏𝙣𝑜𝚟𝗲𝑙.c𝘰𝚖
L’immense espace semblait réunir toutes les splendeurs imaginables. Un lustre suspendu à la voûte éclairait toute la salle, et chacune des fenêtres était munie de vitres. Riftan examinait avec un dégoût à peine dissimulé les armures dorées alignées le long des murs blancs comme le plâtre, lorsqu’une voix hautaine retentit.
« J’ai appris la nouvelle de votre victoire. Vous avez bien travaillé. »
Le duc descendit les marches d’un pas nonchalant, escorté par ses gardes personnels.
« Les chevaliers royaux sont arrivés hier soir. Je vous ai également préparé des chambres ; mettez-vous à votre aise. »
Triton s’avança. « Nous vous sommes reconnaissants de votre hospitalité, Votre Grâce. »
Le duc de Croyso jaugea le commandant en silence, puis fit un signe aux servantes qui attendaient sur le côté.
« Conduisez nos invités à leurs chambres. »
À peine l’ordre donné, des dizaines de domestiques dévalèrent les marches. Les chevaliers leur emboîtèrent le pas à travers la salle, tandis qu’un groupe de nobles dames gloussantes les observait depuis le palier du deuxième étage.
Riftan se demanda si elles étaient les épouses des chevaliers conviés au banquet. Se sentant exposé comme une bête de foire, il fronça les sourcils, agacé. C’est alors que son regard s’arrêta sur la femme qui se tenait au bout du couloir.
Riftan se figea. Les ombres où elle se dissimulait l’empêchaient de distinguer ses traits, mais il pouvait voir que ses cheveux étaient aussi sombres que du vin rouge. La gorge serrée, il déglutit. Quand il fit malgré lui un pas vers elle, la femme s’affola et se réfugia derrière un pilier.
« Sir Riftan Calypse ? Quelque chose ne va pas ? »
Gabel Lachzion le dévisageait d’un air perplexe. Riftan parvint à reprendre contenance et se retourna.
« Non, ce n’est rien. »
Impossible de savoir si c’était bien elle. Quoi qu’il en soit, cela ne le concernait pas. Il s’éloigna, se reprochant de s’attarder sur un souvenir vieux de dix ans. Pourtant, même une fois de retour dans sa chambre, son inquiétude ne le quitta pas.
Il passa une main dans ses cheveux et ouvrit la fenêtre à la volée. Le crépuscule tombait sur les vastes jardins qu’il traversait souvent en tirant des charrettes chargées de fumier de cheval ou de bois de chauffage. Il prit soudain conscience du chemin parcouru par sa vie. Lorsqu’il s’était enfui de cet endroit, le jour fatidique, il n’aurait jamais imaginé y revenir en chevalier.
Perdu dans ses pensées, il fixait la fenêtre d’un regard absent quand la voix du commandant retentit derrière la porte.
« Puis-je entrer ? »
Il l’ouvrit lentement et découvrit Triton, vêtu avec un soin impeccable pour le banquet.
Le commandant le détailla du regard et soupira. « Je savais que je te trouverais dans cet état. Regarde-moi ça. »
Riftan baissa les yeux sur sa tunique bleu marine foncé, son pantalon noir et ses bottes basses en cuir de vache. C’étaient les vêtements les plus solides et les plus propres qu’il possédait. Il haussa un sourcil, comme pour demander ce qui clochait, et son supérieur secoua la tête, consterné.
« Tu comptais te présenter habillé comme ça ? »
Riftan s’adossa au montant de la porte et répondit d’un ton las : « Je n’y vais pas. Tu sais à quel point je déteste ce genre de rassemblements. »
« Calypse, c’est un banquet pour célébrer la victoire. Les gens peuvent bien dire ce qu’ils veulent, ça ne change rien au fait que tu as vaincu Ludgal, le chef des pillards. »
« Je doute que celui qui organise ce banquet soit du même avis. »
La réponse cynique de Riftan assombrit l’expression de Triton. « Comme je te l’ai dit d’innombrables fois, j’ai l’intention de te voir me succéder à la tête des Chevaliers du Dragon rouge. Ce n’est pas seulement mon souhait personnel, c’est aussi celui de tout l’ordre. Pour que la transition se passe bien, il faudra que tu obtiennes l’approbation des nobles. Cette fois, je ne peux pas te laisser faire à ta guise. »
« Je ne suis pas fait pour ce rôle. Tu devrais choisir quelqu’un de bonne lignée… »
« Tu prétends donc que tu ne respecteras pas les règles de notre ordre ? » demanda Triton d’un ton glacial.
Chez les Chevaliers du Dragon rouge, une règle tacite voulait que la hiérarchie soit déterminée par les compétences. Même s’il refusait cette fonction, les autres n’accepteraient probablement pas sa décision.
Riftan soupira et s’écarta pour laisser entrer l’homme. « Qu’est-ce que tu attends de moi ? »
« Pour commencer, il va falloir te trouver une tenue plus présentable. »
Avec un sourire en coin, Triton fit signe au page qui attendait dans le couloir. Riftan gémit lorsque le garçon entra dans la chambre, les bras chargés d’une montagne de vêtements.
Le commandant posa sa grosse main sur l’épaule de Riftan et éclata d’un rire franc. « Tu es peut-être désespérément peu aimable, mais Dieu merci, tu as un visage ravageur. Il va falloir sortir toutes nos armes pour gagner cette partie. »
« Tu me demandes de faire étalage de mon visage ? »
Triton renifla devant la grimace de Riftan et brandit devant lui une tenue extravagante. « Tu as la mauvaise habitude de tout prendre de travers. Il n’y a aucune honte à se mettre en valeur devant les dames. »
« Laisse ça à Nirtha ! Je suis sûr qu’il ne demande que ça. »
Triton poussa un profond soupir. « Je n’arrive vraiment pas à tenir ce garçon. Il y a quelques jours, il a flirté avec une noble sous mes yeux. Le fiancé de la dame s’est naturellement mis dans une colère noire, et l’affaire a bien failli dégénérer en duel. Si je le pouvais, je lui interdirais de mettre les pieds dans cette salle de banquet. »
« Alors, pourquoi pas Ricay… »
« Calypse, reprit le commandant d’un ton grave. Ne m’oblige pas à me répéter. Aujourd’hui, je n’accepterai pas de refus. Tu as contribué plus que quiconque à défendre la frontière. Les nobles de l’Est doivent te rendre hommage, c’est normal. Je compte profiter de ce banquet pour graver ton nom dans l’esprit de ces aristocrates rétrogrades. »
Triton avait l’air sévère lorsqu’il lui fourra une paire de chaussettes de soie lustrée entre les mains.
« Alors, cesse de te plaindre et fais ce que je te dis. »
Riftan finit par s’avouer vaincu. Il enfila les chaussettes qui lui montaient aux mollets et un ensemble de cérémonie brodé avec minutie. Et comme si cela ne suffisait pas, le commandant lui tendit un chapeau orné de plumes.
Riftan grimaça de dégoût. « Je préférerais me pendre plutôt que de me mettre ça sur la tête ! »
Le commandant posa le chapeau sur le lit avec résignation. Riftan soupira en examinant son reflet dans le miroir. Il se sentait déguisé en bouffon de cour. Triton, en revanche, semblait satisfait du résultat. Il hochait la tête encore et encore, le sourire aux lèvres.
« On dirait un prince. Il ne te reste plus qu’à surveiller ton langage grossier. »
« Je vais tâcher de parler le moins possible », répondit sèchement Riftan.
Il prit le manteau que lui tendait le page et le jeta sur ses épaules. Dehors, la nuit était déjà tombée sur le jardin. Il promena son regard autour de lui en suivant le commandant jusqu’à la salle du banquet. Les bougies éclairaient le moindre recoin du château, et il se demanda combien ils en brûlaient en une seule nuit.
Alors qu’il méditait sur cette question triviale, le commandant lui tapota l’épaule. « Je vais te présenter aux nobles influents. N’oublie pas de te tenir correctement. »
« Je vais essayer », soupira Riftan.
Dès qu’il entra dans la salle, tous les regards se braquèrent sur lui. Il s’efforça de réprimer une grimace. Les centaines de nobles réunis dans cette salle somptueuse le dévisageaient comme s’il était une bête de foire.
…
Le commandant commença à le présenter aux invités, un par un. Comptait-il vraiment lui faire saluer chacun d’eux individuellement ? Écœuré à cette idée, Riftan cherchait désespérément une échappatoire lorsqu’il aperçut le duc de Croyso au centre de la salle. Ou plutôt, la femme en robe vert foncé qui se tenait à ses côtés.
Riftan eut l’impression d’avoir reçu un coup sur la tête. Il avait bien envisagé de la croiser ici, mais s’était résolu à ne pas se laisser troubler. Malgré tout, son visage blêmit dès qu’il aperçut la jeune femme aux cheveux roux.
Il la détailla de la tête aux pieds. Elle était toujours petite, sa tête lui arrivant à peine à la poitrine, mais elle avait bien grandi depuis l’époque où elle ne lui arrivait qu’à la taille. Pour une raison quelconque, sa bouche était sèche. Il tira sur son col, soudain trop serré.
« Il vaudrait mieux que je te présente officiellement au duc, moi aussi. »
Remarquant la tension de Riftan, Triton lui lança un regard d’avertissement. Riftan parvint à peine à hocher la tête. Le commandant le conduisit ensuite au centre de la salle.
« Nous sommes honorés et reconnaissants de cet événement magnifique organisé en notre honneur, Votre Grâce. »
« Ah, lord Triton. C’est le moins que je puisse faire pour les héros qui ont protégé ces terres. »
Le duc s’avança avec une grâce étudiée pour s’adresser à eux, le menton haut. Riftan retint son souffle en regardant la jeune fille se tourner lentement vers lui.