Chapitre 216
Riftan s’arrêta et fixa le chevalier plus âgé. L’expression du commandant était si grave qu’elle en devenait presque malveillante. Le prenait-il pour un imbécile crédule ? Rares étaient les chevaliers à qui l’on accordait des terres et un château. Même ceux issus de familles nobles, mais exclus de la succession, passaient souvent toute leur vie au service comme simples chevaliers. Dans ces conditions, quel espoir un roturier au sang païen pouvait-il nourrir de devenir seigneur d’un fief ?
Riftan renifla et jeta son sac sur son épaule. « Gardez vos foutus honneurs. Comme je l’ai dit, ça ne m’intéresse pas. »
Déconcerté, le commandant fronça les sourcils. « Alors, pourquoi avoir participé au tournoi ? »
Riftan sentit ses joues s’empourprer. Il ne pouvait tout de même pas leur avouer qu’il voulait revoir la petite fille de ses souvenirs. Le regard noir qu’il lança à Triton était un avertissement silencieux : qu’il se mêle de ses affaires, et il le lui ferait regretter. Puis il tourna les talons.
Hebaron, le chevalier aux cheveux roux, avait écouté leur échange en silence. Il barra la route à Riftan. « Si tu laisses ton orgueil gâcher la chance de t’élever dans le monde, tu seras le plus grand des imbéciles. »
« Pousse-toi, ou je te taille en pièces. »
« Pourquoi es-tu aussi borné ? Tu crois qu’un autre ordre voudra accueillir de vulgaires mercenaires comme nous ? Même s’il en existait un, ce serait le genre à te refiler toutes les basses besognes, puis à te jeter dehors dès que tu ne serais plus utile. »
« Et votre ordre est différent ? » rétorqua Riftan.
Hebaron ouvrit la bouche, comme pour lui crier dessus, puis claqua la langue. « À quoi bon discuter ? Viens voir par toi-même. Tu as dit que tu n’avais rien de prévu. Quant à l’idée que les mercenaires gagnent davantage, c’est vrai si tu fais partie d’une compagnie. Mais tu sais aussi bien que moi qu’aucune personne sensée ne confierait une mission bien payée à un mercenaire solitaire. »
La facilité avec laquelle le chevalier s’exprimait trahissait son passé de mercenaire.
« Difficile de gagner correctement sa vie sans intégrer un groupe, poursuivit Hebaron. Et si tu comptes le faire de toute façon, mieux vaut choisir un ordre de chevaliers. Allez, reste avec nous quelque temps. Je te garantis que l’endroit te plaira. »
« Et pourquoi écouterais-je quelqu’un qui vient de m’attaquer ? » demanda froidement Riftan.
Le sourire de Hebaron ne trahissait pas la moindre contrition. « Je vois que tu es du genre rancunier. Je voulais simplement éprouver tes véritables capacités. Corrige-moi si je me trompe, mais j’ai l’impression que les duels ne te plaisent pas non plus. »
« Les embuscades non plus. »
« Je tâcherai de m’en souvenir la prochaine fois. »
Il n’y aura pas de prochaine fois.
Les nerfs à vif, Riftan détourna le regard du chevalier. Le doute l’envahit tandis qu’il contemplait la rue sombre noyée de brouillard. Qu’essayait-il donc d’éviter à ce point ?
Le commandant les avait observés en silence. Voyant l’hésitation de Riftan, il saisit l’occasion de prendre la parole.
« Nous vous avons peut-être pris au dépourvu », dit-il en reculant d’un pas. « Que diriez-vous de ceci ? Restez trois mois chez les Chevaliers du Dragon rouge. Vous serez libre de partir à tout moment si notre ordre ne vous convient pas. Comme il faut de toute façon s’entraîner comme écuyer avant d’être adoubé, vous pourrez nous rejoindre à titre provisoire. »
« Comme ça, vous pourrez m’exploiter à votre guise pendant trois mois ? »
À bout de patience, le chevalier élancé qui se tenait près du commandant s’exclama : « Par le ciel, je n’ai jamais rencontré un homme aussi méfiant ! »
Triton leva la main pour faire taire son jeune compagnon. « Vous ne recevrez aucune mission tant que vous ne serez pas membre à part entière. Si vous acceptez, vous serez mon écuyer et apprendrez l’équitation ainsi que les rudiments de la tactique militaire. C’est le programme habituel d’un écuyer avant qu’il ne devienne chevalier. »
« Ou bien, poursuivit le commandant, comme Riftan ne répondait pas, vous pouvez partir avant la fin des trois mois. Vous partirez quand bon vous semblera si cet arrangement ne vous convient pas, ou vous choisirez de rester pour devenir membre à part entière. Qu’avez-vous à perdre ? »
Riftan marqua une pause avant de demander : « Pourquoi tant d’efforts pour me faire entrer dans votre ordre ? »
« Disons simplement que je serais désolé de perdre un talent aussi exceptionnel. »
Le commandant afficha un sourire détendu en lissant sa barbe soigneusement taillée.
« Le fait que notre roi vous ait pris en affection est une autre raison. Vous avez des aptitudes rares. Avec une formation adéquate, je suis certain que vous deviendrez un grand chevalier. J’imagine que Sa Majesté a jugé prudent de vous enrôler au service de Wedon avant qu’un autre royaume ne tente de vous attirer chez lui. »
Riftan plongea son regard dans les yeux noisette de l’homme, comme s’il pouvait y lire ses véritables intentions. Mais, à l’image du brouillard qui les enveloppait, seul un sentiment d’incertitude l’envahit.
Les mâchoires serrées, Riftan se demanda pourquoi il était si tendu. Comme l’homme l’avait fait remarquer, il n’avait rien à perdre. N’avait-il pas eu l’intention de quitter Balbourne, de toute façon ? Si ces fameux Chevaliers du Dragon rouge se révélaient être de mauvaise compagnie, il n’aurait qu’à partir.
« Très bien, finit par dire Riftan. J’accepte votre offre. »
Les lèvres du commandant s’étirèrent en un sourire satisfait. « Vous avez fait le bon choix. »
Comme pour lui répondre, un rayon de soleil perça les nuages et commença à dissiper le brouillard. Triton se tourna vers la basilique.
« Permettez-moi de commencer les présentations, alors. Venez, je vais vous conduire à nos quartiers. »
Riftan contempla le dos de l’homme, puis se décida à le suivre. Ruth, qui observait la scène à bonne distance, choisit cet instant pour accourir. Tous les chevaliers se tournèrent vers le mage.
« Vous êtes avec lui ? »
« Oui. Je suis son mage », affirma Mage Ruth en relevant le menton.
Depuis quand cette sangsue était-elle son mage ? Riftan lui lança un regard noir. Alors qu’il s’apprêtait à le rembarrer sans ménagement, il aperçut une lueur d’effroi traverser le visage du mage.
Riftan serra les dents, agacé de sentir cette gêne remuer dans sa poitrine.
Bon sang.
Il passa une main dans ses cheveux. Quoi qu’il en soit, il faisait davantage confiance à ce nabot qu’à ces trois hommes qui lui promettaient des châteaux en Espagne.
Après un instant d’hésitation, il lâcha sèchement : « C’est exact. C’est mon mage. » 𝑓𝗿𝐞𝘦𝘄e𝘣n𝘰𝘷eƖ.c𝘰𝗺
« Parfait. Justement, nous en cherchions un. Je veillerai à ce qu’il puisse rester avec nous, lui aussi. »
En entendant la réponse enjouée du commandant, Ruth se lança dans un long discours sur ses talents magiques. Riftan poursuivit sa route en s’efforçant de ne pas écouter son bavardage. Le ciel se dégagea bientôt et, lorsque la pâle lumière du soleil se répandit sur le chemin, Riftan pria pour que ce fût de bon augure.
***
Le temps passa comme l’eau qui coule. Riftan menait la cavalerie dans le canyon de Juda lorsqu’il entendit le cri perçant d’un faucon. Il tira sur les rênes. Agalde, le faucon que son supérieur traitait comme une reine, glissa gracieusement jusqu’à eux.
Riftan leva haut son bras cuirassé. Le faucon se posa sur le dos de sa main, ses serres acérées raclant son gantelet. D’un geste habile, il lissa ses plumes ébouriffées et dénoua le petit tube attaché à la patte de l’oiseau.
Alors qu’il parcourait le message, Ursuline Ricaydo s’approcha à cheval. « Comment ça s’est passé ? »
Riftan froissa le morceau de parchemin et répondit d’un ton indifférent : « Les derniers pillards du nord-est ont été vaincus. Nous rentrons à Wedon. »
« Ça veut dire… »
« Victoire. »
Dès qu’il prononça le mot, les quelque cent quarante chevaliers éclatèrent en acclamations. Un léger sourire effleura les lèvres de Riftan. Après six mois à repousser les pillards de Dristan le long de la frontière, tous se réjouissaient à l’idée de rentrer chez eux.
« Nous partons vers l’est ! » cria Riftan à la cavalerie. « Nous devons rejoindre le groupe du commandant au plus vite. »
Comme s’il avait compris l’ordre, Agalde prit son envol. Riftan éperonna son cheval et fendit le vent violent.
Lorsqu’ils sortirent enfin du canyon sinueux, ils débouchèrent sur une vaste étendue sauvage. Au loin, Riftan aperçut deux cents cavaliers qui galopaient vers eux dans un nuage de poussière. Le drapeau bleu qui flottait au-dessus d’eux lui arracha un soupir de soulagement.
« Ils n’ont pas l’air d’avoir subi de lourdes pertes. »
…
Ursuline, qui chevauchait à ses côtés, déclara d’un ton pétri de fierté : « S’ils sont assez faibles pour se faire blesser par une bande de brigands, ils ne méritent pas de se dire Chevaliers du Dragon rouge. »
Le visage de Riftan demeura impénétrable. Quatre années s’étaient déjà écoulées depuis son arrivée dans leurs rangs. Pendant ce temps, les Chevaliers du Dragon rouge avaient connu une croissance fulgurante, jusqu’à compter quatre cents membres. Ils s’étaient forgé une réputation de protecteurs du front oriental, ce qui avait attiré l’attention des nobles. Leur influence était telle que le deuxième fils de la Maison Ricaydo, l’une des familles nobles les plus prestigieuses de Wedon, était venu frapper à la porte de l’ordre.
Ursuline lui jeta un regard en coin. « Je suis sûr qu’on nous accordera quelques mois de repos à notre retour. Tu comptes encore passer du temps à Anatol ? »
« Peut-être », marmonna vaguement Riftan.
« Pourquoi ne pas te reposer dans la capitale, cette fois ? Sa Majesté souhaite te conférer le titre de baron. Pour cela, il faut apaiser les nobles… »
« Tu me conseilles de faire ami-ami avec les nobles ? » rétorqua froidement Riftan. « Je refuse de faire quoi que ce soit qui me répugne pour un titre sans valeur. Je suis désormais un chevalier possédant des terres. Ça me suffit. »
« Ces terres ne t’ont été accordées que pour la forme, afin de faciliter ta succession au commandant. Tu pourrais obtenir des terres et un titre bien plus importants… »
« Tu ne sais donc jamais quand abandonner ? »
Ursuline pinça les lèvres, le visage devenu fermé. Riftan l’ignora et rejoignit le commandant pour lui parler.
« Êtes-vous blessé ? » demanda Riftan en s’approchant d’Evan Triton et des chevaliers qui le suivaient.
« Vous m’offensez », grommela le commandant en retirant son casque.
…
Le faucon plongea, quittant ses cercles erratiques au-dessus d’eux, et se posa sur l’épaule de son maître. Le commandant lança un morceau de viande à Agalde avec un sourire débonnaire.
« Je suis encore trop vigoureux pour que vous me traitiez comme un vieillard. »
« Vous ne vous êtes pas complètement remis de votre précédente blessure. »
« Ma foi, ce n’était presque pas un défi. Je vais devoir vous prouver que je suis toujours en pleine forme. »
Et, de fait, le commandant ne semblait pas avoir la moindre égratignure. Les épaules de Riftan se détendirent.
« Nous rentrons à Drachium ? »
« Non, nous partons pour le Château de Croyso. Le duc organise un mois de célébrations pour fêter la victoire. »
Riftan sentit ses épaules se raidir de nouveau. Même s’il s’était souvent rendu dans le duché lorsqu’on l’envoyait régler des différends avec Dristan, il avait toujours pris soin d’éviter le château.
Sans dissimuler son malaise, il dit : « J’ai laissé mon domaine sans surveillance trop longtemps. Si notre mission est terminée, je préférerais rentrer à Anatol sans tarder. »
« Qui a dit que notre mission était terminée ? Le duché et Dristan vont bientôt entamer des négociations sur les réparations. Sa Majesté a ordonné que nous restions sur place pour en surveiller le déroulement ; nous n’avons donc pas le choix, nous devrons y passer un mois, célébrations ou non. »
Triton répondit au visage décomposé de Riftan par un sourire amer.
« Je sais que tu n’aimes pas être près de cet homme, mais tu es un chevalier au service du roi. S’il te traite avec mépris, je déposerai une plainte officielle. Essaie donc de le supporter, rien que cette fois. »
La haine que Riftan éprouvait pour le duc n’était pas la seule raison qui le poussait à éviter le Château de Croyso. Cependant, comme il n’avait pas l’intention d’expliquer l’autre motif, bien plus compliqué, il ne put que soupirer.
« Si tel est votre ordre. »
Triton sourit et tapota l’épaule de Riftan. Leur groupe traversa aussitôt la campagne au galop, en direction du duché. À mesure qu’ils maintenaient cette allure effrénée, la boule dans la poitrine de Riftan grossit, jusqu’à atteindre une intensité inédite lorsqu’ils arrivèrent aux portes.
Les mains crispées sur les rênes, il leva les yeux vers les remparts gris clair. Il s’était rendu seul au château, peu après son adoubement. Dès qu’il s’était arrêté devant les portes, une inexplicable terreur l’avait envahi. Il avait honte de l’admettre, mais il avait fait demi-tour et s’était enfui.
À ce jour, il ne parvenait pas à expliquer ce qui l’avait tant effrayé. Était-ce l’horreur de voir son beau-père prisonnier d’une vie misérable ? Ou craignait-il que l’unique espoir qui le maintenait debout ne s’évanouisse comme un mirage ?
Riftan se railla en silence. Le garçon qui s’accrochait aux souvenirs du passé avait disparu. Depuis longtemps, il ne faisait plus surgir son image chaque fois qu’il se sentait seul. À vrai dire, il n’avait aucune envie de la voir.
Bien qu’il éprouvât encore une étrange sensation, proche de la nostalgie, lorsque les champs étaient en pleine floraison, cela n’allait jamais plus loin. Il savait que ce qu’il avait tant chéri n’était qu’une illusion.
C’est probablement mieux ainsi.
Les souvenirs finissaient toujours par s’embellir. Peut-être était-il temps pour lui de sortir de son rêve. Alors que Riftan faisait avancer son cheval sur la large route pavée de briques, des fermiers dans les champs se jetèrent précipitamment à terre et baissèrent la tête. Il les observait attentivement quand le commandant, à la tête du groupe, se retourna vers lui.
« Je sais combien tu détestes les aristocrates, mais essaie de ne pas trop le montrer. Comme tu le sais, le duc de Croyso est le véritable chef des nobles de l’est. Mieux vaut ne pas en faire un ennemi. »
« Vous vous inquiétez pour rien. Cet homme ne me considère pas comme une personne, répondit sèchement Riftan. Comment pourrait-il me reconnaître comme un ennemi alors qu’à ses yeux, je ne suis même pas humain ? »
Le commandant se retourna vers l’avant, le visage grave. Les chevaliers franchirent la douce pente qui menait au château. Les sentinelles de Croyso, qui les attendaient, ouvrirent grand les portes à leur approche.