Chapitre 214
Chapitre 214
La douleur semblait brûler en elle à l’idée qu’il soit si près, alors qu’elle ne pouvait même pas le rejoindre. Un instant, Max envisagea sérieusement d’aller le trouver et de tout lui avouer, mais la simple idée de la réaction de Riftan lui donna des frissons.
« Hé, qu’est-ce que tu fais là, à ne rien faire ? »
Alors que Max se débattait avec ce dilemme intérieur, une main se posa soudain sur son épaule. Un petit cri lui échappa malgré elle et elle se retourna. Un homme aussi imposant qu’Hebaron la dévisageait. Il esquissa un sourire étrange, puis pencha vers elle son visage barbu.
« T’es plutôt mignonne. Tu cherches un homme avec qui t’amuser ? »
Max recula d’un pas, le visage aussitôt empreint d’effroi. « Je ne cherche p-pas… ce genre de chose. »
« Allons, tu peux me le dire franchement. Je ferai tout ce que je peux pour t’aider. »
L’homme eut un petit rire et fit un pas vers elle. Max chercha précipitamment de l’aide du regard. Il y avait des soldats partout, mais aucun ne semblait vouloir intervenir. N’ayant pas le choix, elle s’efforça de dissimuler sa peur et lui répondit aussi froidement et fermement que possible.
« Je vous suis reconnaissante… mais je n’ai pas besoin d’aide. Je… dois y aller, maintenant… »
Elle se détourna pour partir, mais l’homme la saisit par l’avant-bras. Max étouffa un cri, et il grogna d’agacement en la tirant vers lui.
« Pourquoi tu t’en vas comme ça ? Si tu veux être payée… »
« Qu’est-ce que tu fous ? »
Max tourna la tête vers cette voix glaciale qu’elle connaissait. Quahel Leon foudroyait l’homme du regard, les yeux aussi perçants que froids.
« Tu ne sais pas que tu seras puni selon le règlement militaire si tu causes des problèmes dans le camp ? »
Malgré l’avertissement du chevalier, l’homme ne recula pas. « Ne te monte pas la tête. J’essayais juste d’aider cette femme qui avait l’air perdue. »
« Ce n’est pas une femme comme les autres. » Quahel Leon s’approcha de lui d’un pas menaçant, sans accorder le moindre regard à Max. « Tu ne vois pas ses vêtements ? C’est une prêtresse du Grand Temple. Tu devrais savoir, même sans que je te l’explique, le sort réservé à quiconque ose toucher à une personne sous la protection de notre Église. »
« Quoi ? J’ai dit un truc et voilà que tu me mets dans de beaux draps. » L’homme ricana grossièrement, sans manifester la moindre peur ni le moindre remords. « Comment je suis censé savoir, à ses vêtements, si c’est une prêtresse ou une putain venue ici pour réconforter les hommes du camp ? »
Max blêmit en comprenant qu’il l’avait prise pour une prostituée, tandis que les lèvres de Quahel se tordaient de mépris, lui aussi lassé de l’insolence de l’homme.
« Je n’ai plus envie de discuter. Retourne à ton poste avant que je t’accuse d’avoir encore insulté notre Église avec tes paroles ordurières. »
Avec arrogance, l’homme repoussa Max. « Oui, oui, je ferai comme tu l’as ordonné. »
Elle se hâta de se réfugier derrière le chevalier. L’autre haussa les épaules avec désinvolture, puis s’éloigna tranquillement. Max le suivit des yeux et sentit un regard perçant se poser sur le sommet de son crâne. Hésitante, elle leva la tête et vit Quahel Leon qui la dominait du regard, les sourcils profondément froncés. Puis il lui ordonna de son ton habituel, indifférent :
« Suis-moi. Je vais te raccompagner à ta tente. »
Encore sous le choc de ce qui venait de se passer, Max ne voulait pas rester seule et le suivit docilement. Elle resta près de lui tandis qu’ils traversaient la foule. Ce ne fut qu’une fois arrivés dans un endroit plus calme qu’il prit la parole pour la réprimander.
« Évite de te promener seule. » Il s’exprimait avec courtoisie, mais son ton était réprobateur. « Ethylene regorge d’hommes venus de Livadon, de Wedon, d’Osyria et de Balto. En outre, un tiers d’entre eux sont des mercenaires. Si tu ne veux pas revivre pareille mésaventure, évite de te promener seule. »
« À l’avenir… je ferai attention. »
L’homme soupira et se détourna. « Rentre. Je vais faire poster un garde près de cette tente. »
« M-merci. »
Max se précipita dans la tente comme si elle fuyait. Ses membres se vidèrent aussitôt de toute leur force et toute leur tension, et elle tituba jusqu’à son lit avant de s’y effondrer. En la voyant ainsi, Idcilla et Selena se ruèrent vers elle.
« Tu nous as fait une de ces peurs en partant comme ça ! Tu es peut-être… allée retrouver ton mari ? »
Max secoua la tête. « Non. Je suis s-seulement allée le voir… de loin. »
« Tu ne ferais pas mieux de lui dire la vérité ? Tu as fait tout ce chemin pour le voir. »
Selena fronça les sourcils et murmura, comme si elle ne supportait pas de la voir maigrir d’inquiétude. Max ne put s’empêcher de rougir, avec l’impression d’être une jeune fille amoureuse qui attendait le bon moment pour avouer ses sentiments.
« Je… ne veux pas le déranger… et… à vrai dire… j’ai peur de sa réaction quand il découvrira la vérité. »
« Je comprends. Même Elba hurlera comme un fou s’il me voit. »
Idcilla lui saisit les bras et frissonna de manière exagérée pour tenter de lui remonter le moral. Max réussit à sourire à la jeune fille.
« Tu as appris quelque chose au sujet de ton f-frère ? »
« Pas encore. Je vais essayer d’aller voir où logent les Chevaliers royaux de Livadon. »
Lorsque les prêtres entrèrent dans la baraque, leur conversation s’interrompit aussitôt. Max s’essuya les mains moites sur sa robe et tenta de chasser de son esprit ce qui venait de se passer : si elle suivait le conseil de Quahel Leon et ne sortait plus jamais seule de la baraque, cela ne se reproduirait pas. Elle rejoignit ensuite les autres prêtresses et se mit aussitôt à soigner les blessés pour calmer son cœur affolé.
***
Ruth vint lui rendre visite de nouveau dans la soirée. Après avoir examiné tous les blessés, dont l’état s’était aggravé à cause de leurs mouvements excessifs, il fit signe à Max de le suivre. Elle vérifia que personne ne les regardait, prit une petite lampe et lui emboîta le pas. Il la guida en silence dans la forêt sombre. Ce ne fut qu’après s’être assuré qu’ils étaient seuls qu’il s’assit sur une souche pour se reposer, l’air complètement épuisé.
« Cette histoire va vraiment me faire perdre des années de vie. »
« Il a peut-être… remarqué quelque chose de suspect ? »
« S’il avait remarqué quoi que ce soit, il y aurait déjà eu un sacré remue-ménage. Comme il se concentre entièrement sur Sir Nirta, il n’est plus aussi vigilant qu’avant. Je ne sais pas si je dois m’en réjouir… »
« La b-blessure de Sir Nirta… est-elle très grave ? »
Ruth passa rudement les doigts dans sa frange en bataille et poussa un profond soupir. « La plaie en elle-même n’est pas si importante, mais la malédiction lui inflige une douleur atroce. La magie divine n’a aucun effet, et la mienne ne sert à rien non plus. »
« A-alors, que faut-il faire… ? »
« Je vais devoir trouver un moyen de briser la malédiction. Ne t’inquiète pas pour lui. Il a déjà surmonté des épreuves pires que celle-ci. Il est tellement têtu que je suis sûr qu’il s’en sortira encore. »
Ruth avait l’air sûr de lui, mais son visage ne parvenait pas à dissimuler sa vive inquiétude. Voyant que Max aussi s’assombrissait, il força un sourire et changea de sujet.
« Je m’occuperai de Sir Nirta, alors concentre-toi sur tes propres tâches. Demain, les Chevaliers du Dragon rouge et les chevaliers sacrés partiront patrouiller et garder le front pendant une semaine. D’ici là, nous pourrons souffler. Le problème, ce sera à leur retour… Je ne sais pas combien de temps nous pourrons encore lui cacher la vérité… »
Les yeux de Max s’écarquillèrent en apprenant que Riftan allait se rendre sur le front. « Il va au front ? La bataille finale… va-t-elle avoir lieu ? »
« Non, pas avant un moment. Tous les trolls sont actuellement campés au-delà des gorges de Karav. Pour qu’ait lieu la bataille finale, l’un des deux camps devra s’engager dans un défilé étroit et dangereux. Le premier à attaquer sera désavantagé, alors les deux camps vont s’observer et calculer leurs coups pendant quelque temps. »
« Alors… c’est d-dangereux, non ? »
Ruth lui lança un regard qui la fit se sentir stupide, comme si elle venait de lui poser la question la plus idiote de sa vie.
« Nous sommes en guerre, bien sûr que c’est dangereux. » Il répondit sèchement, puis reprit d’un ton plus doux. « À mon avis, il n’y aura pas de grande bataille dans l’immédiat. Nous avons assez de vivres pour tenir, alors rien ne nous oblige à lancer la première attaque. De leur côté, les trolls ont également subi de lourdes pertes en battant en retraite depuis le Château d’Ethylene. Ils ne lanceront donc pas d’attaque dans l’immédiat. Le calme devrait durer encore un peu, sauf imprévu. »
« Je vois. »
Ces nouvelles n’étaient pas entièrement rassurantes, mais Max fut tout de même soulagée d’apprendre que Riftan ne partirait pas au combat de sitôt. « Pour gagner ou perdre une longue guerre, il faut préserver ses forces au cas où elle s’envenimerait, tout en restant vigilant et en maintenant le front. Les forces alliées sont divisées en trois groupes qui se relaient pour défendre la ligne de front. Quoi qu’il en soit, tu pourras te montrer moins méfiante pendant que les Chevaliers du Dragon rouge seront au front. Nous réfléchirons à la suite quand ils reviendront. »
Max acquiesça. Après être retourné auprès des patients pour les examiner une dernière fois, Ruth regagna sa tente. Restée seule avec ses tâches, elle soigna les blessés toute la nuit et ne se coucha qu’à l’aube. Le lendemain, comme le sorcier l’avait annoncé, les Chevaliers du Dragon rouge partirent au front dans la pâle lueur du matin. Max les regarda s’éloigner au galop, partagée entre un étrange sentiment de vide et le soulagement. Ce ne fut qu’après le départ du dernier chevalier et la fermeture ferme des portes derrière eux que Ruth s’approcha d’elle.
« Je dois aller m’occuper de Sir Nirta. Si un problème survient, envoie immédiatement quelqu’un à ma baraque. J’ai prévenu les soldats de venir me chercher si une prêtresse me réclame. »
« D-d’accord. Merci… de veiller sur moi. »
Ruth haussa simplement les épaules, comme si ce n’était rien, puis retourna à la baraque qu’on lui avait assignée. Max passa son temps à soigner les blessés, comme au Château de Servyn. Mais, à Ethylene, des cuisiniers préparaient les repas : elles n’avaient donc qu’à s’occuper des blessés. Pourtant, même si leurs tâches avaient diminué, elles n’avaient jamais été aussi épuisées.
Les mercenaires profitaient de la moindre occasion pour venir les draguer. Les soldats de l’ordre sacré gardaient donc les yeux grands ouverts et surveillaient de près les quartiers des prêtresses, mais les hommes continuaient de les dévorer du regard. Parfois, ils parlaient même ouvertement et obscènement de ce qu’ils voulaient leur faire. Les hommes du Nord étaient particulièrement grossiers. D’après Ruth, c’était parce qu’il n’y avait pas de prêtresses à Balto : ils ne comprenaient donc pas qu’elles étaient au service de Dieu et qu’il était interdit de les toucher.
Max était stupéfaite par l’impudence de ces hommes qui ne respectaient pas les principes de la doctrine. Elle se demandait comment ils pouvaient éprouver du désir pour une femme qui n’était ni leur épouse ni leur amante, et leur infidélité la menaçait.
Mais ce qui la gênait vraiment, ce n’était pas d’éviter les regards insistants des hommes : c’était son propre corps. Cela faisait des jours qu’elle ne s’était pas lavée, par crainte des regards concupiscents des hommes. À Servyn, elle pouvait se laver les cheveux dans les sources froides avec les autres prêtresses au moins une fois tous les trois jours, mais depuis leur arrivée à Ethylene, tout espoir de prendre un bain s’était envolé. La saleté et la sueur qui lui collaient à la peau sous la chaleur écrasante de l’été devenaient insupportables.
« Je n’en peux plus. Pourquoi les soldats de l’ordre sacré ne peuvent-ils pas monter la garde pendant que nous nous baignons à tour de rôle ? Si seulement nous pouvions nous tremper un peu dans la source, ce serait déjà ça. » À bout, Idcilla laissa éclater sa frustration.
Les prêtresses échangèrent des regards inquiets, toutes d’accord avec elle. Elles étaient dans le même cas, aussi décidèrent-elles de présenter leur requête aux prêtres. Heureusement, le grand prêtre donna son accord sans hésiter. Désormais, deux soldats montaient la garde à distance pendant qu’elles se baignaient par groupes de quatre dans une source de la forêt. Max et Idcilla se portèrent volontaires pour passer en dernier, afin qu’on ne les reconnaisse pas une fois leurs robes retirées.
Max ne parvenait plus à compter les jours depuis son dernier bain. Rien que l’idée de plonger son corps sale dans l’eau fraîche et vivifiante de la source la remplissait de joie. Elle attendait son tour avec impatience quand, soudain, un vacarme inattendu éclata. Elle regarda dehors pour voir ce qui se passait, le visage perplexe. Les soldats couraient dans tous les sens, en pleine agitation.
« Q-que se passe-t-il ? »
Une prêtresse fit irruption dans la baraque et cria d’urgence : « Les chevaliers qui étaient partis défendre le front sont revenus. Il paraît que certains sont blessés. »
Max blêmit et se leva d’un bond pour rejoindre l’infirmerie. À cet instant, elle vit des soldats porter des blessés. Elle s’empressa de les guider jusqu’à des lits libres. Il y avait sept blessés en tout. Aucun n’était en danger de mort, mais tous se plaignaient d’avoir atrocement mal. Max examina leurs visages, puis se tourna vers un soldat qui les avait amenés.
« Est-ce que les autres… vont bien ? »
« Certains chevaliers ont été blessés, mais ils ont reçu des soins magiques aussitôt et se sont rétablis. Il ne reste qu’eux. »
« Il y a eu des morts… ? »
« Aucun. »
Max poussa un soupir de soulagement et se mit aussitôt à préparer les remèdes et les instruments nécessaires aux soins. Pendant ce temps, les soldats aidèrent les blessés à retirer leur armure. Elle s’assit près d’eux et examina soigneusement leurs blessures. L’un avait un énorme hématome autour de la cage thoracique, tandis que les autres saignaient abondamment, transpercés à la jambe par une lance.
« Ces hématomes ne sont pas graves. Je vais préparer un cataplasme. Occupez-vous d’abord des blessés qui saignent. »
Nora, qui soignait les autres blessés, s’adressa à Max. Celle-ci prépara aussitôt une pince hémostatique et de l’eau chaude. Elles retirèrent les vêtements imbibés de sang autour de la plaie, puis nettoyèrent rapidement la chair déchirée, mettant à nu la blessure profonde. Après avoir enlevé les caillots et les corps étrangers qu’elles trouvèrent dans la plaie, Max appliqua le médicament et leur donna un antidote contre d’éventuels poisons. Du début à la fin, les soldats se tordirent de douleur. Une fois les soins d’urgence terminés, Max était trempée de sueur.
« Les p-premiers soins sont terminés. Préparez d’autres plantes antidouleur et des médicaments pour faire baisser leur fièvre ! »
« Compris ! »
Les prêtresses s’affairèrent à leurs tâches avec empressement. Elles eurent beau travailler vite, le ciel s’était teinté de rouge au coucher du soleil lorsqu’elles eurent enfin terminé. Le visage épuisé, Max s’affala dans un coin de la tente pour reprendre son souffle. Elle avait gardé sa capuche sur la tête toute la journée dans cette tente semblable à un sauna, et son visage était maintenant rouge et brûlant.
« Mademoiselle ! »
Alors qu’elle s’éventait le visage avec les mains pour se rafraîchir, Max entendit soudain Idcilla l’appeler avec urgence. Elle se tourna vers elle, perplexe. Idcilla tenait une serviette et la lui brandissait avec enthousiasme.
« Qu’est-ce que tu fais là ? Si on a fini, allons nous laver avant la fin de la journée. »
« M-maintenant ? »
« Si on ne se baigne pas aujourd’hui, on n’en aura peut-être pas d’autre occasion. Les soldats gardent toujours les sources. Dépêchons-nous ! »
Max attrapa vite son savon et des vêtements de rechange. La nuit tombait et elle était un peu fatiguée, mais rien n’aurait pu la détourner de son envie de prendre un bain. Elles traversèrent la forêt à toute vitesse, tandis que l’obscurité s’installait peu à peu. Elles ne pensaient qu’à pouvoir enfin débarrasser leur corps de toute la crasse accumulée. Au bout d’un moment, elles aperçurent deux soldats qui se tenaient un peu plus loin dans les bois. Idcilla se tourna vers eux et cria à Max :
« Je vais leur dire que nous sommes là pour qu’ils montent la garde pendant que nous nous lavons. Vas-y, commence. »
Avant que Max ait pu répondre, Idcilla s’était déjà élancée vers les soldats. Seule dans la forêt sombre, Max eut un peu peur, mais chassa vite son appréhension et pressa le pas. Elle était bien décidée à se baigner avant le coucher du soleil. Un peu plus loin, une source limpide apparut au milieu des buissons épais.
Max s’y précipita avec joie. Elle commença à se déshabiller et s’apprêtait à plonger dans l’eau quand, soudain, elle entendit au loin un grand éclaboussement. Elle bondit comme une grenouille. À quelques pas, un homme de forte carrure se baignait, le corps à moitié immergé. Max le fixait, stupéfaite, admirant son dos lisse, quand il tourna la tête.
Max baissa aussitôt la tête pour se cacher. Elle était en nage et son cœur battait à tout rompre.
C’était Riftan.
Note – LF : TADADADAAAAA
Nymeria : Mesdames et messieurs, c’est à cet instant que tout a dérapé.