Chapitre 211
Chapitre 211
Ruth resta bouche bée, la mâchoire tremblante. Puis, comme pris de vertige, il se prit la tête entre les mains et débita un flot de paroles incohérentes avant de parvenir à articuler quelque chose.
« J’avais bien entendu dire que vous séjourniez au monastère… Vous seriez devenue prêtresse de votre plein gré, par hasard ? Et Sir Calypse, alors ?! »
« M-Mais… qu’est-ce que vous racontez ? Bien sûr que non ! » protesta Maxi d’une voix aiguë, avant de regarder autour d’elle, surprise par son éclat soudain. Les soldats qui descendaient la colline les observaient avec curiosité. « Je porte c-ces vêtements… pour infiltrer l’unité de soutien. Je travaille… ici, comme soignante… »
« Vous travaillez ici comme soignante… ? » répéta Ruth, tel un perroquet bien dressé.
Comme il n’avait pas l’air dans son état normal, elle songea sérieusement à lui donner quelques coups sur la tête. « Je n’ai pas le t-temps de tout expliquer. Je dois rentrer, mais avant… je veux savoir ce qui se passe. Comment va… Ri-Riftan ? Est-ce que tout le monde… va b-bien ? J’ai entendu dire que certains étaient grièvement blessés… »
« A-Attendez une seconde ! Comment voulez-vous que je vous réponde alors que vous débarquez de nulle part pour me poser toutes les questions qui vous passent par la tête ? Laissez-moi le temps de remettre mes idées en place. »
Ruth protesta d’un ton exaspéré et sortit de l’eau d’un bond. Il la détailla de la tête aux pieds, les yeux plissés, tout en essorant sa robe. Consciente de ses vieux vêtements miteux, de ses cheveux emmêlés et de son visage couvert de saleté et de sueur, Maxi sentit ses joues rougir sous son regard scrutateur.
Il poussa un long gémissement et se couvrit le visage des mains. « Bon sang… L’Archiduc Aren sait-il que vous faites ça, mademoiselle ? »
Maxi rabattit sa capuche sur son visage et marmonna : « Je vous ai d-dit… personne ne sait que je suis ici. »
Ce ne fut qu’alors que Ruth sembla enfin mesurer toute l’ampleur de la situation. « Si Sir Calypse l’apprend, il va entrer dans une colère noire ! »
Effrayée, Maxi tendit de nouveau la main pour lui couvrir la bouche. « S’il vous plaît… parlez moins fort », le supplia-t-elle.
Ruth leva les yeux au ciel, comme si sa patience était mise à rude épreuve, et marmonna, avec l’air de prier tout en s’interrogeant : « Pourquoi vous me faites subir ça, bon sang ? Si vous aviez tellement peur qu’on vous découvre, vous auriez dû vous cacher de moi aussi ! Vous n’étiez pas obligée de m’entraîner là-dedans. »
Maxi plissa les yeux devant ses propos absurdes. Les larmes de joie qu’elle s’apprêtait à verser s’étaient complètement taries. « Ça fait si l-longtemps qu’on ne s’est pas vus… et c’est ça que vous me dites ? Je me suis fait tant de s-souci… ! »
Ruth renifla, le ton chargé d’un sarcasme grossier. « Vous vous attendiez à ce que je danse de joie en vous retrouvant dans cette situation ? »
Maxi ne put que relever le menton, affichant sa colère. « Je ferai en sorte de vous éviter… de vous éviter, Ruth ! Dites-moi ce qui se passe sur le champ de bataille… je suis venue jusqu’ici p-pour le savoir… J’ai beaucoup de travail, je n’ai pas le temps de chercher des informations. »
« Ça ne marche pas comme ça ! Je ne sais pas quel plan vous avez imaginé pour vous faire passer pour une prêtresse et infiltrer l’unité de soutien, mais maintenant que je sais que vous êtes là, je ne peux pas faire comme si de rien n’était ! Vous m’avez mis dans une situation impossible ! »
« Il y a un problème ? »
Maxi tressaillit, puis se figea en entendant une voix inconnue. Un soldat et son cheval s’étaient approchés pour voir ce qui causait le remue-ménage de Ruth. Elle secoua la tête, puis observa l’expression contrariée du magicien : cet idiot avait l’air de vouloir la dénoncer. Elle ferma les yeux et joignit les mains si fort que ses jointures blanchirent. Elle entendit alors un petit claquement de langue, puis la voix de Ruth.
« Il n’y a aucun problème. »
La tension quitta les épaules de Maxi, qui poussa un long soupir de soulagement. Ruth sortit du ruisseau et lui lança un regard noir. « Sous quelle tente logez-vous ? »
« C-Celle qui se trouve à l’est. »
« Très bien. Je viendrai vous voir plus tard. »
« N-Non, vous ne pouvez pas. Ça éveillerait les soupçons… »
« Alors, trouvez une bonne excuse. » Il lui lança un regard agacé, puis soupira, résigné. « J’ai une réunion importante maintenant, je n’ai pas le temps, mais je viendrai vous voir dans une heure ou deux. »
Sans attendre sa réponse, Ruth gravit la colline et retrouva le chemin de gravier. Maxi le regarda s’éloigner, puis retourna à la tente. Idcilla, qui l’attendait avec impatience, accourut dès qu’elle entra et lui demanda ce qu’elle avait appris.
« P-Plus tard… je te raconterai tout. »
C’était l’heure de distribuer les médicaments et la tente était bondée d’autres prêtresses. Idcilla hocha silencieusement la tête, comprenant que le moment était mal choisi. Maxi retroussa ses manches et se mit aussitôt au travail ; pourtant, elle ne cessait de jeter un coup d’œil vers l’entrée toutes les quelques minutes.
Il a dit qu’il viendrait me voir dans une heure ou deux ? Est-ce qu’il va essayer de me convaincre de retourner à Levan ?
La réaction de Ruth en la voyant ici l’avait peinée, et elle se sentait un peu trahie. N’était-ce pas lui qui lui avait appris à soigner avec des médicaments et de la magie ? Pourtant, il semblait désapprouver qu’elle travaille comme soignante ici. Maxi se mordit la lèvre, de plus en plus nerveuse. S’il avait réagi ainsi, elle préférait ne pas imaginer ce que ferait Riftan s’il l’apprenait. Fébrile, elle rentra ses cheveux sous sa capuche et rassembla les médicaments à distribuer aux patients.
Comme il l’avait promis, Ruth se présenta à la tente au moment où elle commençait à refaire les pansements des blessés. Maxi écarquilla les yeux en le voyant y entrer tranquillement. Les autres prêtresses qui soignaient les malades le dévisagèrent elles aussi avec méfiance. Mais il resta calme sous leurs regards inquisiteurs.
« Nous faisons le tour pour examiner l’état des patients. Ne vous occupez pas de moi et continuez votre travail. »
Comme il l’avait annoncé, il se mit à circuler entre les lits pour examiner les blessés. Maxi l’observait sans parvenir à deviner ce qu’il cherchait à faire. Ce ne fut qu’après avoir examiné tous les patients que Ruth se tourna vers le soldat qu’elle soignait. Il prit la parole en examinant la longue entaille sur la poitrine de l’homme.
« Vos points sont très bien faits. On pourra retirer les fils dans deux jours, au plus tard. »
Elle hocha la tête, se demandant où il voulait en venir avec cette comédie, mais Ruth se contenta de continuer à examiner son travail et lui fit signe de poursuivre. Maxi appliqua raide comme un piquet le cataplasme d’herbes sur la plaie et la banda. Il la regarda puis prit un ton exagéré qui la fit frissonner tant son jeu était mauvais.
« Vous êtes très compétente. J’aimerais demander conseil à cette prêtresse sur les techniques de soin. Pourriez-vous m’accorder un instant ? »
Elle cligna des yeux, incapable de croire que Ruth puisse être aussi mauvais comédien ; mais, par chance, les personnes autour d’eux semblèrent y croire, surtout lorsqu’une jeune prêtresse, tout près, s’empressa d’ajouter :
« Sœur Max est la plus douée d’entre nous. Elle connaît toutes les plantes médicinales et peut recoudre n’importe quelle plaie en un clin d’œil. Elle pourra certainement vous aider. »
Ce compliment inattendu la fit rougir ; elle ignorait que ses talents étaient autant appréciés. Ruth lui lança un regard étrange, puis prit un ton poli qui ne lui ressemblait pas du tout.
« C’est rassurant. Alors, veuillez m’accorder un instant. »
« …D’accord. »
Maxi s’excusa auprès du blessé, qui grimaçait à cause de la nouvelle sensation de brûlure provoquée par les plantes médicinales du cataplasme. Ruth la fit aussitôt sortir de la tente et l’emmena dans un endroit peu fréquenté. Elle le suivit avec nervosité, troublée par l’aura qu’il dégageait. Le magicien marcha en silence et s’enfonça dans les bois touffus. Après s’être assuré qu’ils étaient seuls, il se retourna vers elle.
« Vous ne cessez de me surprendre, mademoiselle. Quand je vous ai rencontrée pour la première fois, jamais je n’aurais imaginé que vous seriez aussi intrépide. »
Maxi fit la moue en entendant Ruth, qui semblait réprimander une enfant. « A-Après avoir appris que la guerre allait s’éterniser… je ne pouvais pas rester là à attendre. Je me suis dit qu’en m’approchant du champ de bataille… je pourrais au moins en savoir davantage sur ce qui se passe… »
« Alors, vous avez enfilé ces vêtements minables et vous vous êtes faufilée ici ? »
Ruth baissa les yeux vers sa robe, dont les coutures étaient trouées à force d’avoir attisé les braises sous le bois de chauffage. Les oreilles brûlantes de honte, Maxi ne supportait pas de lui montrer ce côté peu reluisant d’elle-même. Mais elle chassa vite ce sentiment et fit comme si elle s’en moquait.
« Q-Qu’est-ce qu’ils ont, mes vêtements ? Il n’y a p-pas de quoi en avoir honte. Ils montrent que je travaille dur ! »
« Je n’ai pas l’intention de vous critiquer. »
Ruth laissa échapper un long soupir. « Vous êtes une guérisseuse très talentueuse. Vous êtes venue dans une zone de conflit pour aider ceux qui en ont besoin ; vous méritez des éloges. »
Soulagée un instant par ces mots inattendus et sincères, Maxi esquissa un sourire. Mais il s’évanouit aussitôt lorsque Ruth poursuivit d’un ton ferme et réprobateur.
« Mais je ne peux pas vous féliciter d’avoir dissimulé votre identité et infiltré l’unité de soutien. Le Grand Temple doit être en train de vous chercher partout, mademoiselle. »
« J’ai d-déjà réglé ça ! J’ai laissé une lettre disant que je logeais chez une amie, alors ne vous inquiétez pas. »
Malgré ses paroles rassurantes, les rides sur le visage de Ruth ne disparurent pas. « Le jour où votre déguisement sera découvert, ce sera le chaos. L’Archiduc Aren sera profondément embarrassé et Lord Calypse sera furieux. »
« Je lui présenterai des excuses en bonne et due forme… p-plus tard. »
Quand Ruth pointa du doigt la faille de son plan, Maxi rentra le cou dans ses épaules comme une tortue. Il secoua la tête et prit une profonde inspiration.
« Même l’Archiduc n’aurait jamais imaginé que vous feriez quelque chose d’aussi téméraire. »
Elle déglutit avec peine en entendant l’amertume dans sa voix. « Vous… vous comptez me renvoyer à Levan ? »
Le magicien garda le silence, et Maxi leva vers lui un regard anxieux, comme une criminelle dans l’attente de sa sentence. Ruth se gratta les cheveux ébouriffés et poussa un long gémissement douloureux.
« Si je comptais le faire, j’aurais déjà prévenu l’Archiduc. » Elle sourit malgré elle, soulagée, mais cela sembla l’irriter davantage encore. « Ne souriez pas. Le jour où Lord Calypse l’apprendra, il m’arrachera le cuir chevelu. »
« Il… Il ne l’apprendra pas. Ruth, vous ne m’avez même pas reconnue. Et puis, il est si loin… Ri-Riftan ne le saura pas… »
« Ce n’est pas si simple. Nous avons prévu de déplacer l’unité de soutien à Ethylene la semaine prochaine ! »
Maxi écarquilla les yeux à cette nouvelle. « La reconquête d’E-Ethylene… a réussi ? »
« C’est exact. Nous en ferons notre base en prévision de la bataille finale. Il nous faut donc tout le personnel, l’équipement et les troupes au front pour une guerre totale. »
« M-Mais… beaucoup n’ont pas encore guéri. Si on les force à partir, leur état va e-empirer… »
« C’est pour cela qu’un autre magicien et moi resterons ici afin de les aider à se rétablir. D’après ce que j’ai vu, aucun n’est grièvement blessé. Nous allons les remettre sur pied d’ici trois ou quatre jours, afin qu’ils puissent rejoindre le Château d’Ethylene sans difficulté. »
Maxi fut tiraillée par des émotions contradictoires. Son cœur s’emballait à l’idée de revoir bientôt Riftan, mais elle avait aussi le cœur lourd en sachant que les hommes qu’elle avait soignés avec tant de dévouement allaient devoir livrer une nouvelle bataille. Alors qu’elle se perdait dans ce dilemme, Ruth reprit rapidement :
« Honnêtement, je voudrais vous renvoyer à Levan dès maintenant si je le pouvais, mais je ne peux pas garantir que le voyage de retour sera sans danger. Vous feriez mieux de rejoindre l’endroit où les forces alliées sont rassemblées. » Il lui lança un regard agacé. « Restez loin de Lord Calypse, je vous prie. Rien que de penser à l’enfer qu’il nous fera vivre à tous, j’en ai mal à la tête. »
« Ne vous inquiétez pas… je ne verrai son v-visage que de loin. »
« Tant que vous restez à plus de 50 madions de lui — environ un kilomètre —, vous pouvez l’observer autant que vous voulez. »
« Mais je ne pourrai pas le v-voir d’aussi loin ! »
« Ne vous approchez pas davantage. Ses cinq sens sont plus aiguisés que ceux de n’importe quelle bête sauvage. »
Maxi trouva qu’il exagérait. Elle était arrivée jusqu’ici sans que l’Archiduc s’en aperçoive, et personne ne s’était méfié d’elle, à part Quahel Leon, qui l’avait démasquée. Elle avait pleinement confiance en ses talents de discrétion.
« N-Ne vous inquiétez pas. Même si je me fais prendre… je ne vous attirerai pas d’ennuis, Ruth. Alors, dites-moi ce qui se passe en ce moment. J’ai entendu dire que certains Chevaliers du Dragon rouge avaient été blessés… est-ce qu’ils l’ont été grièvement ? »
« Sir Nirta s’est blessé à l’épaule en affrontant un homme-lézard », expliqua Ruth, dont le visage sombre s’assombrit davantage encore à ce souvenir. « Ce n’est pas grave… mais l’homme-lézard a lancé une malédiction en l’attaquant, et sa blessure ne guérit pas avec la magie de guérison. La magie des monstres diffère de celle des humains ; il est donc difficile de la dissiper. »
Note — LF : J’ai éclaté de rire en voyant le rayon d’un kilomètre ! J’espère vraiment qu’Hebaron va bien, quand même ☹