Chapitre 208
Chapitre 208
Maxi rassembla le peu de courage qui lui restait et parvint à peine à ouvrir les yeux. La poussière qui les enveloppait, épaisse comme du brouillard, l’empêchait de distinguer ce qui se passait. Elle entendait des cris, le choc de l’acier, les hennissements furieux des chevaux et le bruit écœurant de la chair déchirée. Elle resta aussi près que possible des personnes qui l’entouraient, tremblant de peur. Un groupe de chevaux passa près d’eux, soulevant un épais nuage de poussière, et l’éclat des armures gris argent des chevaliers défila sous leurs yeux. Leurs silhouettes fondirent sur les trolls comme une tempête, et bientôt, une bataille acharnée s’engagea contre les dizaines de monstres.
Maxi regarda nerveusement autour d’elle. Il se passait trop de choses pour savoir qui l’emportait ; tout cela ressemblait à un cauchemar éveillé. Les chevaliers lançaient des chaînes munies de crochets et les enroulaient autour des corps massifs des trolls comme des filets. Les monstres ripostaient en rugissant de colère. Leurs membres gigantesques frappaient le sol, qui grondait et semblait près de se fendre en deux.
Maxi était terrifiée par la bataille féroce qui faisait rage sous ses yeux. Les chevaliers empalaient sans pitié les trolls prisonniers de leurs chaînes, à coups de lances et de crochets, puis leur tranchaient la tête quand leurs efforts pour se libérer faiblissaient. Ils répétèrent ces contre-attaques plusieurs fois, jusqu’à ce que la bataille prenne enfin fin. Les trolls encore debout n’étaient plus que la moitié de leur nombre initial, et même eux chancelaient sous les assauts incessants des chevaliers. Finalement, ces derniers acculèrent les monstres grâce à une manœuvre bien orchestrée.
« On dirait que tout sera bientôt terminé. »
Quand l’épaisse poussière retomba, l’Archiduc Aren fit signe au grand prêtre. La barrière qui les entourait disparut alors, comme si elle s’était évaporée. Maxi tressaillit en tremblant : même si l’on avait annoncé la fin du combat, ses membres raides refusaient de bouger.
« C’est terminé. Dépêchez-vous d’aider les blessés. »
Un chevalier les pressa. Ce n’est qu’alors qu’ils s’avancèrent prudemment sur le champ de bataille couvert de sang. Maxi jeta un regard terrifié au cadavre d’un troll, affalé sur le sol. Les soldats lui retirèrent son armure, révélant sa carrure effrayante : une peau vert sombre, comme celle d’un crapaud des marais, un corps musclé et massif, et une face monstrueuse, telle qu’elle était décrite dans les livres. Il avait un grand nez crochu, des dents jaunes dont dépassaient des crocs, de longs cheveux noirs clairsemés et des joues pendantes, pareilles à celles d’un vieillard au visage flasque.
Elle fixait le troll avec une telle attention qu’elle remarqua seulement alors que la tête qu’elle observait avait déjà été séparée du corps. Elle détourna aussitôt les yeux. Son estomac se souleva et son regard se brouilla.
« Dépêchez-vous de rassembler les blessés ! Amenez les plus grièvement atteints auprès d’un grand prêtre et rassemblez ceux qui peuvent encore bouger pour leur prodiguer les premiers soins. »
L’un des chevaliers donna ses ordres d’un ton ferme, et toutes les prêtresses s’activèrent. Maxi chassa de son esprit cette vision atroce et courut vers les hommes à terre. Certains étaient morts sur place, mais elle détourna les yeux de ceux qui avaient été écrasés et se concentra sur ceux qui respiraient encore et avaient repris connaissance.
On ne pouvait pas dire qu’ils avaient eu de la chance, car beaucoup avaient péri, mais les deux tiers des hommes restés sur le champ de bataille respiraient encore. Après avoir évalué avec soin la gravité de leurs blessures, Maxi lança des sorts de guérison. Elle s’inquiéta un peu à l’idée qu’on trouve étrange qu’une prêtresse soit capable de pratiquer la magie, mais personne n’y prêta attention. Les soldats et les chevaliers s’affairaient à retirer les armures des trolls, tandis que les prêtresses et les grands prêtres étaient occupés à soigner les blessés.
S’assurant que personne ne la regardait, Maxi lança discrètement d’autres sorts de guérison. Après en avoir soigné sept d’affilée, elle atteignit les limites de son mana. Jaugeant avec prudence ce qu’il lui en restait, elle décida de ne plus utiliser la magie de guérison, afin d’éviter l’épuisement magique. Elle se concentra plutôt sur le transport des blessés vers un même endroit, comme le faisaient déjà les autres prêtresses. Les plus grièvement atteints furent conduits auprès du grand prêtre, qui les soigna grâce à la magie divine, tandis que les soldats légèrement blessés — fractures ou lourdes contusions — étaient emmenés dans les tentes montées à la hâte. On allongea soigneusement les blessés sur des couvertures, et un chevalier chargé de superviser l’opération lança d’un ton sévère :
« Pour le moment, nous ne pouvons pas lancer de sorts de guérison sur tout le monde. Il ne nous reste qu’un jour avant d’arriver au Château de Servyn. Quand tout le monde aura reçu les premiers soins, nous ferons une courte pause avant de reprendre aussitôt la route. J’espère que vous pourrez tenir encore un peu. »
Les soldats blessés acquiescèrent sans un mot tandis que les prêtresses leur ôtaient leur armure et nettoyaient leurs plaies déchirées. Maxi les aida elle aussi à retirer leur armure, puis à enlever la poussière et la saleté de leurs blessures. En les voyant se tortiller et gémir de douleur, elle sentit une étrange culpabilité l’envahir : si elle avait eu davantage de mana, toutes ces blessures auraient guéri en un rien de temps, mais elle ne pouvait pas se permettre de trop puiser dans ses forces. Si elle s’épuisait et s’effondrait comme la dernière fois, elle ne ferait que leur causer des ennuis.
Maxi appliqua le cataplasme sur les plaies et les banda avec des bandes découpées dans des draps déchirés. Certaines blessures étaient si profondes qu’elle dut les recoudre, comme Ruth le lui avait appris. Beaucoup de soldats pâlirent à l’idée de se faire recoudre la peau à l’aiguille et au fil, mais la plupart acceptèrent son aide sans un mot. Après leur avoir donné des antidouleurs, elle entreprit de recoudre leurs blessures une à une.
« Il y a d’autres blessés par ici ! Quelqu’un peut-il venir m’aider ? »
À peine Maxi eut-elle fini de recoudre et de bander la plaie qu’un soldat cria au loin. Elle se releva promptement et s’approcha. Dès qu’elle sortit, le corps d’un troll étendu près d’un gros rocher attira son regard, et elle se figea, stupéfaite.
« Qu’est-ce que vous faites ? Dépêchez-vous de m’aider avec celui-là ! »
Elle n’eut d’autre choix que de suivre le soldat. Deux hommes inconscients gisaient à côté du corps du monstre. Maxi en soutint un et peina à le soulever, tandis que le soldat qui avait appelé à l’aide prenait l’autre. Tous deux regagnèrent la tente avec les hommes inconscients. Soudain, un étrange bruit sourd retentit derrière elle tandis qu’ils avançaient, lui glaçant le sang.
Elle se retourna lentement et vit deux énormes yeux rouges la fixer, brûlants. Ses jambes tremblèrent et elle resta clouée sur place. Elle pensa d’abord à s’enfuir, mais ne parvint pas à bouger, comme si elle s’était changée en statue de pierre. Le troll, dont la tête ne tenait presque plus à son cou, la saisit et la remit en place. Dès que la chair se régénéra et que sa tête fut de nouveau solidement rattachée au reste de son corps, il se rua sur elle.
À cet instant, un énorme crochet happa le cou du troll et les jambes de Maxi cédèrent. Le monstre géant, qui mesurait sept kvet (deux cent dix centimètres), se cabra comme un poisson ferré. Il agita les membres pour riposter, mais le chevalier juché sur le rocher ne bougea pas d’un pouce. Il tira violemment sur les chaînes ; le corps du troll racla le sol, soulevant de la poussière. Quel spectacle que celui de ce chevalier parvenu à enchaîner un monstre trois fois plus grand que lui ! Puis il dégaina son épée et l’abattit rapidement sur la tête du troll, grosse comme un rocher, qui se fendit en deux comme une citrouille. La scène était si irréelle que Maxi n’en eut même pas la nausée.
« Vous ne pouvez même pas vérifier correctement s’il est mort ? »
La voix glaciale du chevalier claqua comme un fouet. Le soldat près de Maxi sortit aussitôt de sa stupeur et se mit à s’excuser de son incompétence.
« P-pardonnez-moi. »
Le chevalier claqua la langue, désapprobateur, puis désigna la tente d’un mouvement du menton. « Dépêchez-vous de l’y amener. »
Le soldat qui portait le blessé sur son dos obéit aussitôt. Maxi voulut le suivre, mais ses jambes refusaient de bouger. Elle ne put que lever les yeux vers le chevalier qui venait de la sauver. Son expression était si impitoyable qu’elle avait du mal à croire que c’était lui qui avait porté un coup aussi puissant. Il bondit avec la grâce d’un chat, s’éloignant du cadavre du monstre, puis essuya le sang de son épée. Sa capuche battit au vent et ses cheveux bruns aux reflets dorés scintillèrent au soleil.
Maxi gémit intérieurement lorsqu’elle comprit qui il était. Le chevalier qui venait de lui sauver la vie n’était autre que Sir Quahel Leon, le commandant des chevaliers sacrés.
« Qu’y a-t-il ? Vous êtes blessée ? »
Maxi baissa aussitôt la tête et s’agrippa à sa capuche quand le chevalier se tourna vers elle. « J-j-je v-vais b-bien. »
Elle tenta de baisser la voix pour ne pas être reconnue et s’efforça de se redresser. Ses jambes n’avaient plus aucune force ; quand elle essaya de soulever le soldat inconscient pour le porter sur son dos, elles tremblèrent comme celles d’un poulain nouveau-né. Sir Quahel, qui la regardait se débattre pitoyablement, s’approcha et lui prit le soldat des bras.
« Je vais le porter. »
Maxi baissa les yeux vers ses pieds, ne sachant que faire. Elle rabattit sa capuche pour dissimuler son visage autant que possible, mais il ne semblait pas l’avoir reconnue. S’il l’avait reconnue, Maxi n’aurait pas su quoi lui expliquer.
« Qu’est-ce que vous faites là ? Passez devant. »
À ces paroles pressantes et glaciales, elle se hâta de rejoindre le campement. Le chevalier soutenait doucement l’homme inconscient et marchait à ses côtés. Elle sentait son regard lui brûler le sommet du crâne, mais n’osa pas lever les yeux pour vérifier.
Elle déglutit péniblement. M’aurait-il reconnue ?
Pourtant,il déposa simplement l’homme inconscient sur un lit libre, sans dire un mot. Lorsqu’il disparut enfin de son champ de vision, la tension accumulée quitta ses épaules.
Il ne peut pas se souvenir de quelqu’un qu’il n’a vu qu’une fois. Maxi s’en persuada et se dirigea vers les chariots. Pour une fois, elle se félicita de ne pas être très mémorable.
« J’ai entendu dire que l’un des trolls tombés était encore en vie et qu’il a attaqué par surprise. Vous allez bien ? » demanda Idcilla avec inquiétude en apercevant Maxi, qui acquiesça.
« J-je vais bien. Un chevalier… m’a sauvée. »
« Nous avons eu de la chance. Les renforts qui sont arrivés sont menés par le commandant des chevaliers sacrés. »
« Oui… ils sont arrivés juste à temps. »
« Ils devaient patrouiller dans les environs, au cas où les trolls attaqueraient pour voler notre nourriture. »
répondit Selena en sortant du chariot avec un chaudron. Maxi ne put s’empêcher de penser que l’attaque avait été préméditée. Contrairement à leur apparence obtuse, les trolls étaient réputés pour leur grande intelligence. Si ces monstres terrifiants étaient capables de former des armées et de fabriquer des armes et des armures, un désastre épouvantable s’abattrait sur l’humanité.
Pour chasser ces pensées sombres, elle sortit un sachet d’herbes du chariot. À cet instant, elle devait se concentrer sur les blessés, plutôt que de perdre son temps à s’inquiéter de choses aussi futiles. Elle distribua les herbes aux prêtresses et leur expliqua comment préparer un mélange qui aiderait les blessés à reprendre des forces. Elles préparèrent aussi une tisane médicinale qu’elles leur firent boire. Puis Maxi alla aider à récupérer les corps des guerriers tombés au combat.
À force d’être exposée au sang, elle finit par ne plus rien ressentir. Tandis qu’on rassemblait les effets personnels des défunts, les corps atrocement écrasés furent enveloppés dans de grandes pièces de tissu et conduits auprès des grands prêtres, qui prièrent et répandirent de l’eau bénite sur leurs dépouilles mutilées. Une fois la cérémonie terminée, les soldats se mirent à creuser des tombes et à ériger des pierres tombales pour les morts. Maxi fut assez surprise par le manque de cérémonie.
« Les corps… ne sont-ils pas tous renvoyés à la capitale ? »
« Il est trop difficile de les renvoyer tous à la capitale. Puisqu’il y a des prêtres ici, on peut célébrer les rites funéraires et les enterrer tout de suite. Seuls leurs effets personnels seront envoyés plus tard à leurs familles endeuillées. »
Selena lui répondit dans un murmure sombre, et Maxi sentit son estomac se nouer à l’idée qu’un Chevalier du Dragon rouge ait pu être enterré de la même façon. Elle s’efforça de chasser ces pensées sinistres, mais elles l’enveloppaient comme un épais brouillard. C’était peut-être parce qu’elle avait vu trop d’horreurs en une seule journée.
Elle participa aux funérailles et aida à récupérer les corps mutilés, son esprit comme son corps ailleurs. Une fois tous les cadavres enterrés, on accomplit un autre rituel pour purifier les monstres morts. Quand tout fut réglé, le voyage reprit aussitôt. Maxi s’assit dans un coin du chariot et se frotta les yeux, raides et fatigués. Elle empestait le sang et son état mental était en lambeaux, mais, curieusement, elle ne versa pas une seule larme. Les genoux repliés contre elle, elle regarda le soleil se coucher à l’horizon depuis le chariot bringuebalant. Étreints par les lueurs du couchant, les chevaliers sacrés lui parurent plus sombres et plus intimidants que jamais.
Avez-vous pu lui remettre ma lettre… ? Maxi aurait voulu demander comment allait Riftan, ou s’il était blessé, mais elle savait qu’elle n’en avait pas le droit.
Quand nous arriverons au Château de Servyn, je le saurai. Maxi se rassura ainsi.
Elle se noyait dans la terreur et l’angoisse, mais l’idée qu’elle pourrait peut-être voir Riftan lui redonnait des forces. Tant qu’elle pourrait vérifier qu’il était sain et sauf, elle était capable de tout endurer.
Un simple regard, de loin. C’est tout ce qu’il me faut. Elle se le répéta en enfouissant son visage dans ses genoux, pour chasser de son esprit les visions cauchemardesques.
Note – LF : Je m’effondrerais sur place si je voyais quelqu’un se faire écraser à mort. Bref, bon sang, Quahel est incroyablement fort (et Riftan l’a vaincu ? Je comprends mieux pourquoi Ruth doutait que Riftan soit entièrement humain, lol).