Chapitre 207
Chapitre 207
Relecture : Nymeria
Max voulut réconforter Idcilla et lui dire que tout irait bien, mais elle craignait d’ouvrir la bouche et d’attirer l’attention.
Toutes les femmes étaient couvertes de robes qui dissimulaient leurs visages, mais la plupart étaient jeunes. Elles étaient aussi tendues que des pierres ; chaque fois que la voiture cahotait sur un terrain accidenté, elles s’entrechoquaient comme des cailloux dans un sac.
Max s’adossa à la paroi de la voiture et regarda par la fenêtre. Des dizaines de chariots chargés de provisions s’alignaient en une file ordonnée pour sortir par la grande porte de la ville.
« Combien de temps faut-il pour arriver au Château de Servyn ? »
Idcilla prit soudain la parole. Malgré sa voix douce, ses mots résonnèrent dans le silence, et toutes les femmes tournèrent les yeux vers elle.
Max craignit que quelqu’un ne les ait déjà reconnues, mais Selena lui répondit calmement.
« Environ une semaine à dix jours. »
« Je ne pensais pas que c’était si loin en regardant la carte… »
« Avec si peu de soldats et toutes ces provisions à transporter en chariot, le trajet prend beaucoup plus de temps. »
Après cet échange, le silence retomba aussitôt dans la voiture. Seuls les sabots des chevaux, le grincement des roues et, de temps à autre, le froissement des armures des soldats troublaient l’air.
La lueur de l’aube se glissa dans l’atmosphère tendue. La troupe franchit les portes de la capitale et s’arrêta peu après dans un champ ouvert.
« Pourquoi nous arrêtons-nous ? Nous venons à peine de partir. »
Idcilla marmonna, nerveuse. Max comprit qu’elle craignait qu’on ne découvre leur déguisement.
« Les chevaliers de l’Archiduc Aren vont nous accompagner. » Selena s’empressa de lui expliquer à voix basse pour la rassurer.
« J’ai entendu dire que l’Archiduc prendrait la tête du convoi. Comme nous transportons beaucoup de nourriture, il faut des gardes supplémentaires pour assurer notre sécurité. »
À ces explications, Idcilla et toutes les autres prêtresses poussèrent un soupir de soulagement. Seule Max se recroquevilla. Si Selena disait vrai, elle devrait éviter le regard de l’Archiduc jusqu’à leur arrivée au Château de Servyn, dans sept à dix jours.
Max se mordit la lèvre. Elle voulait prendre des précautions et en parler à Selena et Idcilla, mais n’osait pas ouvrir la bouche, de peur qu’une des prêtresses ne la reconnaisse. Elle craignait qu’on ne l’identifie à son bégaiement très particulier.
Max se méfia dès lors de tout et ne prononça pas un mot. À midi, les soldats et les chevaliers s’arrêtèrent dans un grand champ envahi de mauvaises herbes pour manger. Les prêtresses commencèrent aussitôt à distribuer de la nourriture aux hommes. Comme Max et Idcilla dissimulaient leur noblesse, elles aussi se joignirent à la tâche qui leur avait été confiée.
Elles distribuèrent du pain, du fromage et du vin aux hommes, puis servirent les prêtres. Quand elles eurent terminé, les prêtresses se rassemblèrent près de la rive et mangèrent à leur tour.
Max s’assit avec Idcilla et mâcha une miche d’orge rassis qui lui râpait le palais.
Après avoir marché sous un soleil de plomb, elle sentait des perles de sueur se former autour de son nez. Sous sa robe, la chaleur était semblable à celle d’un sauna. Mais même le visage écarlate, étouffée par la chaleur, elle n’osa pas retirer son capuchon pour laisser entrer la brise.
Elle se concentra sur son repas tout en surveillant attentivement les alentours. Les chevaliers de l’Archiduc se trouvaient à l’avant et à l’arrière de l’immense convoi. Si elle faisait attention, elle pourrait éviter qu’ils ne la voient.
« Nous avançons trop lentement. »
Se plaignit Idcilla après être revenue de la rivière où elle s’était lavé le visage et les mains.
« Si le temple découvre notre absence trop tôt, ils nous rattraperont vite à cette allure. »
« T-tu m’avais dit… que tu avais tout arrangé avant de partir. »
Max, qui restait constamment sur ses gardes, s’exprima à voix basse. Même si personne ne pouvait les entendre, puisqu’elles étaient assises à l’écart, elle redoutait toujours le pire.
« C’est le cas. Mais il y a toujours un risque que quelque chose tourne mal. »
« Mais qu’est-ce que tu as fichu ? » demanda Selena, la mâchoire crispée. Idcilla haussa simplement les épaules.
« J’ai payé des gens pour qu’ils se fassent passer pour nous. Dès l’aube, ce matin, ils rejoindront les autres dames et feront semblant de rentrer chez eux dans des voitures de louage. »
Selena eut un rire incrédule devant l’absurdité de ce plan. « Jamais le temple central ne se laissera berner par une idée aussi ridicule. Ils ont sûrement déjà tout compris. »
« Ce serait vrai si la guerre n’était pas d’une telle ampleur. Mais, en ce moment, ils n’ont pas le loisir d’y prêter trop d’attention. Si deux femmes de notre corpulence portent des voiles et présentent leurs papiers d’identité, elles pourront facilement monter dans la voiture. J’ai aussi payé le cocher. »
Selena soupira, exaspérée. « Dame Alyssa ne s’en apercevra pas ? »
« Elle est complètement dans son monde, en ce moment. Elle trouvera peut-être étrange que je sois rentrée sans lui parler, mais si les prêtres lui disent que je suis partie chez moi… elle les croira. » Idcilla ajouta ensuite, d’un ton amer : « Je prie seulement pour qu’elle ne revienne pas à la raison trop vite… sinon, elle se méfiera de mon comportement et contactera ma famille… »
Les sourcils froncés devant ce plan bancal, Selena se tourna vers Max.
« Et vous, madame ? »
« J’ai… laissé une l-lettre… pour dire qu’Idcilla m’avait invitée… à séjourner chez elle. Et puisque nous en parlons… »
La personne chargée de remettre la lettre à son destinataire se trouvait justement avec elles. Elle hésita un instant, puis finit par avouer :
« La personne… qui devait veiller sur moi… est l’Archiduc A-Aren. Il est proche de mon mari… et mon mari l’a chargé de prendre soin de moi avant de partir à la guerre… »
Cette révélation plongea le groupe dans un silence tendu. Selena se prit brusquement la tête entre les mains et gémit de frustration, tandis qu’Idcilla se caressait le menton, pensive.
« Ne t’inquiète pas. Personne ne prête attention aux prêtresses. Nous sommes à l’arrière et ils sont à l’avant ; tant que tu ne t’approches pas trop de lui en distribuant la nourriture, tout ira bien. »
Idcilla la rassura avec son optimisme habituel.
« T-tu crois ? »
Idcilla hocha la tête avec enthousiasme.
« En fait, c’est encore mieux ainsi. Si Votre Grâce recevait la lettre, cela ne ferait que compliquer les choses : il pourrait vérifier que tu loges bien chez moi. Les prêtres n’iraient pas vérifier ce genre de détail. »
Ses paroles semblaient plausibles et Max retrouva un peu de son calme. Elle finit son morceau de pain. Une fois le déjeuner terminé, l’expédition reprit sans tarder.
Max remonta dans la voiture étroite où elle n’avait même pas la place d’étendre les jambes. Elle y resta jusqu’au coucher du soleil. Tout son corps était raide et crampé, et de la sueur froide coulait sur ses joues, mais elle n’y pouvait rien. Elle reposa un moment ses hanches douloureuses sur une épaisse couverture.
Elle était épuisée, mais n’eut pas le temps de se reposer : il fallait aider à installer le camp. Pendant que les chevaliers et les soldats s’occupaient des chevaux et inspectaient les environs, les femmes furent chargées de préparer le feu et le dîner.
Max imita les prêtresses et ramassa des branches sèches et de la paille pour le feu. Idcilla aida à apporter de l’eau pour remplir le chaudron et ramassa des pierres afin de construire un foyer de fortune.
Et ce n’était pas tout. Il leur fallut préparer les ingrédients, cuisiner, puis distribuer les plats. Ce n’est qu’ensuite qu’elles purent s’asseoir près du feu pour savourer une soupe consistante et des pommes de terre rôties.
Dormir à même le sol, sur une couverture, était inconfortable, mais Max n’était pas en position de se plaindre. Elle ferma les yeux et tenta de s’endormir sous le ciel limpide constellé d’étoiles.
Le lendemain matin, elle se réveilla avec cinq piqûres de moustique aux doigts et aux mollets. Des fourmis rampaient aussi sur sa jupe, et son dos était couvert de terre. Le repos qu’elle avait obtenu ne comptait guère comme du sommeil : elle avait tout juste fermé les yeux.
Après s’être lavé le visage, elle remonta dans la voiture. La journée suivit le même rythme monotone : elles partirent à l’aube, s’arrêtèrent à midi pour déjeuner, puis reprirent aussitôt la route.
Comme Idcilla l’avait dit, l’Archiduc ne jeta même pas un regard dans sa direction. Max le vit explorer les environs avec ses chevaliers à la recherche de monstres, mais aucun d’eux ne prêta attention aux prêtresses vêtues de robes ternes. Personne ne s’intéressait à elles.
Grâce à cela, Max put se détendre et s’habituer aux exigences de l’expédition. Étonnamment, ce fut Idcilla qui eut du mal à s’adapter.
Elle ne pleurait pas et ne se plaignait pas, mais, chaque nuit, elle se retournait sans cesse. L’étroitesse de la voiture était difficile à supporter pour elle, qui avait de longs bras et de longues jambes.
« Le voyage risque d’être plus long que je ne le pensais. »
Selena le fit remarquer d’un air inquiet en observant le visage pâle et fatigué d’Idcilla.
« J’ai entendu les chevaliers dire qu’ils empruntaient la route la plus longue vers Servyn, pour des raisons de sécurité. Tu tiendras le coup ? »
« Bien sûr. »
Idcilla répondit sans hésiter.
« Je peux m’adapter comme tout le monde. »
La fierté de la jeune fille était si farouche qu’elle ne supportait aucun geste de compassion ni d’inquiétude. Pourtant, quand Max lui prépara une tisane pour l’aider à dormir, Idcilla ne refusa pas. À voir son teint le lendemain matin, elle avait dû passer une bonne nuit.
Elles voyageaient dans un chariot qui cahotait violemment. À chaque soubresaut, toutes les femmes rebondissaient sur leurs sièges. Dans les virages, elles étaient projetées contre la paroi comme des cailloux qui roulent. Pas un centimètre de peau n’échappa aux bleus causés par cette route éprouvante.
Lorsqu’elles approchèrent enfin de leur destination, Max se rendit compte que le voyage avait été étonnamment paisible — d’une manière presque suspecte. Comme si le sort en avait décidé autrement, une note aiguë de flûte retentit dans le convoi, et tous les chariots se mirent aussitôt à trembler violemment, comme si un tremblement de terre venait de se produire. Des cris jaillirent de toutes parts et lui transpercèrent les oreilles.
Max s’agrippa au rebord de la fenêtre pour ne pas tomber au fond de la voiture et regarda dehors. Les soldats se précipitèrent vers leurs chevaux et dégainèrent leurs épées d’un seul mouvement. Max comprit bientôt pourquoi. D’immenses monstres vert sombre fonçaient vers eux, soulevant une tempête de poussière sous leurs pas.
La horde sema le chaos parmi les hommes et les poursuivit comme des taureaux en furie. L’arrêt brutal de la voiture les déséquilibra, et Max bascula au sol, tremblante. Le rugissement assourdissant des trolls lui fouetta les oreilles.
« Tout le monde ! Prenez vos affaires et sortez, vite ! »
Un soldat leur cria ces mots en ouvrant brusquement la porte. Les femmes, recroquevillées les unes contre les autres, sanglotaient de peur ; il les força à sortir.
« Nous ne pouvons pas protéger chaque voiture avec une barrière. Si nous nous rassemblons tous au même endroit, nous pourrons ériger un bouclier magique pour tout le monde. Dépêchez-vous ! »
À ses ordres, elles attrapèrent leurs sacs et sautèrent de la voiture. Les soldats conduisirent les prêtresses au centre du convoi.
Max parvint à peine à les suivre, peinant à garder l’équilibre au milieu du chaos. Mais dès que les trolls apparurent, ses jambes se figèrent de terreur. Sans les réflexes de Selena, elle se serait effondrée par terre.
Max se laissa entraîner comme un mouton au milieu de la foule. Quand tous ceux qui ne pouvaient pas se défendre furent réunis au même endroit, les prêtres de haut rang les entourèrent aussitôt d’une barrière de magie divine.
Max s’agrippa à Idcilla et regarda autour d’elle, les yeux perdus, tandis que le chaos faisait rage sous leurs yeux. Les monstres vert sombre, revêtus d’armures de fer, brandissaient leurs énormes masses et projetaient les soldats dans les airs comme de vulgaires épouvantails.
Max hurla devant le sang qui giclait de toutes parts. Les trolls étaient deux à trois fois plus grands que les hommes.
Les chevaliers foncèrent à une vitesse incroyable pour trancher les corps des trolls, mais les monstres ne cillèrent même pas. Lorsque Max vit leurs blessures se refermer en quelques secondes, son regard s’assombrit, saisi par une terreur inexplicable.
Ce qu’elle avait lu dans les livres n’avait rien à voir avec la réalité. Comment les hommes avaient-ils pu combattre des êtres aussi monstrueux, dotés d’une force si redoutable ?
D’un coup de son marteau de fer, le géant écrasa une poignée de chevaux de guerre. Max réprima de justesse une envie de vomir et ferma les yeux. Même Idcilla s’accrochait à elle comme si elle était à deux doigts de mourir,
À cet instant, la voix tonitruante de l’Archiduc Aren leur vrilla les oreilles.
« Les renforts sont arrivés ! Reprenez vos esprits, tous ! »
Note — LF : Bon sang, ça va sacrément dégénérer…