Chapitre 205
Chapitre 205
Levan commença à retrouver peu à peu sa vitalité. Les fruits des arbres mûrirent si généreusement que les réfugiés purent travailler dans les vergers et gagner leur vie. La chaleur du cœur de l’été sembla insuffler une énergie nouvelle à l’atmosphère autrefois morose de la ville. Des fleurs estivales aux couleurs vives s’épanouirent dans toute la capitale, tandis que des nuées d’oiseaux aquatiques se rassemblaient sur la rivière Krysamt et voguaient paisiblement au fil de l’eau.
Chaque fois que Maxi les apercevait, tandis que leur carrosse passait devant, elle imaginait que l’été devait aussi avoir transformé Anatol. Le lac où Riftan l’avait emmenée devait être peuplé de magnifiques oiseaux aquatiques, les fleurs sauvages avaient dû recouvrir les champs verdoyants où ils chevauchaient, et les vergers devaient crouler sous les grappes de raisin. Elle aurait tant aimé découvrir ces beaux paysages avec Riftan avant que l’automne ne s’installe. À l’idée de pagayer avec lui sur le lac étincelant sous le soleil estival, son cœur battait à tout rompre, partagé entre impatience et nostalgie.
« Il y en a beaucoup moins, ces derniers temps. »
Les murmures d’Alyssa tirèrent Maxi de ses pensées. Elles étaient en train de cueillir des herbes dans la cour de l’hospice ; Maxi tourna la tête vers le visage rougi par le soleil de son amie.
« Q-Qu’est-ce qu’il y a de moins ? »
« Les charrettes qui ramènent les morts… »
Maxi frissonna en revoyant soudain les cadavres. Elle chassa vite ces images et répondit d’un ton sec : « O-Oui… Ça fait quelques semaines… qu’elles ne sont pas revenues. »
« C’est bon signe, non ? » Une lueur d’espoir perçait dans la voix d’Alyssa. Maxi ne répondit pas, mais son amie poursuivit, la douleur et l’espérance mêlées dans la voix : « Peut-être que, lorsque le messager reviendra, il nous annoncera la fin de la guerre. Ils apportent toujours des nouvelles de victoire. »
« O-Oui… Ce serait une bonne nouvelle. »
Maxi s’interdisait d’espérer, de peur d’être déçue si elle s’emballait trop. Pourtant, elle brûlait secrètement d’impatience à l’idée d’apprendre enfin que la guerre était terminée. Les forces alliées combattaient alors pour repousser les monstres des territoires du nord-ouest et reprendre le château d’Ethylene, la forteresse de la région nord-est. Tous prétendaient que la guerre prendrait fin si la bataille là-bas était remportée.
Dans toute la capitale, chacun attendait la nouvelle avec espoir. Maxi, toutefois, restait prudente et ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter. Après tout, l’expression « le calme avant la tempête » n’était pas sans raison.
« Rentrons à l’intérieur… Nous en avons assez fait. Il faut nous préparer à rentrer à temps. La prière du soir… va b-bientôt commencer. »
« Oh, il est déjà si tard ? »
Alyssa leva les yeux vers le ciel et se releva lentement. Juste à cet instant, Idcilla les interpella d’une voix enjouée.
« Hé, vous deux ! Venez vous laver les mains ! Tout le monde est prêt à rentrer. Si vous ne voulez pas que les prêtres vous réprimandent pour votre retard à la prière du soir, dépêchez-vous ! »
« Nous allions justement y aller. »
Alyssa grogna en se dirigeant vers l’entrée du vieux bâtiment. Maxi esquissa un sourire amer et suivit la jeune fille à l’intérieur. Grâce aux efforts de toutes ces dernières semaines, le vieil hospice avait été entièrement transformé. Les planchers de bois, autrefois couverts de poussière, étaient désormais propres et luisants, grâce à leurs balayages et à leur cirage assidus. Des charpentiers avaient également été engagés pour réparer le toit, les escaliers et les fenêtres. Le bâtiment ne ressemblait presque plus à cette vieille bâtisse délabrée.
Maxi observa les lieux un instant, fière du résultat, puis se rendit à la cuisine pour se laver les mains dans l’évier. Elle ressortit en remettant en place ses cheveux et ses vêtements, et vit le carrosse et les gardes qui l’attendaient déjà. Après avoir promis aux prêtres qu’elles reviendraient bientôt, elles montèrent toutes dans le carrosse.
« Quand devrions-nous revenir ? »
L’une des dames assises en face de Maxi posa la question avec enthousiasme. Alyssa réfléchit un instant, puis répondit dans un soupir :
« Peut-être dans une semaine. Les prêtres nous ont demandé de ne pas sortir pour le moment. »
« Pourquoi ? La sécurité s’est beaucoup améliorée ces derniers temps. »
« Beaucoup de marchands arrivent du sud, et les prêtres pensent qu’ils sont païens et polythéistes, pires que les réfugiés. Ils ont beaucoup hésité à accepter leur aide et les ont toujours considérés comme des barbares qui ne causent que des ennuis. »
Idcilla prit la parole sur son ton mordant habituel, et Maxi fronça les sourcils en répondant.
« C’est faux. Leurs connaissances… sont bien plus avancées que celles de l’ouest. Toutes les techniques de guérison que j’ai apprises… reposent sur des connaissances venues du sud. »
« Vous ne devriez pas dire ça devant les prêtres. » Alyssa l’avertit d’un air grave. « Même si les prêtres de Levan sont protestants et tolèrent l’existence de la magie… ils n’acceptent pas le paganisme. Si vous défendez ouvertement les polythéistes, vous serez rejetée. »
Cette perspective fit reculer Maxi. « Je ferai a-attention. »
Alors que le carrosse quittait les faubourgs pour rejoindre la grand-route, Maxi regarda dehors et sentit la fatigue l’accabler. À peine entrées dans la cour du temple, elles entendirent soudain une puissante sonnerie de trompette. Les dames de la noblesse, qui somnolaient contre les parois, se réveillèrent en sursaut et se précipitèrent toutes à la fenêtre du carrosse. Maxi passa elle aussi la tête au-dehors et vit la foule s’écarter devant un chevalier en armure qui dévalait la route à toute allure.
« C’est un messager ? »
« J-Je crois. »
Maxi répondit, le visage soudain crispé. Les dames échangèrent des regards, tremblantes d’anxiété et d’impatience.
« Peut-être qu’il apporte la nouvelle de la reprise du château d’Ethylene. »
Alyssa s’exclama avec un sourire radieux, mais Maxi resta sceptique. S’ils avaient envoyé un cavalier en toute hâte pour transmettre le message, ce ne pouvait pas être une bonne nouvelle. Un frisson sinistre lui parcourut l’échine ; le poids oppressant de l’attente la fit trembler. Idcilla fut la première à réagir et ordonna au cocher, à travers la cloison, de se dépêcher.
« Dépêchez-vous de nous ramener au temple ! Il faut savoir quel message le messager a apporté ! »
Le carrosse traversa aussitôt la cour au trot, et Maxi serra si fort la pièce dans sa main que ses jointures blanchirent. Elle ne pouvait que prier pour recevoir de bonnes nouvelles. Mais ses espoirs furent aussitôt anéantis lorsqu’elle entra dans le temple et sentit la tension qui y régnait. Les prêtres discutaient vivement entre eux quand les dames descendirent du carrosse.
Un prêtre s’approcha pour les accueillir. « Bon retour. Nous avons décidé d’annuler la prière du soir, ce soir. Veuillez regagner vos chambres et vous reposer. »
Sur un coup de tête, Alyssa tendit la main et saisit le bras du prêtre qui s’éloignait. « Nous avons vu le messager arriver. Est-il arrivé quelque chose ? »
Le prêtre se retourna vers elles, visiblement mal à l’aise, puis s’expliqua. « Je suppose qu’il vaut mieux vous en informer dès maintenant. Il nous sera désormais très difficile de nous occuper des dames de la noblesse qui séjourneront au monastère. Celles qui le souhaitent peuvent prévenir leur famille et rentrer chez elles. »
« Qu’est-ce que cela signifie ? Expliquez-nous, je vous en prie ! »
Le prêtre se contenta de soupirer devant les protestations indignées d’Idcilla. « Il semblerait que la situation ait tourné. L’armée des monstres s’est répandue jusqu’à la frontière nord-est, qui jouxte Balto. »
Un silence de mort s’abattit sur elles ; on n’entendait plus que leur respiration inquiète. Alyssa chancela comme si elle allait s’évanouir, et le prêtre la rattrapa aussitôt.
« Je vous en prie, ne vous inquiétez pas outre mesure : la situation n’est pas aussi grave qu’elle en a l’air. Le fait est que cette guerre semble devoir se prolonger indéfiniment, et l’on a demandé l’envoi d’une unité de soutien et de provisions. Le temple prévoit d’envoyer un grand nombre de serviteurs pour aider les hommes au combat. Les conditions de vie au monastère risquent donc de devenir extrêmement difficiles pour vous. Vous feriez peut-être mieux de rentrer auprès de vos familles… »
« Vous nous dites de rentrer parce que nous sommes une gêne ? » s’exclama encore Idcilla avec véhémence.
Surprise par son ton impoli, Alyssa la réprimanda. « Tu n’es pas venue ici pour qu’on s’occupe de toi ! »
« …Pour l’instant, calmez-vous et retournez dans vos chambres pour y réfléchir. Nous transmettrons également ce message aux autres femmes. »
Idcilla s’apprêtait à répliquer, mais le prêtre s’éclipsa à la hâte. Maxi le regarda s’éloigner, accablée. Son visage trahissait son désarroi ; son ventre se nouait et picotait comme si elle avait avalé des aiguilles. Les autres dames s’affaissèrent sur les sièges voisins, l’air hébété.
« Il a dit que la situation n’était pas si grave… Alors tout devrait bien se passer, non ? »
« Il essaie sans doute de nous rassurer. Si ce n’est pas grave, pourquoi cherchent-ils à se débarrasser de nous ? »
La colère d’Idcilla ne faisait qu’attiser leur peur, et toutes regagnèrent leurs chambres, pâles et épuisées. Maxi aussi recula en titubant avant de s’effondrer sans force sur son lit. Si elle avait su que la douleur et l’angoisse seraient si grandes, elle n’aurait jamais suivi Riftan là-bas. Si elle était restée à Anatol, elle n’aurait pas été consumée par une peur et une appréhension aussi intenses et paralysantes. Après avoir vu de ses propres yeux les pertes causées par la guerre, sa santé mentale était mise à rude épreuve.
La paix intérieure qu’elle avait enfin trouvée en travaillant à l’hospice avait été complètement anéantie, et les cauchemars étaient revenus. Lorsqu’elle se leva le lendemain matin pour retrouver les autres femmes, elle vit bien qu’elles avaient, comme elle, passé une nuit terrible. Elles se traînèrent jusqu’à la chapelle telles des fantômes, épuisées physiquement et mentalement. En traversant le jardin, elles aperçurent les prêtres qui s’affairaient sans leur prêter attention. Ils semblaient occupés à préparer l’envoi d’une unité de soutien au front.
Maxi les observait, l’esprit ailleurs, lorsqu’on lui tira soudain le bras. Idcilla s’accrocha à elle en posant un doigt sur ses lèvres, lui faisant signe de la suivre sans bruit. Perplexe, Maxi n’eut d’autre choix que de lui emboîter le pas. Idcilla l’entraîna derrière le verger de grenadiers et s’assura qu’elles étaient seules avant de prendre enfin la parole.
« Pardonnez-moi de vous avoir entraînée ici sans prévenir. Je dois vous parler de mon projet en secret… »
« Q-Qu’est-ce qui se passe ? »
Maxi demanda, inquiète de voir la jeune fille hésiter ainsi, elle qui n’en avait pas l’habitude. Incapable de garder son projet pour elle, Idcilla lui révéla tout à la hâte.
« Après ce qui s’est passé hier, je ne pouvais pas rester sans rien faire. Je suis donc allée parler aux prêtres et aux prêtresses. D’après eux, l’unité de soutien partira vers le nord-est, en direction du château de Servin. Ils comptent y prêter main-forte aux forces alliées. »
Maxi cligna des yeux, sans comprendre pourquoi Idcilla lui confiait ces informations en secret. Devant son air interrogateur, la jeune fille hésita un instant, puis poursuivit.
« Comme son nom l’indique, l’unité de soutien viendra en aide aux troupes depuis l’arrière. Elle devra soigner les blessés et s’occuper de diverses tâches : préparer les repas des chevaliers, laver le linge, identifier les morts et aider à transporter les corps. Comme la plupart des hommes sont partis, l’unité sera probablement composée surtout de prêtresses. »
Comprenant peu à peu où Idcilla voulait en venir, Maxi déglutit et attendit qu’elle termine avant d’oser le lui demander. La jeune fille inspira profondément, puis déclara avec une détermination farouche :
« Je vais me glisser parmi les prêtresses et les accompagner. »
Maxi resta bouche bée et protesta aussitôt sans réfléchir. « C-C’est absurde ! C’est t-trop dangereux. »
« Je suis la fille d’un chevalier. Je sais me défendre. Et puis, nous ne serons pas en première ligne : nous aiderons simplement à l’arrière. Ce n’est pas si différent de ce que nous faisons à l’hospice. »
« C’est complètement d-différent ! Tu pars dans une zone de guerre… »
La voix de Maxi monta malgré elle, et Idcilla s’empressa de lui couvrir la bouche. « Je vous en prie, parlez moins fort. Si Alyssa l’apprend, elle me traînera chez moi par les cheveux s’il le faut. »
Maxi se dit qu’elle devait immédiatement prévenir Alyssa du projet insensé d’Idcilla, mais celle-ci, comme si elle avait lu dans ses pensées, plissa les yeux.
« J’ai confiance en vous, et je ne me suis confiée qu’à vous. Vous n’allez pas trahir ma confiance, n’est-ce pas ? »
« …Idcilla, vraiment, je t’en prie, r-réfléchis encore… Tu n’as que d-dix-huit ans… »
« Cela fait deux ans que je suis adulte. Et puisque je le suis, je peux assumer mes propres décisions. »
Note – LF : Bon, ben voilà ; « Je vais pas le faire, ma belle… J’y pense, c’est tout… »
Nymeria : Et dans les prochains chapitres, on va avoir droit au « Je l’ai fait », je le sens jusque dans mes os, lol.