Chapitre 204
Chapitre 204
Maxi n’aidait pas dans l’espoir qu’on la reconnaisse pour ses bonnes actions. Le travail à l’hospice l’occupait, et elle préférait cela à ne rien faire au monastère. L’épuisement physique qu’il lui causait l’aidait aussi à dormir la nuit. Depuis quelque temps, elle souffrait d’insomnies sévères. Durant les nuits sombres, seule dans son lit, elle était hantée par les visages atrocement déformés des chevaliers tombés au combat.
Cependant, depuis qu’elle se rendait à l’hospice, elle en revenait si épuisée qu’elle s’effondrait sur son lit et s’endormait sans craindre les cauchemars. Dans la mesure du possible, Maxi essayait d’y aller tous les jours et travaillait comme une bête de somme. Mais les visites fréquentes étaient compliquées : il leur fallait sans cesse demander la permission, emprunter une voiture et trouver des escortes. Ne voulant pas être un fardeau pour le temple, qui semblait frappé par la peste, à en juger par l’agitation des prêtres et des prêtresses, les dames durent se limiter à une ou deux visites par semaine.
À la place, elles se réunissaient pendant leur temps libre dans le pavillon du jardin pour coudre des tuniques et des couvertures avec de grands morceaux de tissu, et les servantes leur prêtaient parfois main-forte. Mais, quelle que fût la quantité de vêtements et de literie qu’elles fabriquaient, au bout de cinq ou six jours, tout finissait en lambeaux ou disparaissait. Les prêtres affirmaient que les vagabonds volaient souvent les fournitures, mais ils n’avaient pas les moyens de sévir contre les voleurs. Des rumeurs se répandirent sur le soutien apporté à l’hospice par des nobles, et le nombre de personnes venues demander de l’aide augmenta de façon exponentielle : la nourriture, les vêtements et les places vinrent à manquer.
Maxi comprit bientôt que Levan n’était pas aussi paisible qu’elle en avait l’air. À mesure que les monstres se multipliaient, les réfugiés affluaient à Levan comme des mauvaises herbes vénéneuses. Les faubourgs étaient envahis par ceux qui fuyaient les monstres du nord et, avec la hausse de la population, l’inflation s’envola. Des marchands venus du monde entier arrivaient avec des cargaisons apparemment inépuisables, mais ils ne parvenaient toujours pas à résoudre le problème du manque de nourriture, d’autant que la majeure partie des vivres et des provisions était envoyée aux forces alliées. Et, jour après jour, la vie des pauvres et des gens du peuple devenait plus misérable.
Chaque fois que Maxi se rendait au vieil hospice, elle voyait des gens réduits à l’état de squelettes errer dans les rues comme des êtres sans vie. Les sans-abri évitaient le centre-ville et le port, où la sécurité était stricte, mais ils étaient nombreux près des remparts. À mesure que les indigents se multipliaient, les prêtres poussaient de plus en plus de soupirs.
« Si nous ne mettons pas les malades en quarantaine, une épidémie risque d’éclater. »
Il était tôt dans l’après-midi lorsque Maxi se rendit à l’hospice avec les autres dames. Elle leva les yeux vers le prêtre, dont le visage trahissait un épuisement manifeste. Des dizaines de malades étaient blottis sur le vaste plancher, et l’odeur aigre de leur vomi imprégnait tout le bâtiment. L’une des femmes recula d’un pas, puis sortit en courant, à bout de souffle.
« Ils sont p-peut-être… contagieux ? »
Le prêtre secoua vivement la tête. « N’ayez crainte. Ces gens sont malades à cause d’une intoxication alimentaire. À mesure que les jours se réchauffent, les aliments se gâtent plus facilement, et le nombre de malades augmente. C’est particulièrement fréquent dans les refuges. Ici, les gens sont si affaiblis par la malnutrition qu’une maladie bénigne peut leur être fatale. »
Le vieux prêtre soupira et claqua la langue. « Il semble qu’un grand nombre de réfugiés aient déjà péri. Le temple ne peut pas prendre en charge tous les morts, et on ne peut pas non plus les laisser s’entasser. On les jette donc dans des fosses communes creusées en secret dans la forêt… C’est très grave. Sans sépulture convenable, les restes laissés par la mort peuvent provoquer une épidémie. »
Les dames pâlirent aussitôt, le visage aussi blanc que de la pâte, devant cette terrible réalité qui se dressait sous leurs yeux. Comme s’il venait de se rappeler qu’il s’adressait à des femmes protégées, dont la vie tournait autour de leurs vastes domaines, le prêtre s’éclaircit rapidement la gorge pour détourner l’attention.
« Veuillez me pardonner de vous raconter de telles horreurs. Avec tout ce qui se passe, il semble que mes sens se soient émoussés comme de la pierre. Parler ainsi devant vous, nobles dames… »
« Si c’est comme vous le dites, ne faudrait-il pas soigner les malades au plus vite ? »
« Je le souhaiterais sincèrement. Mais, à cause de l’inflation, le prix des plantes médicinales a grimpé en flèche. Sans fonds, nous ne pouvons pas en soigner autant. »
Elles ne purent que garder le silence. Il était déjà extrêmement difficile de fournir assez de nourriture, et avec les prix des produits de première nécessité qui s’envolaient, même leurs dons ne suffiraient pas à assurer plus d’un mois de subsistance.
Une jeune femme, qui était restée plutôt silencieuse jusque-là, suggéra avec prudence : « Et si nous écrivions aux autres familles nobles pour leur demander de l’aide ? »
Idcilla souffla du nez. « La capitale est déjà dans une situation si difficile. Ne vaudrait-il pas mieux qu’elles se tournent vers d’autres domaines ? La famille royale a déjà augmenté les impôts pour renforcer les forces alliées. Tout le monde est à bout. »
« Alors, que diable devrions-nous faire ? Si une épidémie éclate, le monastère ne sera sûrement pas épargné. »
Alyssa était au bord des larmes. L’air autour d’elles se refroidit, et le prêtre s’efforça d’apaiser les dames effrayées. « Si nous mettons les malades en quarantaine, nous pourrons empêcher la propagation de la maladie… »
« J’ai vu beaucoup d’herbe-lézard s-sur le chemin… On ne pourrait pas s’en servir comme plante médicinale ? »
À ces mots inattendus, tous les regards se tournèrent vers Maxi, qui se figea légèrement sous cette attention. Les prêtres lui demandèrent alors, perplexes :
« De l’herbe-lézard… Je n’ai jamais entendu parler d’une plante médicinale de ce nom… »
« L’herbe-lézard est généralement très efficace contre les douleurs d’estomac et du ventre. Quand on a mangé des aliments avariés… et qu’on boit sa décoction… les symptômes s’atténuent rapidement… »
Maxi n’était pas tout à fait certaine de son efficacité ; elle se souvenait seulement de ce qu’elle avait lu dans ses livres de médecine par les plantes. Le prêtre plissa les yeux et la dévisagea avec curiosité.
« Comment la dame connaît-elle les plantes médicinales ? »
« J-je suis… guérisseuse. Quand j’ai commencé à apprendre les soins… j’ai aussi étudié les plantes médicinales. »
Idcilla ouvrit de grands yeux à cette révélation. « Je ne savais pas que vous aviez de tels talents. »
« Je ne p-peux pas dire que je sois une guérisseuse c-compétente… Mais à Anatol… il y a beaucoup de monstres… alors j’ai commencé à étudier les soins l’année d-dernière. »
« À quoi ressemble cette plante ? »
Maxi fouilla dans ses souvenirs et s’efforça de se rappeler autant de détails que possible.
« Ses feuilles sont en forme de losange… elles ont des taches noires et poussent dans les endroits ombragés… si on brise la tige, une odeur d’agrume aigre devrait s’en dégager… »
« On dirait que vous décrivez les mauvaises herbes qui poussent dans la cour derrière l’hospice. Je ne savais pas qu’elles pouvaient servir de plantes médicinales. »
L’ignorance du prêtre n’étonna pas Maxi, car la plupart des livres que Ruth gardait dans son cabinet venaient du Sud. Les livres étaient des objets de luxe, que seuls les riches ou les personnes influentes pouvaient posséder ; les ouvrages étrangers du Sud, en particulier, valaient leur pesant d’or. Il n’était donc pas étonnant que le niveau d’instruction et les connaissances fussent si limités ici.
Consciente de cela, Maxi s’empressa d’ajouter, pour éviter toute erreur : « L’herbe-lézard est toxique si on la mange crue… les maux de ventre empireraient. Il faut généralement la chauffer… une fois tout le poison éliminé… on peut l’utiliser. »
« L’herbe de la cour n’est peut-être pas de l’herbe-lézard. La dame voudrait-elle bien vérifier elle-même ? »
Maxi acquiesça et suivit aussitôt le prêtre jusqu’à l’arrière de l’hospice. Comme il l’avait dit, une grande quantité d’herbe-lézard poussait dans la cour, parmi les buissons et les mauvaises herbes. Elle se pencha, examina les brins et tenta de se rappeler tout ce qu’elle avait étudié dans ses livres. Mais elle ne pouvait compter que sur sa mémoire et, en réalité, elle n’avait d’expérience pratique qu’avec une vingtaine de plantes.
Craignant de confondre ce qu’elle avait pu apprendre, Maxi examina la plante avec application. « Celles-ci… celles qui ont des feuilles épaisses et sombres sont très t-toxiques et ne peuvent pas servir. Celles qui ont des taches c-claires et des feuilles souples… on peut les cueillir et les faire chauffer. »
« Est-ce que cela suffira ? »
Le prêtre lui tendit une poignée de feuilles qu’il venait de cueillir. Maxi en éprouva l’épaisseur du bout des doigts, puis acquiesça. Ils apportèrent une poignée d’herbe-lézard à la cuisine pour en tester les effets. Tandis que les feuilles bouillaient dans le chaudron, une odeur étrange se répandit dans tout le vieil hospice. Les prêtres en distribuèrent une louche à chacun des malades, en quantités égales, le visage tendu par l’attente.
Heureusement, au bout d’une heure, les effets se firent sentir et la respiration laborieuse des malades s’apaisa. Constatant que la plante agissait mieux qu’elle ne l’avait espéré, Maxi poussa un soupir de soulagement. Elle avait été nerveuse : si elle avait échoué, elle aurait pu se couvrir de honte.
« On dirait que ça marche bien. Je n’arrive pas à croire qu’une plante aussi efficace se trouvait sous nos yeux… »
« E-eh bien, la préparation de cette plante est… très compliquée… c’est pourquoi elle est peu connue. »
« Y a-t-il d’autres plantes utiles dans les environs ? »
Après son succès avec l’herbe-lézard, les prêtres lui accordèrent leur entière confiance. Maxi inspecta soigneusement les environs du vieil hospice et sélectionna plusieurs plantes qui pourraient servir, avant de retourner au monastère avec les dames nobles. Une semaine plus tard, l’état des patients souffrant d’intoxication alimentaire s’était considérablement amélioré. Pourtant, le nombre de malades ne diminuait pas. Tous les mages et les prêtres capables de pratiquer la magie de guérison étant partis au front, il ne restait qu’un seul soigneur à Livadon. Mais le prix exorbitant des plantes empêchait la plupart des gens de recevoir des soins convenables, et le temple était trop débordé pour s’occuper des malades.
Dans ces circonstances désastreuses, la rumeur qu’une guérisseuse douée était apparue dans la capitale parvint rapidement aux oreilles de toute la ville, et les malades affluèrent de tous les coins de Levan. La plupart des guérisseurs compétents étaient partis en expédition ; il ne restait donc qu’une clinique en activité dans la ville. En outre, le prix des plantes médicinales avait tellement grimpé qu’aucun malade ne pouvait recevoir de soins convenables. Le temple central n’avait pas non plus les moyens de venir en aide aux malades. Aussi, quand la nouvelle qu’une guérisseuse douée était apparue se répandit, il n’était pas surprenant de voir les gens affluer.
Ainsi, Maxi devint la guérisseuse de ce vieil hospice délabré. Dès qu’elle le pouvait, elle explorait la forêt avec les prêtres pour y cueillir diverses plantes. Il lui arrivait même de pratiquer la magie de guérison sur les patients les plus faibles. Les autres dames nobles s’occupaient elles aussi activement des malades. Certaines désapprouvaient ces tâches subalternes, mais beaucoup étaient ravies de se rendre utiles.
« Mon mari risque sa vie sur le champ de bataille, et maintenant, moi aussi, j’ai quelque chose à apporter. C’est cent fois plus gratifiant que de rester assise à prier toute la journée, tremblant à l’idée qu’un jour son corps arrive dans l’un de ces chariots. Si je travaille dur, Dieu portera peut-être un regard favorable sur mon mari. »
Elles semblaient toutes partager les mêmes pensées et prenaient soin avec dévouement des malades et des plus faibles. Elles n’hésitaient même pas à les toucher, à les nourrir de leurs propres mains ou à leur essuyer le corps avec des serviettes humides. Certaines dames apprirent aussi directement auprès de Maxi à reconnaître les plantes médicinales. Au milieu de ces journées agitées, leur moral se retrempait. Maxi dormait mieux et son appétit revenait.
Les marchands du Sud commencèrent eux aussi à arriver plus fréquemment, leurs navires chargés de nourriture. Le problème des pénuries à Levan fut résolu et la situation du vieil hospice s’améliora naturellement. Les nouvelles des victoires dans le nord se succédèrent. Maxi se prit à espérer qu’elles pourraient rentrer à Anatol avant le changement de saison.
Note – LF : JE SUIS TELLEMENT FIÈRE DE MAXI !! Et notre pauvre chérie essaie de minimiser ses talents ☹
Nymeria : VAS-Y, MA BELLE ! Tellement fière de toi !!