Chapitre 200
Chapitre 200
Maxi sentit sa gorge se serrer. Elle n’arrivait pas à croire que ce fussent là les derniers mots qu’il lui adressait : si simples et si froids. On aurait dit que tout le temps passé ensemble sur le navire n’avait été qu’un mensonge. Riftan se détourna, le visage calme et impassible, et s’éloigna de la chapelle. Les chevaliers qui l’accompagnaient inclinèrent la tête devant elle avant de suivre leur commandant.
« Nous reviendrons bientôt chercher la dame pour la ramener à Anatol. Ne vous inquiétez pas trop. »
Yulysion le lui affirma avec assurance, puis se retourna. Maxi sortit avec les prêtres pour les regarder partir. Des dizaines de chariots et de chevaliers armés remplissaient la cour au bas des marches. En tête se trouvaient les chevaliers d’élite de Livadon et les Chevaliers du Dragon rouge. Le cœur de Maxi battait à tout rompre tandis que leurs étendards flottaient dans le vent venu de l’ouest.
Elle regarda Riftan monter à cheval, le cœur inexplicablement lourd. Il apaisa Talon, qui hennissait, puis le guida entre les rangs afin de vérifier que tout était en ordre. Enfin, il lança son destrier au galop vers la tête de la colonne. Les chevaliers se mirent en mouvement et lui emboîtèrent le pas.
Maxi observa toute la scène, le regard sombre, quand soudain Riftan s’arrêta. Les chevaliers derrière lui firent halte à leur tour et se mirent à échanger des paroles, intrigués. Riftan cria quelque chose à Hebaron sans paraître se soucier du remue-ménage, puis sauta à bas de son cheval et se dirigea d’un pas rapide vers le temple.
« Attends un instant… »
Il gravit précipitamment les marches et saisit l’avant-bras de son épouse. Avant qu’elle ait pu réagir, il l’entraîna sous un grand et bel arbre, près de la chapelle. Maxi peina à le suivre, balbutiant, sans savoir quoi dire.
« Ri-Riftan… pourquoi… tout à coup ? »
« Je sais que c’est sacrément stupide, mais… »
Il se retourna et baissa les yeux vers elle en marmonnant d’un ton incohérent. Maxi ne comprenait pas l’expression tiraillée qui se lisait sur son visage. Il resta longtemps planté là, raide et embarrassé, avant de sortir quelque chose de sa poche et de lui tendre la main. Elle baissa les yeux, interdite, vers l’objet posé dans sa paume. C’était une pièce de shekel, décolorée de manière irrégulière et légèrement cabossée sur les bords.
« Prends-la et garde-la. »
Maxi hésita et cligna des yeux. C’était une simple pièce de cuivre, la monnaie des gens du peuple. Elle n’en avait jamais vu ni touché une de sa vie. Ignorant ce qu’il voulait, elle le regarda, perplexe, et remarqua que son visage était particulièrement tendu. Sans un mot de plus, il lui prit la main et y déposa la pièce.
« Tu dois toujours la garder sur toi. »
« P-Pourquoi… ? »
La bouche de Riftan se tordit, comme s’il hésitait, puis il finit par céder dans un soupir. « Je l’ai reçue après avoir accompli ma première quête, quand j’ai rejoint les mercenaires. On dit qu’elle porte chance. Même si ce n’est qu’une superstition idiote de mercenaires, je n’ai pas eu le cœur de la jeter, alors je l’ai gardée… »
Riftan débita la dernière phrase comme s’il avait honte de s’être attardé sur une telle superstition. « C’est vrai que je suis rarement blessé quand je l’ai sur moi. Alors je la garde depuis. »
Maxi lui rendit aussitôt la pièce, comme si elle s’était brûlée. « Alors, dans ce cas… Ri-Riftan, tu devrais la garder ! »
« Je n’ai plus besoin d’un porte-bonheur. Je suis certain que je m’en sortirai vivant sans compter sur ce genre de choses. » Ses longs doigts se nouèrent aux siens, puis son regard s’assombrit.
« Tu n’imagines pas à quel point il m’est difficile de te laisser. Même si c’est une superstition stupide… je veux au moins que tu aies ça. »
« Je ne trouve pas ça… stupide. Si ça peut vraiment t-porter chance… je veux que Riftan la garde sur lui. C’est toi qui pars dans un endroit d-dangereux. »
« Je préfère que tu l’aies. »
Il baissa la tête et porta à ses lèvres le poing qu’elle avait refermé sur la pièce. Il posa un baiser sur le dos de sa main ; ses mèches luisaient et lui chatouillaient doucement la peau.
« Je serai plus tranquille si tu l’as au moins avec toi. »
« Mais… M-mon cœur va se consumer d’inquiétude pour toi. »
Maxi marmonna d’un ton réprobateur, la voix tremblante. Il lui releva le visage et plongea les yeux dans les siens, où les larmes affluaient. Une émotion intense et indescriptible traversait ses traits. Riftan encadra son visage de ses paumes et essuya ses larmes du bout des pouces.
« …Vraiment ? »
Incapable de parler, elle hocha simplement la tête. Riftan inspira brièvement puis baissa la tête pour poser ses lèvres sur les siennes. Les paupières de Maxi frémirent lorsque son souffle doux effleura sa bouche. Son regard brûlait, mais son baiser, lui, fut délicat et bref.
« Tout ira bien. »
« Tu peux me promettre de… revenir auprès de moi sans la moindre b-blessure ? »
« …Oui, je te le promets. » Sa gorge se contracta comme s’il venait d’avaler un gros morceau de pierre. Riftan se pencha de nouveau et embrassa le dos de sa main. « Je prie pour qu’il ne t’arrive rien de mauvais… que tout ce qui t’attend soit bon… »
Riftan murmura ces mots comme une prière, puis se redressa. Il lui caressa tendrement la joue. Maxi leva vers lui un regard triste.
« Il faut vraiment que j’y aille. »
Maxi acquiesça, les lèvres serrées. Sachant qu’elle ne pourrait retenir ses larmes, elle hocha encore une fois la tête. Riftan se redressa de toute sa hauteur. Ses jambes demeurèrent immobiles, comme changées en fer. Puis, lentement, il se dirigea vers la cour. Il ne se retourna pas une fois en descendant les marches et remonta sur son cheval.
Les chevaliers attendaient en silence que leur commandant les mène. Lorsqu’il lança son cheval en avant, l’armée se mit en marche d’un seul mouvement. Maxi se tenait en haut des marches, auprès des prêtres, et les regarda s’éloigner. Elle voulait suivre son époux des yeux jusqu’au bout, mais les larmes brouillaient sans cesse sa vue. Elle serra la pièce à deux mains et ravala ses sanglots.
Lorsqu’ils eurent enfin disparu, le grand prêtre, qui se tenait derrière elle, s’approcha doucement et la fit se retourner pour rentrer.
« Rentrons à présent. Je vais vous montrer la chambre où vous séjournerez. »
Maxi essuya rapidement les dernières larmes avec la manche de sa robe et retourna au temple. À cet instant, un vent creux souffla doucement dans son dos. Elle se retourna pour jeter un dernier regard derrière elle, puis suivit le grand prêtre à l’intérieur.
***
Après avoir gravi un long escalier, dépassé le jardin principal, l’auditorium, un petit potager et une minuscule chapelle, elle arriva au monastère où elle allait séjourner. Maxi leva les yeux vers le bâtiment de pierre de quatre étages, l’air surpris. Comme les autres édifices de Livadon, sa structure était parfaitement symétrique. Il était aussi majestueux que les autres parties du temple, mais baignait pourtant dans une atmosphère morose.
Le prêtre la guida à travers le couvent et lui décrivit brièvement les lieux. « Cette partie est réservée aux sœurs qui se forment pour devenir prêtresses. Des dames nobles y séjournent également pour prier afin que leurs frères ou leurs époux reviennent sains et saufs. La plupart des résidentes restent dans leur chambre. Cependant, tout le monde se réunit généralement pour prier le matin et le soir. Vous pourrez alors rencontrer les autres dames. »
Maxi tenta de dissimuler son malaise à l’idée de devoir fréquenter des femmes nobles de Livadon. Elle n’avait aucune envie de les rencontrer, non seulement parce qu’elle manquait d’assurance en société, mais aussi parce qu’elle redoutait qu’on se moque de son bégaiement. Pourtant, au lieu de décliner l’offre du prêtre, elle se contenta d’acquiescer.
Le prêtre la conduisit dans une chambre propre et spacieuse, au deuxième étage du couvent. « Voici la chambre de madame. »
Maxi observa la pièce à la fois dépaysante et grandiose en y entrant. Une grande fenêtre vitrée la baignait de lumière. Le luxe n’y était pas ostentatoire, mais les lieux étaient confortables. Le lit était vaste et ses draps moelleux. Contre le mur se trouvaient également une table en acajou verni et une grande armoire où ranger ses vêtements.
« Les serviteurs vous apporteront chaque jour vos repas dans votre chambre, à l’heure qui vous convient. Si vous le souhaitez, vous pourrez manger dans la salle à manger avec les prêtresses et les sœurs. Vous êtes libre de circuler dans l’enceinte du temple, mais veuillez éviter l’aile nord, qui est la résidence des prêtres. Si vous souhaitez sortir du temple, vous devrez en informer la prêtresse responsable du monastère ; nous vous fournirons alors une escorte. Avez-vous des questions, madame ? »
Maxi ne put que secouer lentement la tête devant cette avalanche d’informations. Le jeune prêtre à l’air sévère la regarda un instant, puis se détourna.
« Si vous avez des questions par la suite, faites-le-moi savoir. Je demanderai immédiatement à un serviteur de vous aider. »
Sur ces mots, il referma la porte et s’en alla. Épuisée, Maxi se laissa tomber sur le lit. Ainsi commença sa vie au monastère. Comme les autres dames, elle passa la majeure partie de son temps à ne rien faire dans sa chambre. Le jour, elle se promenait dans le jardin, mais ne quittait jamais l’enceinte du temple et parlait rarement à qui que ce soit.
Les prêtres et les prêtresses venaient rarement lui parler ; lorsqu’ils le faisaient, c’était généralement pour lui expliquer le règlement du temple. Même quand elle croisait parfois des dames nobles de Livadon dans les couloirs, elles se contentaient d’échanger un bref signe de tête en passant. Au temple, les visiteurs venus d’autres royaumes n’étaient pas mal accueillis. De toute façon, Maxi ne s’attendait pas à ce que ses journées au monastère soient pleines d’animation : la vie qu’on y menait se voulait recluse et austère. Mais Livadon était alors en guerre contre une armée de monstres.
Les visages des prêtres et des prêtresses étaient graves, marqués par la fatigue écrasante des préparatifs des offices et des enterrements quotidiens. Même les dames nobles, condamnées à attendre le retour des leurs, vivants ou en cadavres, avaient le visage sombre. Maxi savait qu’elle affichait la même expression. Lorsqu’elle se regardait dans le miroir, une femme au visage pâle et fermé, les yeux cernés, lui rendait son regard.
Chaque nuit, Maxi se tournait et se retournait dans son lit, rongée d’inquiétude pour Riftan. Et, chaque matin, en ouvrant les yeux, elle sanglotait, tant le Château de Calypse lui manquait. Elle ne désirait rien d’autre que de rentrer au plus vite à Anatol avec Riftan, Ruth et les Chevaliers du Dragon rouge.
Chaque jour, elle assistait aux offices du matin et priait pour que le destin leur soit favorable et qu’ils apprennent la reprise du Château de Louiebell. Pourtant, les nouvelles apportées par les messagers étaient toujours les mêmes. La forteresse bâtie par l’armée des trolls était plus solide que prévu et impossible à percer facilement. Il était difficile de les pousser à l’affrontement, car cela risquait de déclencher une bataille générale.
Les nobles qui venaient au temple se perdaient souvent en conjectures, affirmant que si la situation perdurait, la guerre ne prendrait pas fin avant l’année suivante. Ces paroles nouaient l’estomac de Maxi. Le visage des autres dames nobles s’assombrissait lui aussi. Après avoir passé dix jours dans cette atmosphère lugubre, Maxi entra au temple avec son expression morose habituelle. Pourtant, l’ambiance avait changé. Perplexe, elle remarqua que les nobles de Livadon et les dames qui séjournaient au monastère semblaient étrangement joyeux et fébriles. Incapable de résister à sa curiosité, Maxi s’adressa avec prudence à la dame assise à côté d’elle.
« P-Pardonnez-moi. Y aurait-il… de bonnes nouvelles de Louiebell ? »
La jeune femme, qui semblait avoir à peu près son âge, la regarda avec surprise avant de répondre d’un ton aimable.
« Les chevaliers sacrés du grand temple d’Osyria sont arrivés. Ils vont célébrer un office au temple central cet après-midi, puis partiront pour Louiebell. »
Note — LF : Oh, zut, j’aurais préféré qu’ils ne soient pas séparés ☹ C’est tellement déchirant de voir ce merveilleux couple se quitter. J’imagine qu’on verra le beau chevalier sacré au prochain chapitre ? Hé hé 😀
Nymeria : Tout ça me stresse tellement :D