Chapitre 201
Chapitre 201
Maxi tourna la tête vers l’entrée à cette nouvelle inattendue. Elle ne pouvait pas voir l’intérieur du temple central, mais la curiosité l’envahit et elle remua inconfortablement sur son siège. Les chevaliers sacrés d’Osiriya étaient admirés sur le continent occidental, mais pas de la même façon que les chevaliers du Dragon rouge. Ces derniers s’étaient forgé une réputation de meilleurs chevaliers grâce à leurs exploits militaires et à leurs victoires au combat ; les chevaliers sacrés, eux, étaient une institution historique qui, depuis l’ère de Roem, s’était établie comme la gardienne du continent occidental.
Tous étaient des paladins qui avaient prêté allégeance au pape et reçu son ordination. C’étaient d’excellents épéistes, mais aussi des prêtres de haut rang, formés avec rigueur depuis l’âge de douze ans. Il n’était pas étonnant que les gens s’enthousiasment à l’idée d’assister à un office en compagnie de personnages aussi illustres. Les dames de Livadon étaient assises, les joues rougies sans la moindre pudeur, incapables de cacher leur admiration pour ces messieurs.
« Maintenant que les chevaliers sacrés sont arrivés, la situation à Louiebell va sûrement s’améliorer. »
« C’est vrai ! Il y a désormais trois chevaliers qui seraient la réincarnation de Sir Uigru. Sir Sejour Aren, Sir Riftan Calypse de Wedon et, maintenant, Sir Quahel Leon d’Osiriya. Tous les monstres vont sûrement détaler la queue entre les jambes. Et tous ces sales trolls finiront écrasés comme des grenouilles ! »
L’une des dames s’exclama avec enthousiasme, et Maxi ne put s’empêcher de rester bouche bée devant les propos si audacieux de la jeune fille. À son expression, la dame assise à côté de celle-ci lui reprocha de manquer de tenue.
« Idcilla, une dame ne devrait jamais parler de façon aussi vulgaire. »
La jeune fille nommée Idcilla grogna et bouda. « Qu’est-ce que ça peut faire ? Les valeureux chevaliers vont trancher la gorge de ces monstres cruels et les hacher menu comme de la viande… »
« Idcilla ! »
« J’ai compris, ça va. Pour faire honneur à ma cousine si bien élevée, je vais me conduire avec la plus grande dignité et la plus grande décence. » La jeune fille se tourna vers Maxi et lui adressa un sourire charmant. « Je m’appelle Idcilla Calima. Je crois vous avoir souvent vue à la chapelle. Enchantée. »
« Oh là là, je vous prie de m’excuser de ne pas m’être présentée plus tôt. Je suis Alyssa Samon. »
L’autre dame ajouta ces mots d’un ton légèrement embarrassé. Après une brève hésitation, Maxi se présenta aussi doucement et distinctement que possible.
« E-enchantée. Je suis… Maximilian Calypse. »
Les yeux des jeunes filles s’écarquillèrent. « Calypse, dites-vous… Seriez-vous l’épouse de Lord Calypse ?! »
Maxi tressaillit, gênée par la réaction excessive que suscita son nom. Étaient-elles étonnées qu’une femme aussi insignifiante et timide qu’elle soit son épouse ? Elles la dévisagèrent de haut en bas, puis détournèrent vivement le regard, comprenant qu’elles avaient été terriblement impolies.
« Veuillez nous pardonner, madame. J’avais entendu dire que Lady Calypse séjournait au monastère, mais je croyais que ce n’était qu’une rumeur. »
« C-ce n’est rien. Il n’est pas étonnant… que cela vous surprenne. »
Un silence gêné s’installa entre les trois dames. Incapable de réprimer sa curiosité, Alyssa leva les yeux vers Maxi et demanda avec précaution :
« Si cela ne vous dérange pas, pourrais-je savoir pourquoi vous êtes venue à Livadon ? J’ai entendu dire que les terres de Lord Calypse se trouvaient à l’extrémité sud de Wedon… »
« Pourquoi lui poser une question pareille, cousine ? C’est évident : elle est venue parce qu’elle s’inquiétait pour Lord Calypse ! » s’exclama Idcilla en tournant vers Maxi ses yeux brillants d’admiration. « Vous avez dû être heureuse de parcourir tout ce chemin pour suivre votre époux. Moi aussi, je suis venue prier pour que mon deuxième frère aîné ait de la chance. »
À la mention de sa famille, le visage de la jeune femme s’assombrit aussitôt. « Il est enfermé au château de Louiebell depuis deux mois. Si les forces alliées ne chassent pas bientôt les trolls, les vivres viendront à manquer et les gens du château mourront de faim. »
Maxi serra la pièce dans sa poche en se souvenant de Ruth et des chevaliers du Dragon rouge prisonniers à l’intérieur.
« Des personnes que je connais… sont elles aussi prisonnières du château de Louiebell. »
« Quelle tragédie. Pourquoi Dieu a-t-il créé les monstres et les a-t-il laissés agir ainsi ? »
Le visage d’Alyssa se durcit devant les paroles blasphématoires de sa cousine. « Tu ne devrais pas parler ainsi, Idcilla. Les monstres sont des créatures des démons, qui les ont créés pour tourmenter les humains. Dieu ne nous ferait jamais de mal intentionnellement. »
« Alors pourquoi… ? »
Avant qu’Idcilla puisse répliquer, le grand prêtre entra dans la chapelle. Toutes les conversations cessèrent aussitôt, et chacun se redressa. La lourde cloche sonna et l’office du matin commença dans une atmosphère solennelle. Tandis qu’elle inclinait la tête et priait en silence, l’esprit de Maxi ne cessait de vagabonder. Comme l’avait dit Idcilla, l’arrivée des chevaliers sacrés pourrait bientôt améliorer la situation à Louiebell.
Mais d’autres dangers les menaçaient : pour l’heure, l’armée des monstres était aussi puissante que les forces alliées. L’arrivée des chevaliers sacrés faisait pencher la balance, et une guerre totale devenait inévitable. Dans ce cas, Riftan et les chevaliers du Dragon rouge se battraient sans aucun doute en première ligne. Ils n’étaient pas du genre à garder leur calme et leur sang-froid lorsque leurs compagnons étaient en danger. C’étaient des chevaliers expérimentés, certes, mais rien n’était certain sur un champ de bataille. Maxi se rappela avoir vu, autrefois, d’innombrables chevaliers de la famille Croix revenir sous forme de cadavres.
Soudain, la tête de Maxi se mit à tourner et son estomac se noua. Son visage pâlit à vue d’œil ; elle parvint à peine à supporter les prières interminables. Dès la fin de l’office, elle se précipita hors de la chapelle. Il était fort probable que les chevaliers sacrés se reposent jusqu’au soir dans le même bâtiment que les chevaliers du Dragon rouge.
Elle savait qu’il était insensé de tenter d’approcher les chevaliers sacrés, qui n’avaient pas à subir ses sollicitations. Elle voulait pourtant essayer de les rencontrer. Ils venaient d’arriver à Levan et ne connaissaient pas encore la situation des forces alliées à Louiebell. Perdue dans ses pensées, Maxi regagna sa chambre, puis se mit à écrire une lettre à Riftan. Rien ne garantissait qu’elle lui parviendrait, mais elle ne voulait pas laisser passer cette occasion, si incertaine soit-elle, de le contacter.
Elle trempa généreusement sa plume dans l’encre et décrivit en détail sa vie au couvent. Elle la présenta comme paisible et confortable, dans l’espoir d’apaiser les inquiétudes de Riftan. Puis elle écrivit une dernière phrase, lui souhaitant bonne chance et le suppliant de ne pas prendre de risques inconsidérés. Elle souffla sur l’encre pour la faire sécher, puis relut la lettre encore et encore, bien qu’elle ne fût pas très longue. Après avoir soigneusement vérifié qu’elle n’avait commis aucune faute d’orthographe, elle plia le parchemin et le glissa dans la poche de sa robe.
Dehors, plusieurs dames se dirigeaient vers le temple central. Maxi les suivit dans l’escalier jusqu’à l’entrée et constata que toutes les places à l’avant étaient déjà prises. Elle parvint tout juste à se faufiler au dernier rang et s’assit, le cœur battant à tout rompre.
Tant de gens sont venus voir les chevaliers sacrés… Pourrai-je leur remettre cette lettre ?
Maxi se lécha les lèvres sèches et sentit ses épaules se raidir sous l’effet de l’anxiété. Après un long moment, les chevaliers entrèrent dans la chapelle d’un même pas, le visage dissimulé sous des capuchons noirs. Elle se pencha hors de la foule pour mieux les voir. Les chevaliers d’Osiriya portaient des sous-tuniques d’un noir d’encre sous leur armure gris argenté. Ils ne ressemblaient pas du tout à ce qu’elle avait imaginé. Maxi s’était toujours figuré les chevaliers sacrés vêtus d’une armure d’un blanc argenté étincelant et d’habits somptueux bordés d’or ; à leur vue, elle retint son souffle.
Chacun affichait un visage impassible, comme s’il portait un masque, et gardait les yeux fixés devant lui. Aucun ne laissait son regard dévier ni ne plissait les yeux. Même leur démarche était identique, comme si chacun de leurs pas avait été mesuré à la règle. À cette vue, Maxi sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Je ne crois pas que l’un d’eux acceptera de m’aider…
L’aura qu’ils dégageaient rendait toute approche difficile, et demander une faveur l’était plus encore. Pendant toute la cérémonie, Maxi tripota nerveusement la lettre dans sa poche. Lorsque les chevaliers s’agenouillèrent devant l’autel, ils retirèrent leurs capuchons noirs et joignirent les mains en prière. Les fidèles présents les imitèrent, joignant les mains et murmurant leurs prières en langue roemienne.
Maxi ne put s’empêcher de se sentir un peu vexée par ce favoritisme si manifeste. À leur arrivée, on n’avait organisé aucune cérémonie de ce genre. Mais… à bien y réfléchir, c’était sans doute parce que Riftan n’avait pas voulu perdre de temps et était aussitôt parti pour Louiebell.
Quoi qu’il en soit, Maxi pria pour eux et mémorisa soigneusement les prières afin de les réciter pour les chevaliers du Dragon rouge. Lorsque la cérémonie prit enfin fin, le grand prêtre monta à la chaire et prononça une bénédiction, puis sonna la cloche pour clore l’office. Les chevaliers se relevèrent un à un et s’apprêtèrent à partir. Maxi plissa les yeux pour mieux les observer et, au milieu de ces hommes sombres et froids, un jeune chevalier attira son regard.
C’était un jeune homme d’une beauté délicate et éclatante, plus fait pour être un gracieux barde chanteur qu’un épéiste. Il mesurait environ six kvet (180 centimètres) ; sa silhouette élancée et bien proportionnée avait quelque chose d’élégant, et ses cheveux châtain clair aux boucles douces lui donnaient l’air bienveillant. Maxi se sentit soulagée : au moins un de ces messieurs ne semblait pas si intimidant. Elle essuya ses paumes moites contre sa robe et sortit de la chapelle à la suite des chevaliers.
Dehors, il y avait encore davantage de soldats, des rangées de chevaux et sept chariots remplis de vivres, d’eau et d’armes. Maxi s’arrêta en haut des marches et contempla la foule de gens et de chevaliers. Tous s’affairaient aux préparatifs du départ ; personne ne semblait d’humeur à bavarder. Ne sachant que faire, Maxi fit les cent pas jusqu’à ce qu’un visage familier se détache de la foule.
« Archiduc, V-Votre Grâce… ! »
À son appel, l’Archiduc Aren se retourna lentement. Il vit Maxi accourir vers lui et s’arrêter à trois ou quatre pas de distance. Le jeune chevalier qu’elle avait remarqué quelques instants plus tôt se tenait devant l’Archiduc. Il la dévisagea lentement de ses yeux vert glacé, et elle se figea comme une souris devant un serpent. De près, l’homme au visage lisse qu’elle avait aperçu de loin paraissait plus froid et distant que tous les autres chevaliers. Ses yeux brillaient comme des poignards. Paralysée par cette présence menaçante, Maxi vit l’Archiduc s’approcher d’elle d’un air perplexe.
« Cela fait longtemps, madame. Comment se passe votre séjour au monastère ? Y a-t-il quelque chose qui vous incommode ? »
Maxi eut du mal à détacher son regard du chevalier et ouvrit les lèvres. « Merci pour votre gé-nérosité… Tout est très confortable. »
« J’aurais dû m’en assurer plus tôt… Je vous prie de m’excuser de ne pas être venu vous voir plus tôt. » L’Archiduc se racla la gorge, l’air embarrassé, puis se tourna vers le jeune chevalier à ses côtés pour le présenter. « Voici Sir Quahel Leon d’Osiriya. Vous avez sûrement déjà entendu parler de lui. Il commande les chevaliers sacrés d’Osiriya. Sir Leon, voici Lady Maximilian Calypse, l’épouse de Lord Calypse. »
Les yeux de l’homme brillèrent d’intérêt. Il la regarda avec curiosité, puis posa une main sur sa poitrine et s’inclina poliment. « Enchanté de vous rencontrer, madame. »
« Enchantée de vous ren-contrer… Je suis honorée. »
Note – LF : Eh ben, on dirait qu’il va nous falloir de l’eau bénite :>