Chapitre 192
Chapitre 192
Après s’être assuré que l’homme chargeait bien les tonneaux d’eau et les auges sur les chariots, Riftan se tourna enfin vers Maxi.
Maxi détourna la tête devant son expression renfrognée. Son regard perçant semblait chargé d’agacement, et il poussa un léger soupir en la conduisant jusqu’aux chevaux qui attendaient. Puis il sortit quelque chose du sac qu’il avait attaché à sa selle.
« J’ai acheté ça hier. J’ai choisi le plus léger qu’ils avaient, alors veille à le garder sur toi, même s’il est encombrant. »
Les yeux de Maxi s’écarquillèrent à la vue du poignard, qui mesurait un peu plus d’un kvet (30 cm). Riftan lui attacha soigneusement autour de la taille une solide ceinture munie d’un fourreau, puis accrocha l’arme à sa hanche.
« Je ne comptais pas vraiment t’offrir un objet aussi hideux, mais… » Il fronça les sourcils en la regardant d’un air contrarié. « Quand j’ai appris que tu t’étais perdue toute seule dans les montagnes, sans la moindre arme, le monde s’est assombri autour de moi. Tu devrais au moins avoir un poignard. »
« M-merci. Je m’en servirai bien. »
« Je ne te le donne pas pour que tu t’en serves. C’est juste une précaution. » Il le dit sèchement, mais ajouta bientôt dans un grognement : « Cela dit, je te montrerai plus tard comment l’utiliser. »
Maxi hocha la tête, reconnaissante. Le fait que Riftan lui ait donné une arme, alors même qu’il la traitait comme un poids mort dans cette expédition, la rendait folle de joie. Sa réaction sembla le décontenancer, mais il se contenta de secouer la tête et de la ramener à l’auberge. Ils terminèrent rapidement leur modeste petit-déjeuner et quittèrent aussitôt le village.
Maxi chevauchait sans difficulté à travers les vastes plaines, entourée des chevaliers. Les étendues sans fin qui les environnaient étaient bien plus faciles à traverser que les chemins montagneux accidentés. La route de terre lisse, recouverte d’une fine couche d’herbe, lui donnait l’impression de chevaucher sur des nuages. Maxi leva les yeux vers le ciel bleu limpide, sans le moindre nuage, puis se retourna pour voir les deux chariots qui oscillaient et cahotaient derrière eux. Les deux chevaux de trait, amenés du village pour tirer les chariots, parvenaient à suivre les chevaux de guerre malgré leur chargement de foin, de tonneaux d’eau, de vivres et de bois de chauffage.
« Il nous faut vraiment autant d’eau… et de foin ? »
Gabel, qui chevauchait tout près d’elle, leva les yeux vers le ciel et répondit : « Même si un ruisseau longe la route, nous aurons presque aucune chance de trouver de l’herbe ou une flaque d’eau en avançant. Et, à en juger par le temps, il ne pleuvra probablement pas avant quelques jours. Même ce que nous avons ne suffira pas à faire tenir tous les chevaux. »
En l’entendant, Maxi s’inquiéta un peu. La pluie n’était jamais la bienvenue pendant une expédition : les bottes et les vêtements s’imbibaient, rendant les déplacements très pénibles, sans parler des plantes médicinales et des provisions qui finissaient souvent abîmées.
Pourtant, chevaucher dans ces plaines désertes, sans un seul arbre pour protéger du soleil d’été, était une autre forme de supplice. Maxi plissa les yeux sous le soleil brûlant et essuya les gouttes de sueur qui commençaient déjà à lui couler le long de l’arête du nez. La chaleur ne ferait qu’empirer à midi.
Et, comme elle le redoutait, quand le soleil fut au zénith, la chaleur accablante se mit à leur brûler la peau. Les chevaux hennissaient et renâclaient, et même les chevaliers, dont les visages restaient impassibles, étaient trempés de sueur. Ils traversèrent les plaines sans la moindre ombre, puis finirent par s’arrêter près d’un ruisseau pour faire une pause.
Pendant que les chevaux se gorgeaient d’eau, les hommes mangèrent un repas frugal, composé de pain et de viande séchée. Dès qu’ils eurent fini, ils repartirent. Maxi n’aurait jamais cru que les montagnes lui manqueraient après une demi-journée de route seulement. Les ombres des arbres et les sources glacées lui faisaient défaut. En soupirant, elle contempla la plaine aride devant elle, où l’on ne voyait pas le moindre brin d’herbe. Le cuir chevelu lui picotait sous le soleil qui brûlait au-dessus de sa tête, tandis que la sueur lui dégoulinait sans cesse dans le dos.
Quand ils s’arrêtèrent enfin pour installer le camp dans un endroit parsemé de gros rochers, Maxi se sentit comme une feuille d’épinard marinée dans le vinaigre. Trempée de sueur, elle descendit maladroitement de selle. Elle était profondément contrariée que le bain qu’elle avait pris la veille avec tant de soin n’ait servi à rien après une seule journée. Mieux valait sans doute renoncer à toute hygiène pendant l’expédition.
Elle traîna les pieds jusqu’à l’endroit où les chevaliers s’étaient rassemblés pour nourrir les chevaux. Yulysion tenta de l’arrêter, mais elle se sentait mal à l’aise de voir tout le monde travailler sans relâche tandis qu’elle restait à l’écart, complètement inutile. Elle se dirigea vers les provisions sur les chariots, prit une brassée de foin, la répartit dans des seaux et la porta aux chevaux. Elle remplit aussi des seaux d’eau pour les abreuver.
Riftan, qui était parti avec quelques chevaliers inspecter les environs à la recherche de monstres, fronça toutefois les sourcils en la voyant.
« Ne t’épuise pas avec ces corvées inutiles. Repose-toi. » Il lui saisit le bras et l’entraîna vers la tente qu’on avait dressée. « Allonge-toi et repose-toi jusqu’à ce que le dîner soit prêt. Ce sera plus utile que tout le reste. »
Maxi le regarda d’un air mécontent, mais hocha la tête, impuissante : elle savait qu’il ne servait à rien de discuter avec lui. Elle était moins épuisée qu’avant, maintenant que son corps s’était habitué aux voyages et au camping, mais son endurance n’avait rien à voir avec celle des chevaliers, qui s’entraînaient rigoureusement chaque jour.
Comme Riftan l’avait dit, elle ferait mieux de profiter de chaque occasion pour reprendre des forces. Accroupie près de l’entrée de la tente, Maxi contempla la vaste prairie, désormais teintée de rouge par le soleil couchant.
Riftan déposa un plateau de nourriture dans la tente. En regardant le soleil se coucher, elle calma sa faim avec du pain d’orge et un ragoût préparé avec de la viande salée et des pommes de terre. Elle ne laissa pas une miette ni une goutte.
« Tu as encore mal aux cuisses ? »
« Ça… ça ne me fait presque plus mal. Je suis habituée à rester longtemps à cheval, maintenant… »
En vérité, l’intérieur de ses cuisses et ses épaules la faisaient encore souffrir, mais Maxi fit de son mieux pour avoir l’air sincère. Riftan la dévisagea un moment, inspectant son corps du regard comme s’il cherchait à déceler un mensonge dans ses paroles, puis se leva.
« Bien. Je vais te montrer comment te servir du poignard avant que tu te couches. Viens. »
« M… maintenant ? »
« C’est trop difficile pour toi ? » Maxi secoua vivement la tête et se leva pour le suivre. Riftan l’emmena un peu plus loin de la tente. « Maintenant, essaie de dégainer le poignard. »
Elle regarda autour d’elle et se sentit de plus en plus mal à l’aise en constatant qu’ils étaient en plein champ de vision des chevaliers. Assis près du feu de camp, ils les observaient avec curiosité tout en mangeant.
Elle toussota avec gêne, puis tendit la main vers le poignard glissé dans le fourreau attaché à sa taille. Elle voulait le dégainer d’un geste souple pour éviter de se ridiculiser, mais la lame restait obstinément coincée dans son étui de cuir.
Mortifiée, Maxi agrippa le fourreau et tira la lame de toutes ses forces, centimètre par centimètre, jusqu’à la tenir enfin devant elle. Riftan fronça les sourcils en l’observant attentivement, les bras croisés.
« Tu le tiens à l’envers. Le tranchant doit être tourné vers le haut. »
Il désigna la partie courbe du poignard. Maxi le retourna vivement, mais Riftan fronça encore davantage les sourcils en voyant sa mauvaise posture.
« Un poignard sert à poignarder, pas à le manier comme une épée. Il ne faut pas le tenir comme ça. Regarde, comme ceci… »
Il prit sa main et ajusta l’arme pour qu’elle soit à l’horizontale.
« Bien. Maintenant, poignarde-moi avec. »
Riftan recula de trois pas et le dit d’un ton désinvolte. Maxi le fixa sans comprendre, incertaine d’avoir bien entendu.
« Q-que dois-je faire ? »
« Essaie de me poignarder. »
« E-et si je te blesse ? »
Les commissures de ses lèvres tressaillirent, amusées par sa surprise. « Rien au monde ne peut me blesser avec ça. Maintenant, cesse de t’inquiéter pour des broutilles et attaque-moi. »
Maxi rougit. Bien sûr, elle ne pouvait pas égratigner le chevalier le plus fort du continent. Mais son arrogance était tout de même excessive. Elle lui lança un regard furieux, puis ferma les yeux très fort et se rua sur lui.
Après deux pas, toutefois, son pied accrocha le bord d’un rocher et son corps bascula vers l’avant. Elle perdit l’équilibre et battit follement des bras. Le poignard lui échappa et vola au-dessus des têtes des chevaliers, qui suivaient la scène avec intérêt. Ils se baissèrent, leurs bols de ragoût à la main.
Riftan se précipita pour la rattraper avant qu’elle ne tombe et poussa un soupir sonore. « Pourquoi as-tu fermé les yeux en fonçant sur moi ? Il faut regarder son adversaire en face quand on attaque… »
Les oreilles de Maxi brûlèrent d’humiliation. « C’est parce que c’est mon premier e-essai. La prochaine fois… ce sera différent. »
Riftan la regarda et haussa un sourcil dubitatif. Il ramassa le poignard, puis recula de nouveau.
Il apparut bientôt qu’elle n’avait aucun talent pour le combat et que sa coordination était pratiquement inexistante. Le poignard heurtait sans cesse son gantelet ; son poignet trop faible le faisait rebondir lamentablement, et elle manquait sa cible à chaque fois.
Riftan prit tout son temps pour lui expliquer comment tenir correctement le poignard et viser efficacement les points vitaux, mais ses résultats ne s’améliorèrent pas, même après plusieurs tentatives. Ses réflexes étaient tout simplement lents de nature, et ses mouvements mal coordonnés.
Maxi fit tourner son poignet endolori et le regarda. Elle craignait qu’il ne renforce son préjugé et la prenne pour une noble fragile et sans défense.
« Ça ne marche pas. Il faudra redoubler de vigilance. » Hebaron secoua la tête et marmonna en mâchant un morceau de viande séchée.
Il parlait sans doute tout seul, mais sa voix était si forte que Maxi entendit chaque mot. Découragée, elle laissa tomber les épaules. Riftan semblait lui aussi partager l’avis d’Hebaron, mais au moins, il ne le dit pas à voix haute. Il ramassa plutôt le poignard tombé par terre et le remit dans le fourreau à sa taille.
« Ça suffit pour aujourd’hui. Tu dois être épuisée, va te reposer. »
Maxi craignit qu’il ait déjà renoncé à lui apprendre à se battre. « D-demain, ce sera peut-être différent. Tu m’apprendras… demain ? »
« Ça dépendra de la situation. » Il répondit vaguement et la conduisit vers la tente.
Maxi le regarda, perplexe. « Et toi, Riftan ? Tu ne viens pas dans la t-tente ? »
Riftan pinça les lèvres et lui adressa un sourire crispé. « J’irai plus tard. Dors d’abord. »
Il songeait peut-être à retourner dormir dehors. Maxi le regarda avec méfiance, puis entra seule dans la tente. Après avoir passé toute la journée à cuire au soleil et s’être entraînée, elle n’avait vraiment plus aucune énergie. Elle se massa le poignet qui la picotait, puis retira ses bottes et les posa de côté.
Maxi aurait désespérément voulu se débarrasser de la sueur séchée, mais elle savait que l’eau allait devenir une ressource rare qu’il ne fallait pas gaspiller pour des commodités superflues. Elle dénoua sa ceinture et la posa à côté d’elle, se glissa sous la couverture et prit son sac pour oreiller.
Le soleil avait complètement disparu et la chaleur avait cédé la place à une brise fraîche, mais Maxi ne cessait de remuer, gênée par ses vêtements qui collaient à son corps poisseux. Juste avant de s’endormir, elle pria avec ferveur pour qu’ils trouvent un ruisseau ou un petit cours d’eau le lendemain.
Note – Nymeria : AAAAAH, cette gêne par procuration me tue !