Chapitre 191
Chapitre 191
Ils suivirent le garde dans le village. Du haut de Rem, Maxi contempla les rues animées et s’émerveilla de découvrir un village aussi vaste. De rustiques cabanes de bois bordaient la route, où des chèvres, des cochons et des ânes broutaient paisiblement la végétation.
Maxi plissa le nez en sentant la puanteur des étables. La route était souillée par les déjections du bétail qui y passait. Les marchands avaient installé leurs étals le long du chemin, et des piles de bois s’amoncelaient un peu partout, tandis que les charpentiers s’affairaient à construire des maisons. Des hommes armés, qui avaient l’air d’être des mercenaires, se tenaient aussi çà et là. Riftan fronça les sourcils en fendant la foule.
« Il y a beaucoup de monde, ici. »
« Ce n’est pas à cause de la soudaine multiplication des monstres ? De nombreuses petites villes ont été attaquées par des demi-dragons et des gobelins. Ces derniers mois, il est de plus en plus courant que les gens fuient leur foyer pour venir s’installer ici. »
« Manque-t-on de vivres ? demanda Riftan.
« Nous nous en sortons mieux que les autres villages, car de nombreuses armées et des magiciens passent par ici avant de partir pour Livadon. Ah, nous y voilà. » Le soldat désigna l’auberge en bois de trois étages située au bout du chemin étroit. « Les chevaliers séjournent dans cette auberge. »
« Merci de nous avoir guidés. » Riftan lui lança une pièce d’argent.
Le soldat s’inclina puis courut à l’auberge appeler des employés pour qu’ils s’occupent d’eux. Une fois sa tâche accomplie, ils entrèrent à leur tour.
Maxi rejoignit Riftan et observa l’entrée faiblement éclairée. Les hommes, rassemblés dans la salle à manger encombrée de planches et de chaises, cessèrent aussitôt de parler et se levèrent d’un bond en les voyant.
« Commandant, vous êtes arrivé plus vite que prévu ! » Hebaron lui adressa un grand sourire et tapa rudement sur ses épaules cuirassées.
Riftan l’ignora et se dirigea vers l’aubergiste pour demander une chambre. Malgré ce mépris glacial, Hebaron continua de sourire et reporta son attention sur elle.
« Je suis heureux que vous alliez bien, madame. Je savais qu’il vous retrouverait, mais je craignais qu’il n’arrive trop tard. Vous êtes blessée quelque part ? »
« Je vais bien. Je suis désolée… de vous avoir tous inquiétés. »
« Non, ne vous excusez pas. C’est à nous de vous demander pardon de ne pas vous avoir protégée comme il fallait. Je croyais que ce foutu Gabel serait à la hauteur, mais… Dieu merci, le commandant a pu vous retrouver à temps. Personne n’égale son talent pour suivre une piste. »
Maxi balaya la salle du regard, un sourire grave aux lèvres. « Au fait… je ne vois pas tout le monde. Tous les chevaliers sont-ils arrivés sains et saufs ? »
« Ils sont tous arrivés hier soir. Gabel est parti chercher des provisions, et les autres se renseignent auprès des mercenaires du village. Vous pourrez leur parler plus tard, vous devez être fatiguée. Allez vous reposer dans votre chambre. »
Hebaron l’examina et claqua légèrement de la langue devant son allure négligée, comme s’il se sentait personnellement responsable de son état. Maxi rougit et porta la main à sa chevelure en bataille. Elle n’avait même pas besoin d’un miroir pour savoir à quel point elle devait être affreuse.
La gêne et la honte l’envahirent soudain. Elle rentra les épaules pour tenter de dissimuler son apparence, puis rejoignit Riftan, qui lui faisait signe de le suivre à l’étage. Il la conduisit jusqu’à la chambre au bout du couloir, au troisième étage, et jeta négligemment ses sacs dans un coin.
Maxi ne désirait rien tant que s’effondrer sur le lit, mais elle ne voulait pas salir les couvertures et les draps. Lorsqu’elle commença à retirer ses bottes et ses chaussettes trempées, Riftan, qui l’observait, se détourna pour partir.
« J’ai fait préparer un bain et un lit pour vous après votre toilette. »
« E-et toi, Riftan ? »
« Je dois monter la garde, et nous avons reçu des nouvelles de Livadon. »
« Nous venons à peine d’arriver… Tu pourrais peut-être te reposer un peu… »
Avant qu’elle ait pu finir sa phrase, Riftan ouvrit la porte et sortit. Maxi baissa les yeux, accablée par sa froideur persistante. Elle doutait qu’il ait fermé l’œil de la nuit ; comment pouvait-il ne pas être tenté de s’allonger, ne serait-ce qu’un instant ?
Elle voulait le rattraper pour lui dire qu’il devait lui aussi se reposer, mais savait que cela ne servirait à rien et poussa un soupir résigné. On frappa à la porte, la tirant de ses pensées, et une femme inquiète entra avec un baquet de bois rempli d’eau et une bouilloire fumante.
Après le départ de la femme, Maxi verrouilla la porte et se débarrassa de ses vêtements froids et sales. Cela faisait plusieurs jours qu’elle était couverte de sueur et de poussière ; la chaleur de l’eau et le savon lui parurent donc divins. Elle se frotta soigneusement deux fois avec le savon, puis se rinça à l’eau claire. Elle lava avec précaution ses cheveux emmêlés et, une fois terminée, utilisa l’eau qui restait dans la bouilloire pour en éliminer le savon. Une fois toute la saleté partie, sa peau pâle et blanche se mit à luire. Elle se sentit comme un nouveau-né. Le visage rayonnant, Maxi sortit du haut baquet et se sécha avec une serviette propre.
Mais un autre problème se posait à présent. En examinant son sac, elle fronça les sourcils : il ne lui restait qu’une seule paire de sous-vêtements propres. Tous ses autres vêtements avaient été trempés par la pluie ou salis par sa sueur. Elle n’avait pas le temps de tout laver et d’attendre que cela sèche ; il ne lui restait donc qu’à remettre ses vêtements mouillés et malodorants.
Je pourrais peut-être les laver vite fait et les laisser sécher autant que possible… Maxi fronça les sourcils.
Elle reniflait l’odeur aigre qui se dégageait de ses vêtements quand un léger coup frappé à la porte l’interrompit. Elle s’enroula vite dans une serviette et demanda d’une voix embarrassée, en bégayant :
« Q-qui est là ? »
« Votre époux m’a demandé de vous apporter des vêtements de rechange. »
C’était la femme qui lui avait apporté l’eau du bain. Maxi alla ouvrir et, après s’être assurée que le couloir était désert, lui prit rapidement les vêtements des mains avant de retourner dans la chambre. La vieille robe était rêche contre sa peau, et la chemise, trop grande, lui descendait jusqu’aux chevilles. Elle était simplement heureuse de pouvoir porter des vêtements propres.
Maxi ajusta une ceinture autour de sa taille et tendit à la femme ses vêtements sales, lorsque celle-ci les lui réclama.
« Puis-je vous apporter votre repas dans votre chambre ? »
Maxi secoua la tête. Elle voulait savoir ce que faisait Riftan et vérifier que les autres chevaliers n’étaient pas blessés. Elle emprunta une paire de chaussons à la femme et s’engagea dans le couloir.
Les hommes s’étaient installés autour des tables pour savourer leur repas. Yulysion fut le premier à l’apercevoir ; il se leva aussitôt d’un bond pour la rejoindre.
« Madame ! J’ai appris que vous étiez de retour ! Je suis tellement heureux que vous alliez bien ! » Le garçon, d’ordinaire si enjoué, était au bord des larmes.
Garrow s’approcha d’eux et secoua tristement la tête, horrifié. « J’ai failli à ma tâche envers vous, madame… Je n’ai même pas remarqué que vous aviez disparu… Je ne mérite pas d’être votre garde. »
« N-ne dites pas ça, tous les deux… U-un gobelin a atterri brusquement sur Rem… et Rem s’est enfuie dans tous les sens… C-c’est parce que je n’ai pas su maîtriser mon cheval… »
Elle fit de son mieux pour les réconforter. Les deux garçons échangèrent un regard, puis la dévisagèrent avec embarras. Gabel arriva derrière eux et s’enquit d’un ton inquiet :
« Vous êtes blessée quelque part ? »
« Je vais bien… Et vous, êtes-vous blessé ? Quelqu’un a besoin de soins ? »
« Tout le monde va bien. Ne restez pas là, venez vous asseoir. Je vais vous chercher à manger. »
Il lui tira une chaise à une table libre et appela un employé. Peu après, une jeune femme aux cheveux soigneusement tressés posa devant elle du pain tout juste sorti du four, de l’oie rôtie et une salade de navets.
Maxi engloutit son repas en jetant des coups d’œil à la salle à manger. Gabel, assis en face d’elle, comprit aussitôt qu’elle cherchait Riftan.
« Seigneur Calypse discute avec les marchands. Nous devons nous assurer d’avoir assez de vivres et d’eau avant de repartir demain. »
« N-nous partons demain ? »
« Les chevaux sont trop fatigués pour repartir aujourd’hui. De plus, il n’y a aucune autre ville entre ici et le port, alors nous devons prévoir suffisamment de provisions pour le voyage. Même le programme d’aujourd’hui est chargé. »
Maxi hocha la tête, comprenant, tout en découpant la viande pour la manger. Riftan ne revint qu’après qu’elle eut fini son repas. Elle le regarda discuter du programme du lendemain avec les autres hommes, puis regagna la chambre et s’effondra sur le lit.
Les draps et les couvertures n’avaient rien à voir avec les couvertures de fine soie et de laine qu’elle avait chez elle, mais après des jours passés à camper sur un sol rude et froid ou dans des grottes rocailleuses, elle avait l’impression de se coucher sur un nuage. Maxi enfouit le visage dans l’oreiller et s’endormit aussitôt. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, tout était plongé dans l’obscurité.
« Combien de temps ai-je dormi… ? »
Maxi se redressa brusquement, puis se figea en apercevant une grande silhouette sombre allongée à côté d’elle. Elle plissa les yeux pour distinguer quelque chose dans le noir. C’était Riftan. Il lui tournait le dos et gisait sans bouger, les longues jambes étendues.
Le temps que ses yeux s’habituent à l’obscurité, Maxi glissa prudemment hors du lit, en fit le tour et s’arrêta devant lui. Riftan avait le sommeil léger, mais, cette fois, il resta parfaitement immobile tandis qu’elle s’approchait. Soulagée, Maxi se recoucha près de lui et se glissa doucement dans ses bras. Son corps sentait le savon, et ses vêtements frais et secs avaient une odeur de foin. Elle enfouit le visage contre son torse large et inspira son parfum réconfortant.
Riftan remua légèrement, mais n’ouvrit pas les yeux. Il semblait plongé dans un sommeil profond. Maxi contempla son visage aux traits nets et réguliers, puis s’abandonna peu à peu au sommeil, bercée par les battements de son cœur.
***
Les chevaliers se préparaient alors qu’il faisait encore nuit. Réveillée par le bruit qui venait de l’extérieur, Maxi se traîna jusqu’à la cuvette pour se laver le visage et brosser ses cheveux en bataille, qui semblaient avoir doublé de volume, avant de les tresser avec soin.
Heureusement, le beau temps avait permis de laver et de sécher tous ses vêtements. Maxi enfila son pantalon et sa tunique fraîchement lavés, puis glissa les pieds dans ses bottes. Elle rangea rapidement ses vêtements de rechange et descendit. Les hommes s’activaient, portant des caisses de provisions à l’extérieur.
Maxi les suivit hors de l’auberge et aperçut aussitôt Riftan, qui dominait la foule de sa haute stature.
« Ri-Riftan ! Tu es réveillé depuis quand ? Je ne m’en suis même pas rendu compte… » Maxi s’élança joyeusement vers lui, mais s’arrêta net en le voyant parler à quelqu’un.
Riftan lui jeta un bref coup d’œil, puis se tourna vers l’homme qui se tenait devant lui. Il tira de la bourse de cuir attachée à sa ceinture quelques derhams et les tendit à l’homme.
« Bien. Je vous achète ces chariots. »
« Merci beaucoup. Je vais les couvrir de bâches tout de suite. » L’homme glissa les pièces dans sa poche et poussa les deux grands chariots sous un arbre.
Maxi suivit l’homme des yeux, stupéfaite. « N-nous pouvons emporter des chariots ? »
« À partir d’ici, le terrain est plat. Nous traverserons une petite montagne, mais elle n’a rien d’aussi escarpé et accidenté que celle d’hier. »
Maxi sourit, ravie par cette nouvelle. Elle en avait assez de gravir des montagnes.
« Et… c-combien de temps nous faudra-t-il encore ? »
« Nous devrions atteindre le port dans une semaine environ. De là, nous gagnerons Livadon par bateau. »