Chapitre 190
Chapitre 190
« Je devrais allumer un f-feu avec… de la magie ? »
« Inutile. Ne gaspille pas ton mana. »
Riftan répondit d’un ton bourru en faisant jaillir une étincelle avec son silex. Après plusieurs tentatives, un mince filet de fumée s’éleva du tissu déchiré. Il se pencha et souffla dessus avec précaution, jusqu’à ce que les braises s’embrasent, puis sortit quelques pommes de pin de son sac. Il les empila soigneusement pour alimenter le feu. Bientôt, elles prirent et les flammes grandirent, formant un feu de camp modeste.
« Je vais ramasser du bois. Ne t’éloigne pas, reste ici. »
Mais où va-t-il bien pouvoir aller dans cet état ? se demanda Maxi, assise près du petit feu, emmitouflée dans la couverture. Elle le regarda s’enfoncer dans la forêt obscure. Riftan ramassa assez de branches cassées pour en avoir plein les bras, sans s’éloigner au point qu’elle ne puisse plus le voir, puis revint peu après.
« C-celles-là sont mouillées par la pluie… elles vont prendre ? »
« J’ai choisi celles qui étaient le moins trempées. On peut les utiliser comme bois de chauffage après avoir retiré la couche humide de l’écorce. »
Riftan s’assit d’un côté de la grotte et tira de sa ceinture une épée longue comme son bras. Maxi le regarda peler habilement l’écorce des branches. Une fois les couches détrempées retirées, il entassa les rameaux pâles dans le feu, dont les flammes finirent par éclairer toute la grotte.
« Donne-moi les vêtements mouillés. »
Maxi ramassa le tas de vêtements jetés sans ménagement par terre et le lui tendit. Riftan essora chaque pièce avant de l’étendre près du feu. Il retourna ensuite leurs bottes et les plaça elles aussi à proximité des flammes.
Maxi fouilla dans son sac à la recherche de provisions. Riftan, qui avait deviné ce qu’elle cherchait, en sortit un petit paquet enveloppé dans un linge.
« J’étais pressé de te retrouver, alors c’est tout ce que j’ai pu emporter. »
Il défit le paquet, révélant un morceau de pain rassis et une longue saucisse sèche et salée. Maxi contempla le pain émietté et la saucisse, si dure qu’on aurait dit une pierre. Le pain était comestible : on pouvait le mâcher longuement et finir par l’avaler. Mais la saucisse, impossible de la digérer telle quelle.
Elle baissa les yeux, déçue, sur le long morceau de viande hachée fourré dans une fine membrane d’intestin de porc. Riftan découpa la saucisse en petits morceaux, puis prit une gourde vide. Il saisit des cordelettes de cuir et tressa habilement les branches inutilisées pour fabriquer une perche au-dessus du feu. Il y suspendit la gourde contenant la saucisse et, bientôt, la graisse de la viande se mit à grésiller.
« Donne-moi le sachet d’herbes. »
Maxi lui tendit docilement un sachet d’herbes tiré de son sac et le regarda ajouter des racines de mandragore, des herbes et des miettes de pain dans la marmite improvisée. Il la secoua pour mélanger les ingrédients. Elle ravala sa salive, alléchée par la délicieuse odeur de graisse chaude. Riftan versa de l’eau sur la saucisse frite, et en quelques minutes, la transforma en une soupe parfumée.
« On n’a pas de cuillère, alors mange avec le pain. »
Riftan décrocha la gourde du feu et la lui tendit. Maxi prit avec précaution la soupe brûlante et en goûta une gorgée. La saucisse salée avait donné du goût au bouillon. Elle prit le pain que Riftan avait coupé avec une dague, s’en servit pour attraper un morceau de saucisse et le mangea. Le repas était frugal, surtout comparé à ceux du Château de Calypse, mais Maxi était simplement reconnaissante de pouvoir manger quelque chose de correct au cœur de ces montagnes obscures. Elle but le bouillon chaud avec appétit, mordit à belles dents dans le pain et soupira de bien-être, sentant la chaleur se répandre dans son ventre.
« Riftan… je ne savais pas que vous saviez c-cuisiner. »
« Je ne m’y connais pas beaucoup. Je fais avec ce que j’ai et j’essaie d’en tirer quelque chose de comestible. C’est une des rares choses que j’ai apprises quand j’étais mercenaire. »
Maxi le dévisagea avec curiosité. « Quel âge aviez-vous… quand vous êtes devenu mercenaire ? »
Riftan, qui sirotait sa soupe, la regarda en haussant un sourcil, comme s’il se demandait d’où lui venait soudain cet intérêt. Maxi ajouta nerveusement :
« J… j’ai entendu dire que vous étiez devenu mercenaire… très jeune… m-mais je ne sais pas exactement à quel point. »
« J’avais douze ans quand je me suis engagé. »
Maxi en resta stupéfaite. « D… douze ans ? »
Il enfourna un morceau de pain et hocha brièvement la tête. Maxi ne voulait pas insister, mais elle ne pouvait s’empêcher de se demander pourquoi un enfant de douze ans avait décidé de devenir mercenaire. Incapable de réprimer sa curiosité, elle l’observa, puis finit par poser la question à voix haute.
« Q-qu’est-ce que vous faisiez avant ? »
Riftan ne répondit pas. Il s’occupa plutôt du feu, le ravivant à l’aide d’une branche. Maxi insista, de plus en plus impatiente.
« A-après vous être engagé chez les mercenaires… vous êtes allé au Livadon, c’est ça ? Avant… où est-ce que vous viviez ? »
« Quelque part en Anatol. »
Maxi fronça les sourcils devant son évasive réponse. « Où, en Anatol ? »
« … Quelque part à l’est. »
Maxi aurait voulu lui demander où, dans la région orientale, mais, voyant qu’il se sentait de plus en plus mal à l’aise, elle cessa de le questionner. Un silence gênant s’installa un instant. Peut-être n’aimait-il pas parler de son enfance. Pourtant, elle ne pouvait réprimer son désir de tout savoir sur lui.
« E-et vos parents… qu’est-ce qu’ils faisaient ? »
« À quoi bon le savoir ? »
Riftan répondit sèchement et Maxi se tut aussitôt. En la voyant rougir, il poussa un soupir.
« La femme qui m’a mis au monde était une servante du sud. Mon père biologique était probablement un chevalier. »
« V-votre père biologique ? »
« Je suis un bâtard. » Il répondit vaguement et détourna le visage. « Je n’ai jamais vu mon père. Il a engrossé une servante pour passer le temps, puis lui a donné une petite dot et l’a mariée à quelqu’un d’autre avant de partir. Il semblerait qu’il soit mort au combat, par la suite. » Un léger rictus apparut soudain sur ses lèvres. « Ce ne devait pas être un chevalier très doué. »
« Et v-votre mère… comment va-t-elle ? »
« Elle est morte quand j’avais douze ans. » Le ton glacial de Riftan coupa Maxi dans son élan, mais il poursuivit d’un air détaché : « Après sa mort, je suis resté quelque temps chez mon beau-père, puis je me suis enfui et j’ai rejoint les mercenaires. »
« Vous ne vous entendiez p-pas très bien avec votre beau-père ? »
« Ce n’était pas vraiment le cas, mais ça n’allait pas mal non plus. »
« M-mais… si vous êtes parti à… douze ans, alors… »
« Maxi. » Il coupa sèchement sa question. « Nous quitterons la montagne dès que le soleil se lèvera. Assez de questions. Si tu as fini de manger, dors un peu. »
Maxi se tut, incapable d’en demander davantage. Son cœur lui faisait mal de le voir se refermer si brutalement, mais elle comprenait : elle aussi avait des choses qu’elle n’était pas sûre de pouvoir confier.
Elle finit le reste de la soupe et du pain en s’efforçant de garder contenance, puis s’allongea près du feu, toujours enveloppée dans la couverture. Riftan retira son plastron, s’adossa à la paroi près de l’entrée de la grotte et étendit ses longues jambes.
Le crépitement du feu et le chant des insectes résonnaient dans l’obscurité silencieuse. Allongée, Maxi contempla les ombres vacillantes projetées par les flammes, puis tourna la tête. Elle était épuisée au point de pouvoir s’évanouir, mais, pour une raison étrange, le sommeil ne venait pas.
« Riftan… vous n’allez pas dormir ? »
« Je finirai par m’endormir. Ne t’inquiète pas pour moi. »
Il répondit sans détour en posant la main sur son épée au fourreau. Il restait toujours sur le qui-vive, comme si un monstre pouvait surgir à tout instant. Voyant qu’elle s’inquiétait de le savoir éveillé toute la nuit, Riftan repoussa les mèches qui lui tombaient sur le front.
« Je veillerai sur toi. Ne t’inquiète de rien et dors tranquillement. »
Maxi voulait lui dire qu’elle ne restait pas éveillée par peur, mais lorsqu’elle regarda la forêt plongée dans les ténèbres, elle frissonna. Les ombres mouvantes des arbres et des buissons semblaient vivantes, pourtant elle n’avait étonnamment pas aussi peur qu’elle aurait dû, puisque Riftan était là.
Maxi posa la main sur ses genoux. Il remua les jambes, visiblement gêné, puis finit par lui prendre la main. Elle ferma alors les yeux. Elle détestait l’idée qu’il monte la garde toute la nuit pendant qu’elle dormait, mais elle n’avait pas la force de rester éveillée non plus. Au lever du soleil, elle serait complètement épuisée et finirait par lui être un fardeau. Elle devait avant tout reprendre autant de forces que possible pour ne pas le gêner, mais elle peina à trouver le sommeil, le cœur serré pour lui.
Le lendemain, Maxi se réveilla dans la lueur bleutée de l’aube qui filtrait à travers les feuilles. En regardant autour d’elle, elle vit que Riftan avait revêtu son armure complète et sellé leurs chevaux. Elle se redressa péniblement et frissonna sous la brise fraîche du matin qui caressait sa poitrine nue. Surprise, elle remonta aussitôt la couverture. Riftan plissa les yeux en la voyant se lever, puis lui tourna le dos, la mâchoire crispée.
« Si tu es réveillée, habille-toi. Nous devons quitter la montagne. »
Enveloppée dans la couverture, Maxi se leva et ramassa sa tunique et son pantalon, qu’elle avait laissés sécher sur un rocher. Les vêtements étaient encore humides, mais portables. Elle passa la tunique froide par-dessus sa tête, enfila son pantalon et serra sa ceinture. Ses bottes avaient à peine séché et elle n’avait aucune envie d’y glisser les pieds, mais elle n’avait pas le choix. Maxi les chaussa et s’approcha de Rem, l’air contrarié.
« Ne me quitte jamais des yeux et reste près de moi. Tu as compris ? »
Riftan lui lança ces mots d’un ton sévère en la hissant sur la selle. Maxi voulut répondre qu’elle faisait attention et n’était pas aussi étourdie qu’il le croyait, mais, en voyant les cernes sous ses yeux bouffis de fatigue, elle acquiesça docilement. Lorsqu’il eut enfourché Talon, ils commencèrent à descendre la montagne. Maxi resta aussi près de lui que possible, les yeux rivés sur le chemin qui s’éclairait peu à peu sous le soleil. Elle redoutait de voir surgir un autre gobelin, mais le silence les enveloppait.
Ils trouvèrent une petite source au milieu de la montagne et s’arrêtèrent pour laisser boire les chevaux, puis reprirent leur descente sans faire de pause. Lorsqu’ils atteignirent le pied de la montagne, il était presque midi. Maxi sourit de toutes ses dents en contemplant le paisible village perché dans la vaste vallée. Elle poussa un soupir de contentement à l’idée de pouvoir bientôt prendre un vrai bain avec du savon, manger à table et dormir sous un toit, dans un lit moelleux.
Maxi dévala les collines avec Riftan, filant comme le vent. Le village était ceint d’une haute palissade faite de rondins empilés. En approchant, elle distingua l’entrée solidement barrée. Riftan s’avança et frappa à la porte.
« Qui va là ? »
Un homme qui semblait être le garde passa la tête entre les fentes de l’entrée. Riftan tira de son armure son insigne et le lui montra.
« Je suis le commandant des Chevaliers du Dragon rouge, Riftan Calypse. Je me rends au Livadon sur ordre du roi. Nous avons été séparés de notre groupe. Les autres chevaliers ne sont-ils pas arrivés hier soir ? »
Le garde s’empressa d’ouvrir l’entrée. « Ro-Rosem Wigru de Calypse ! C’est un honneur de vous rencontrer ! Les autres chevaliers, arrivés hier soir, logent à l’auberge Hanoa. Je vais vous y conduire. »
Note – LF : Je m’arrache les cheveux de frustration — je voudrais tellement que Maxi sache que Riftan est le garçon qui l’a sauvée T^T
Nymeria : Bon, je me trompais, il n’y avait rien à sous-entendre ici, lol.