Chapitre 188
Chapitre 188
Pourtant, elle eut beau attendre, les alentours demeurèrent immobiles et silencieux. Maxi ne cessait de regarder autour d’elle et se mordillait les lèvres avec nervosité. Rem commençait elle aussi à s’agiter : elle hennissait anxieusement et reculait en titubant.
« Jusqu’où sommes-nous allées… ? »
Elle scruta les montagnes obscures, espérant voir bientôt les chevaliers venir dans sa direction, quand elle entendit des feuilles bruisser derrière elle. Maxi se retourna au bruit. Elle aperçut quelque chose qui se dissimulait à toute vitesse dans les buissons et sentit sa peau se hérisser. Des sueurs froides lui coulèrent dans le dos. Elle agrippa les rênes et pressa aussitôt sa jument. Le monstre qui l’observait caché dans les buissons surgit alors, rapide comme une flèche. C’était un gobelin.
Maxi lança sa jument au galop, fuyant le gobelin qui les poursuivait, une massue à la main. Rem se fraya adroitement un chemin parmi les longues racines saillantes des arbres, épaisses comme des jambes humaines. Heureusement, leur poursuivant trébucha sur une racine et dévala la montagne en roulant. Mais Maxi continua d’avancer, jetant une douzaine de coups d’œil par-dessus son épaule pour vérifier qu’aucune autre créature ne les suivait.
On aurait dit que des monstres se cachaient derrière les arbres et les rochers, guettant l’occasion de les tuer et de les dévorer. Elles coururent longtemps, comme si quelque chose les talonnait, jusqu’à ce que Rem, épuisée, s’affaisse parmi les arbres.
Maxi haleta et regarda autour d’elle avant de descendre de selle en titubant. Son cœur battait à tout rompre et ses nerfs étaient si tendus qu’elle avait l’impression qu’ils allaient lâcher.
Qu’est-ce que je vais faire, maintenant… ?
La sueur lui dégoulinant jusque sur les paupières, Maxi l’essuya et scruta encore les fourrés de la montagne de ses yeux égarés. Plus elles avançaient dans cette direction, plus elle perdait ses repères.
Au bord des larmes, elle se mordit les lèvres. Et si les chevaliers ne la retrouvaient jamais ? Devrait-elle passer la nuit, seule et éveillée, sur une montagne infestée de monstres ? Le souvenir des harpies dévorant les cadavres des demi-dragons lui revint et Maxi frissonna. Submergée par la peur, elle enfouit le visage contre ses genoux et étouffa un sanglot. À l’idée de mourir ainsi, elle sentit tout son sang se glacer.
Maxi comprit à présent pourquoi Riftan s’était opposé avec tant de véhémence à ce qu’elle quitte le château. Le monde était bien plus terrifiant et cruel qu’elle ne l’avait jamais imaginé.
Ce n’est pas le moment…
Elle lutta pour apaiser ses émotions exacerbées. S’asseoir et pleurer n’arrangerait rien. Elle essuya ses larmes du poing et examina une nouvelle fois les environs avec attention. À sa droite, une pente abrupte dévalait la montagne ; près des parois rocheuses à pic, un sentier en pente douce montait entre les arbres.
Le plan consistait à se diriger vers le nord-ouest de la montagne. Mais la route étant bloquée, elles avaient pris vers le nord-est, dans l’espoir de franchir la montagne. Si Maxi partait dans cette direction, peut-être finirait-elle par retrouver les chevaliers…
Non. Je dois avancer, même si je ne les retrouve pas.
Maxi leva les yeux vers le ciel grisâtre à travers le feuillage luxuriant, puis se redressa et prit Rem par les rênes. Si les chevaliers ne parvenaient pas à la retrouver, elle devrait passer la nuit seule sur cette montagne. Même sans personne pour l’accompagner, elle devait la gravir.
Un village se trouvait de l’autre côté de la montagne. Une fois là-bas, elle pourrait rejoindre les autres.
Elle n’avait peut-être pas le sens de l’orientation, mais si elle atteignait le sommet de la pente, elle pourrait contempler toute la base de la montagne et repérer facilement l’emplacement du village. Dès qu’elle eut décidé de la marche à suivre, elle retrouva un peu de calme.
Maxi leva les yeux vers le soleil et choisit à peu près la direction à suivre, puis entreprit de faire gravir de nouveau la montagne à Rem. Elle s’étonna de son endurance. La plante de ses pieds ne la lançait plus et, bien que les muscles de ses jambes fussent raides comme du bois et tremblants, elle continua d’avancer sans relâche. Un autre gobelin pouvait surgir à tout moment. Elle jeta plusieurs regards anxieux derrière elle, mais, soucieuse de ménager ses forces, finit par se concentrer sur le chemin devant elle.
Elle conduisit Rem à travers la forêt dense pendant longtemps, jusqu’à ce que les arbres s’écartent enfin, révélant une colline en pente douce. Maxi regarda autour d’elle, perplexe, se demandant si elle avait atteint le sommet. De beaux arbres touffus bordaient le pré vallonné comme une clôture, et les pics acérés des montagnes lointaines se dressaient à sa gauche et à sa droite. Elle semblait être arrivée sur la crête.
Après avoir levé les yeux vers le ciel pour se repérer, Maxi s’assit un moment et laissa Rem brouter. Elle voulait retirer la selle pour que sa jument puisse se reposer correctement, mais elle avait à peine la force de lever le petit doigt. Les jambes étendues, Maxi prit une grande inspiration, puis finit par se relever pour ôter les sacoches accrochées à la selle et alléger un peu la charge de Rem.
Rem secoua la tête de part et d’autre et hennit bruyamment, puis se remit à brouter avec délice dans l’herbe haute. Maxi s’assit près d’elle et sortit de son sac les pommes de terre et la viande séchée qu’il lui restait. Elle était trop épuisée pour avoir faim, mais devait manger pour reprendre un peu de forces. Elle se força donc à avaler quelque chose, puis sortit des herbes et des racines séchées à mâcher.
Après une quinzaine de minutes de repos, elle sentit ses forces revenir un peu. Rassemblant ce qui lui en restait, elle reprit la route avec Rem et poursuivit son ascension. Chaque pas lui faisait mal au dos et ses cuisses la brûlaient comme si on les transperçait de couteaux, mais si elle pouvait supporter ses muscles endoloris, elle serait descendue de la montagne avant le coucher du soleil.
Je dois me diriger vers le nord-ouest de cette vallée…
Maxi leva sans cesse les yeux vers le ciel pâle et nuageux pour vérifier sa direction, quand le faible murmure d’un cours d’eau attira son attention. Elle se tourna vers le bruit. Après avoir marché un moment, elle aperçut une petite cascade dissimulée parmi les arbres.
Elle dévala les rochers en pente, sans se soucier de la douleur dans ses jambes, avec l’espoir de rafraîchir son visage brûlant à l’eau froide. Elle comptait aussi faire boire Rem à satiété. Elle conduisit sa jument jusqu’à un endroit plat et s’accroupit sur un rocher, puis se rinça le visage à grandes éclaboussures, sans se soucier de mouiller ses cheveux et ses vêtements. Rem plongea elle aussi le museau dans l’eau de la vallée et but avidement. La sensation de l’eau limpide sur ses paupières brûlantes comme du charbon lui parut d’une fraîcheur incomparable.
Transportée de bonheur, elle s’aspergea la nuque en sueur. Elle aurait voulu plonger dans l’eau et s’y tremper tout entière.
Ce n’est pas le moment de prendre un bain tranquillement…
Maxi dut résister de toutes ses forces à cette tentation et se força à s’éloigner. Regrettant de partir, elle tenta d’apaiser Rem, qui se cabrait tandis qu’elle essayait de l’emmener. Soudain, son regard s’arrêta sur un cheval blanc, le corps à moitié immergé, qui la fixait.
Elle se demanda comment un cheval avait pu se retrouver sur une montagne pareille. Maxi hésita et regarda autour d’elle pour voir si quelqu’un se trouvait dans les parages, mais tout était silencieux. Était-ce un cheval sauvage ? Quand elle se retourna pour le regarder de nouveau, il se trouvait tout près d’elle, à quelques centimètres de son visage.
Maxi sursauta. Le cheval sauvage renâcla et la poussa doucement, comme pour lui témoigner son affection. Il ne semblait pas vouloir lui faire de mal. Elle tendit la main, hésita, puis caressa sa crinière argentée aux reflets bleutés. Le cheval hennit, comme si ce contact lui plaisait. Souriante devant cette réaction charmante, Maxi tendit les deux mains pour le caresser.
Ce cheval était magnifique, comme sorti tout droit d’un conte. Son pelage blanc était doux et brillant comme du velours, et ses longues jambes étaient parfaitement proportionnées. Tandis qu’elle admirait sa silhouette d’une élégance indescriptible, quelque chose d’étrange accrocha soudain le coin de son œil.
Perplexe, elle cligna des yeux. Entre les flancs du cheval immergé se balançait une longue queue couverte d’écailles.
« Éloigne-toi de là, tout de suite ! »
Un cri tonitruant retentit derrière elle. Maxi releva la tête, mais avant même de pouvoir se retourner pour voir qui avait crié, elle sentit qu’on la tirait en arrière. Elle perdit l’équilibre et se débattit de tous côtés. Le cheval sauvage mordit sa cape et la traîna brutalement dans l’eau.
Elle fit tout son possible pour se dégager, mais la force qui l’entraînait était si puissante qu’elle ne put empêcher son corps de s’enfoncer. Sous le choc, elle se débattit désespérément, battant des bras et des jambes, mais eut beau remuer les pieds, elle ne touchait pas le fond.
Mon Dieu… c’est si profond ?
Terrifiée, elle secoua frénétiquement la tête lorsqu’un bras puissant tenta de la ramener à la surface. Instinctivement, Maxi s’agrippa à lui. Sa cape se déchira et elle parvint à échapper à la créature qui l’entraînait sous l’eau.
Dès qu’elle eut émergé, elle haleta et s’accrocha frénétiquement à son sauveur. Le hennissement furieux du cheval sauvage retentit derrière elle, puis soudain, le silence retomba sur les lieux.
Elle regarda par-dessus son épaule. La vallée était paisible et silencieuse, comme si tout cela n’avait été qu’un mensonge. Aucun cheval sauvage n’était en vue. Incapable de comprendre ce qui venait de se passer, elle regarda autour d’elle avec affolement, puis entendit un juron rageur juste au-dessus de sa tête.
« Mais qu’est-ce qui t’a pris ?! »
Maxi leva péniblement la tête et croisa le regard furieux de Riftan. Il la tira hors de l’eau, la saisit fermement par les épaules et la secoua.
« Toucher un monstre pareil ! Tu as perdu la tête ? C’était un kelpie ! Tu te rends compte de ce qui a failli arriver ?! »
« J-je ne savais pas. Je croyais que c’était juste un cheval sauvage… »
Les mots eurent du mal à franchir ses lèvres. Il continua de la fixer de son regard perçant, puis la serra si fort qu’elle en eut presque le souffle coupé. Le poids de son armure rigide semblait écraser tout son corps, mais le soulagement intense atténua la douleur. Elle murmura son nom, puis passa les bras autour de son cou et fondit en larmes. Riftan trembla et lui caressa le visage et le cou sans relâche, cherchant la moindre blessure.
« Ça va ? Tu es blessée quelque part ? »
« N-non. »
Riftan l’examina des pieds à la tête. Maxi avait du mal à croire qu’il se trouvait vraiment devant elle. Tandis qu’il essuyait les larmes dans ses yeux, elle s’agrippa au bord de sa cape. Riftan la serra de nouveau dans ses bras, à lui couper le souffle, et la secoua.
« Je t’avais dit de ne jamais quitter les rangs. Je t’ai prévenue tant de fois ! Bon sang, tu sais, tu sais à quel point j’ai eu peur ? Tu imagines ce que j’ai ressenti quand Gabel m’a dit que tu avais disparu ?! »
« Je suis d-désolée. Re-Rem a pris peur… »
Maxi tenta de lui expliquer qu’elle s’était perdue et avait erré seule dans les montagnes, mais Riftan ne semblait pas l’écouter. Il la garda longtemps dans ses bras et ne la relâcha que lorsque les premières gouttes de pluie commencèrent à tomber sur sa tête. Puis il l’aida à se relever et lui demanda d’une voix tendue :
« Tu peux marcher ? »
Maxi hocha la tête. Pour être honnête, elle était sur le point de s’évanouir d’épuisement, mais si Riftan le lui demandait, elle marcherait toute la nuit s’il le fallait. Il l’entraîna hors de la vallée, tenant les rênes de Rem d’une main et la sienne de l’autre. Maxi peinait à le suivre, ses bottes trempées et couvertes de boue.
Note — Nymeria : Je suis tellement, tellement, tellement, tellement fière de Maxi !!! Et mon Dieu, ce kelpie m’a bien eue au début, je ne vais pas mentir.