Chapitre 185
Chapitre 185
« Mieux vaut être prête à dresser une barrière magique défensive à tout moment. »
Maxi savourait encore son sentiment de liberté lorsque Gabel, qui chevauchait devant elle, l’interpella soudain. Elle le regarda, perplexe. Il n’y avait pas âme qui vive dans les environs, encore moins de monstres. Elle scruta les alentours, terrifiée à l’idée que des créatures se tapissent dans les hautes herbes pour les épier, mais Gabel désigna le ciel. Maxi suivit machinalement la direction indiquée et faillit pousser un cri de stupeur. Une demi-douzaine de créatures gigantesques, semblables à des oiseaux aux formes étranges, planaient au-dessus d’eux en les poursuivant.
« Ce sont des harpies. Elles ne semblent pas près de fondre sur nous, mais mieux vaut se préparer à une attaque. »
Maxi plissa les yeux tout en continuant de les observer avec attention. Les harpies étaient des monstres au corps de grand aigle et au visage de femme. D’aussi loin, elle ne distinguait pas très bien leurs traits, mais elle voyait que leur tête d’aigle avait été remplacée par celle d’une femme au teint blême. Un frisson lui parcourut l’échine et elle resserra sa prise sur les rênes.
Yulysion s’approcha d’elle et la rassura d’un ton doux. « Madame, ne vous préoccupez pas d’elles et concentrez-vous sur le chemin. Nous allons bientôt descendre la pente. La route sera rocailleuse, alors faites attention. »
Elle reporta aussitôt son attention sur le chemin. Comme l’avait dit Yulysion, les falaises et les rochers aux arêtes déchiquetées apparurent devant eux, empilés les uns sur les autres et formant une pente raide au terrain accidenté. Ils longèrent les falaises et s’arrêtèrent au bord de la pente. En contrebas s’étendait une profonde vallée rocailleuse. Les chevaliers s’immobilisèrent un instant pour examiner les lieux. Ils devaient descendre la pente tout en surveillant les harpies, qui risquaient de provoquer des éboulements.
« En effet, il faudrait se débarrasser de ces sales bestioles. » Hebaron s’exclama avec colère en saisissant la poignée de l’énorme épée à deux mains attachée dans son dos, mais Riftan leva la main pour le retenir.
« Ce n’est pas le moment de s’en préoccuper. » Son regard froid restait fixé au pied des falaises. Quand les chevaliers près de Riftan suivirent son regard, ils claquèrent la langue et jurèrent avec rudesse.
Depuis l’arrière des troupes, Maxi ne voyait pas ce qui causait toute cette agitation. Elle se pencha pour essayer de comprendre ce qui se passait, quand Riftan se mit à donner ses ordres à voix haute.
« Il y a cinq demi-dragons en contrebas. La deuxième rangée… non, les deuxième et troisième rangées, préparez-vous au combat. Les autres restent ici et montent la garde depuis les hauteurs. Gardez un œil sur les harpies. »
Les chevaliers dégainèrent tous leur épée, et Maxi les regarda avec stupeur tandis qu’une vingtaine d’entre eux dévalaient la pente comme une rafale de vent. Ils progressaient avec adresse sur le chemin escarpé, où les rochers formaient un amas irrégulier.
Les chevaliers restés en haut se divisèrent en deux groupes. L’un devait surveiller les harpies, tandis que l’autre bandait ses arcs pour couvrir ceux qui affrontaient les demi-dragons. Maxi eut l’impression que la moitié de son âme s’échappait de son corps tant la situation s’était brusquement tendue.
« Q-que dois-je faire… »
« La dame n’a qu’à rester tranquillement assise et attendre la fin du combat. Par précaution, soyez prête à lancer une barrière. »
Gabel lui répondit aussitôt et dégaina son épée. À cet instant, les harpies devinrent une vingtaine. Elles tournoyaient au-dessus de leurs têtes de façon vertigineuse et poussèrent toutes ensemble un cri perçant. Maxi se boucha les oreilles et commença à tracer la formule magique conformément aux instructions de Gabel. Un rugissement retentit alors derrière elle.
Maxi regarda en contrebas. Au pied de la falaise, les chevaliers combattaient d’énormes monstres. La vue était si terrifiante que tout son corps sembla se figer. Les créatures mesuraient environ vingt kvet (six mètres) et leur corps entier était couvert d’écailles épaisses et rugueuses, comme grossièrement taillées au ciseau. De longues cornes acérées leur sortaient de la tête de lézard, et des crocs pointus dépassaient de leurs gueules féroces.
C’est un… demi-dragon…
Ils étaient bien plus effrayants que sur les illustrations qu’elle avait vues dans les livres. Leurs grands yeux jaunes luisaient et le sol tremblait à chacun des pas de leurs pattes épaisses et lourdes. Pourtant, les chevaliers se dispersèrent rapidement parmi les rochers, sans montrer le moindre signe de faiblesse, et parvinrent à désorganiser les monstres.
Les chevaliers se faufilaient dans le terrain accidenté avec tant d’adresse qu’ils semblaient ne faire qu’un avec leurs montures. Ils attirèrent méthodiquement les monstres, dix fois plus grands qu’eux, et les acculèrent dans un coin, comme des chasseurs rabattant du gibier.
« Commandant ! »
L’un des chevaliers enroula une chaîne de fer autour de la patte d’un monstre, puis esquiva la lourde queue du demi-dragon qui s’abattait sur lui. Tandis que la créature se débattait avec violence pour se libérer, Riftan profita de l’occasion pour enfoncer son épée dans le seul point vulnérable, près de son cou. Un flot de sang rouge sombre jaillit et éclaboussa les alentours. Absorbée par la scène, Maxi entendit Yulysion la mettre en garde d’une voix pressante.
« Madame ! Éloignez-vous du bord de la falaise ! Les harpies risquent de fondre sur vous et de vous pousser ! »
Maxi sursauta et recula vivement. Les harpies volaient assez près pour qu’elle distingue clairement leurs visages tandis qu’elles battaient des ailes. Quelques chevaliers les visèrent avec leurs arcs, mais Gabel les arrêta aussitôt.
« Ne les attaquez pas encore. Ce serait plus compliqué si elles se mêlaient aussi au combat. »
« Mais elles sont déjà… »
« Elles ne nous veulent pas de mal. »
Son ton calme fut aussitôt noyé par les rugissements des demi-dragons. Maxi attendit anxieusement la fin du combat, redoutant que Riftan ne soit blessé. Les cris des chevaliers, les pas lourds des demi-dragons et le sifflement des épées se poursuivirent longtemps, avant que l’on annonce enfin la fin de l’affrontement.
« La voie semble sûre, à présent. Descendez d’abord avec les chevaliers apprentis, je vous prie. »
Gabel lui donna ses instructions, et Maxi descendit la pente escarpée à cheval, prenant soin d’éviter les gros rochers qui encombraient le chemin. Elle n’avait pas l’agilité des chevaliers. Lorsqu’elle atteignit enfin le bas de la falaise, l’un d’eux, qui s’occupait de la carcasse d’un demi-dragon, accourut et prit ses rênes pour l’aider à avancer.
« Dame Calypse, êtes-vous blessée ? »
« J-je devrais plutôt vous poser la question. Quelqu’un a-t-il été blessé ? »
« Sir Evan Crude a reçu l’acide qu’un demi-dragon a craché de son ventre. Pourriez-vous soigner sa blessure ? »
Maxi acquiesça et se précipita vers lui. Le chevalier Evan Crude était en train de retirer son plastron et sa tunique avec l’aide de ses compagnons quand elle arriva. Elle réprima un gémissement en découvrant l’horrible blessure. Sa peau, de l’épaule gauche jusqu’à la poitrine, était rouge sombre, comme si on l’avait aspergée d’huile bouillante. Hebaron claqua la langue, désapprobateur, devant cette plaie si grave.
« Ce n’est que le premier combat et tu n’as même pas réussi à éviter ça, comme un idiot. »
« Ne sois pas si dur avec moi. Même Lord Nirta ne savait pas qu’il y en avait un autre caché dans la grotte. » Evan grommela entre ses dents avant de laisser échapper un grognement de douleur. Il y avait donc six dragons en tout, et non cinq.
Maxi jeta un coup d’œil aux cadavres éparpillés des demi-dragons, affaissés parmi les rochers, puis s’accroupit pour examiner soigneusement la blessure. La majeure partie de la peau de son épaule avait brûlé, laissant apparaître une couche de muscle rouge. Par réflexe, elle tendit la main pour la poser sur la plaie, mais Hebaron l’arrêta.
« Ne la touchez pas. La main de la dame serait brûlée elle aussi. »
« A-alors… il faut la rincer tout de suite. »
Maxi ordonna aux chevaliers apprentis d’apporter de l’eau, puis rinça rapidement l’acide sur son corps. L’eau devait lui faire terriblement mal au contact de la blessure, mais le chevalier serra les mâchoires et supporta la douleur.
« Ce serait un vrai désastre si la dame n’était pas venue avec nous. »
Le chevalier parvint même à lui adresser un sourire essoufflé. Maxi le regarda avec inquiétude et lança un sort de guérison. Malgré sa grave blessure, il avait gardé son calme. À mesure que la brûlure se résorbait sans laisser de trace, les muscles tendus de ses épaules se détendirent à vue d’œil.
« Merci. On dirait que je vais pouvoir vivre encore un peu. »
« Si tu te sens déjà mieux, dépêche-toi de remettre ton armure. Nous repartirons dès que nous aurons récupéré toutes les pierres de mana dans les corps des demi-dragons. Impossible de savoir quand ces choses décideront de nous causer des ennuis. »
Hebaron désigna les harpies perchées sur les falaises. La lumière du jour éclairait leur dos, tandis que leurs visages semblaient si sinistres qu’ils vous glaçaient le sang. Maxi détourna les yeux des visages blêmes des femmes, qui souriaient d’un air inquiétant, puis observa les chevaliers restants pour vérifier si d’autres avaient besoin de soins.
Heureusement, les autres n’avaient pas été blessés. Riftan rinçait le sang qui maculait son armure dans une flaque toute proche, tandis que les chevaliers fendaient la poitrine des demi-dragons pour en extraire les pierres de mana.
Maxi les regarda, perplexe. Elle savait que les sous-espèces de dragons se vendaient très cher, mais ne comprenait pas pourquoi ils prenaient le temps de récupérer des morceaux de monstres alors qu’ils étaient pressés de secourir l’équipe d’expédition partie avant eux.
« F-faut-il vraiment prendre les pierres de m-mana ? Ce serait dommage de les laisser, mais… nous sommes p-pressés… »
« Nous ne les récupérons pas simplement parce que ce serait dommage de les laisser. Si on abandonne les cadavres tels quels, les pierres de mana qui s’y trouvent attireront l’énergie magique des alentours et les transformeront en morts-vivants. Selon l’ancienne doctrine, il faut purifier les cadavres des monstres par le feu. Mais, en pratique, impossible de réduire en cendres des monstres de cette taille sans magie. Il faut donc au moins retirer les pierres de mana. »
« Ils s’occuperont des corps. »
Riftan s’approcha, dégoulinant d’eau. Maxi le détailla de la tête aux pieds. À part son armure trempée après qu’il eut rincé le sang, il semblait parfaitement indemne. Il repoussa ses cheveux mouillés en arrière et la fixa un instant sans rien dire, puis reporta son regard sur la falaise.
« Les harpies nous ont suivis en attendant de se repaître des cadavres des demi-dragons. Quand nous serons partis, elles n’auront plus qu’à les dévorer. »
« Alors, elles ne nous suivront plus ? »
« Il y a de fortes chances qu’elles s’accrochent à nous en attendant qu’on leur fournisse leur prochain repas. » Il lança un regard noir aux créatures répugnantes perchées sur la falaise, comme s’il s’agissait de mouches importunes. « Mais il faudra aller assez loin pour qu’elles ne puissent pas nous suivre. Pas question que ces sales bêtes, pareilles à des hyènes, nous importunent. »
Il parla froidement et tira sur les rênes de Talon.
« Ri-Riftan… êtes-vous blessé ? »
« Ça va. »
Il répondit sèchement et remit ses gantelets qu’il avait retirés. Maxi se hâta de le rejoindre, espérant le forcer à la regarder.
« Riftan… êtes-vous t-toujours en colère contre moi ? »
Les lèvres de Riftan se pincèrent. Elle sentit son regard acéré parcourir son visage sale, ses cheveux en bataille et ses vêtements froissés, couverts de poussière, qu’elle portait depuis deux jours. Rouge de honte, Maxi croisa les bras devant elle en un geste défensif.
« C’est b-bien que je sois venue… Ça ne fait que deux jours… que nous sommes partis… et quelqu’un a déjà été blessé… »
« Nous repartons tout de suite. » Il la coupa sèchement. « Je n’ai pas le temps de bavarder. Rejoignez les rangs immédiatement. »
« Parlons au moins un p-petit moment… »
« Tu ne voulais pas que je te traite comme une magicienne plutôt que comme ma femme ? » Il parla sans détour en se hissant sur Talon. « C’est toi qui as insisté pour participer à l’expédition, malgré mon opposition. Alors, tu dois obéir aux ordres du commandant sans protester. »
Maxi dévisagea son visage sévère, assombri par les ombres, puis se retourna pour prendre les rênes de Rem qu’un chevalier lui tendait. Gabel, qui avait assisté à leur échange, eut un rire gêné et tenta de justifier Riftan.
« C’est parce que la journée a commencé par une bataille d’envergure. Le commandant devient cent fois plus effrayant quand il y a des monstres dans les parages. La moindre négligence peut entraîner la mort, alors nous devons tous rester sur le qui-vive, comme des bêtes sauvages. »
« Je… ça ne me d-dérange pas. Riftan… enfin, Lord Calypse a raison. Cette personne est mon commandant, pour le moment, et je suis sa m-magicienne. Je dois donc obéir à ses ordres. »
Maxi l’affirma aussi fort que possible pour que Riftan l’entende, mais il se contenta de jeter un regard par-dessus son épaule, toujours aussi indifférent. Abattue, Maxi rejoignit les rangs.
Note – Nymeria : Maxi qui boude, c’est la meilleure chose qui soit, vas-y ma belle !