Chapitre 182
Chapitre 182
Riftan plissa les yeux en remarquant sa tenue, son regard la parcourant des pieds à la tête. Surprise par cette attention, Maxi agrippa ses vêtements amples et baissa les yeux, mal à l’aise. L’expression féroce de Riftan se déforma de plus en plus sous l’effet de l’irritation et de la fureur.
« Qu’est-ce que tu fiches avec ces vêtements ? Bon sang ! Tu as tout planifié depuis le début ! » Il se frotta rudement la tête, comme pour tenter d’apaiser une migraine atroce. « Pourquoi es-tu si obstinée ? Je t’ai clairement dit de ne pas t’en mêler ! »
« C’est Riftan qui est o-obstiné ! Vous n’arrêtez pas de dire non sans donner de raison valable… Laissez-moi au moins essayer, je vous en prie. Si je dois… souffrir un peu pour que tout le monde arrive sain et sauf… le risque n’en vaut-il pas la peine ? »
« La dame a raison. » Hebaron intervint de nouveau, d’un ton un peu plus calme.
« Nous ignorons quels dangers nous attendent au cours de cette expédition, et nous ne pouvons pas perdre davantage de temps à chercher un magicien. Le commandant peut accepter de prendre le risque lui-même, mais il ne peut pas risquer la vie de ses subordonnés. C’est un dilemme. »
« Vous êtes en train de dire que ma femme peut prendre ce risque ? »
« Nous pouvons la protéger ! »
« Des conneries ! Pas un seul d’entre vous… ! »
Riftan, qui hurlait de rage, se tut soudain. Son visage se tordit sous l’effet de l’angoisse. Il ne pouvait pas risquer la vie de ses hommes pour une affaire qui ne concernait que lui. Les chevaliers présents remarquèrent son dilemme et se mirent à parler tous en même temps pour le calmer.
« Nous ne vous demandons pas d’exposer la dame au champ de bataille. Une fois au Livadon, nous pourrons trouver un grand prêtre dans un temple de la capitale pour la remplacer. Nous la laisserons quelque temps au temple et nous irons nous-mêmes à Louiebell. »
« C’est vrai. Une fois arrivés au port, de l’autre côté de la frontière, nous voyagerons en bateau, ce qui sera bien plus sûr. »
« Le problème, c’est le trajet jusqu’au port ! La route du Livadon est semée d’innombrables repaires de monstres, disséminés dans les montagnes et les forêts. Si nous emmenons une noble qui ne sait même pas se défendre, elle ne fera que nous ralentir. » répliqua Riftan avec férocité.
« C’est faux ! Je peux aussi lancer des sorts de d-défense… ! »
« Qu’est-ce que tu peux bien faire avec le peu de magie que tu as apprise en quelques mois ? Et dans quelle mesure ?! »
« Si tu ne la crois pas, laisse-la faire ses preuves. »
Tous se tournèrent vers le chevalier à la peau sombre, toujours appuyé contre le mur, les bras croisés sur la poitrine. Il haussa les épaules, comme si cela n’avait aucune importance, puis poursuivit :
« Je veux dire qu’on devrait mettre les défenses de la dame à l’épreuve. Si elle est assez forte pour repousser nos attaques, elle pourra résister à celles de la plupart des monstres. »
« Excellente idée. » Gabel approuva aussitôt.
« Je suis d’accord avec Eden. Si les défenses de la dame ne sont pas à la hauteur, nous abandonnerons cette idée. Elle aussi devra renoncer. »
Les épaules de Maxi s’affaissèrent. Elle avait défendu son idée avec assurance, mais, en vérité, elle ignorait si ses barrières pourraient résister à l’attaque d’un chevalier du Dragon rouge. Elle se tortilla intérieurement tandis que les chevaliers tombaient tous d’accord.
« Cependant, si la dame réussit, le commandant ne pourra plus s’y opposer. Ce serait insensé de laisser derrière nous une magicienne qui sait soigner et possède quelques notions de défense, puis d’envoyer au Livadon une expédition composée uniquement de chevaliers. Ne faites pas courir de tels risques à vos hommes, je vous prie. »
Gabel fixa Riftan d’un regard résolu. Celui-ci lança tour à tour un regard noir à Maxi et aux chevaliers. N’ayant plus aucun argument valable à opposer, il tordit les lèvres. Il resta silencieux une éternité, puis se força enfin à parler de nouveau.
« … Très bien, nous allons mettre tes talents à l’épreuve. Viens dehors. »
Il fit volte-face et sortit. Hebaron posa la main sur les épaules tendues et raidies de Maxi. « Si la dame réussit, le commandant ne pourra plus s’y opposer. Rabaissez-lui le caquet¹. »
Elle devait réussir. Mais si elle avait fait tout un plat de cette histoire pour échouer lamentablement, comme la dernière fois ? Maxi avala la boule sèche qui lui obstruait la gorge.
Non, mes barrières… ne se brisent pas si facilement.
L’autre jour, Medrick avait brandi une pioche dont il se servait pour labourer, afin de mettre ses défenses à l’épreuve, et celle-ci avait été repoussée sans difficulté. Mais il y avait un monde entre la pioche d’un vieillard maigrelet et le coup d’un chevalier entraîné.
Elle suivit les chevaliers jusqu’au terrain d’entraînement et jeta un coup d’œil à leur carrure. Ils avaient tous de puissants avant-bras saillants et des jambes musclées comme celles d’un étalon. Riftan les conduisit dans un espace dégagé derrière le terrain, puis se tourna vers elle lorsqu’il eut trouvé un endroit convenable.
« Maintenant, lance ton bouclier. »
Les chevaliers se précipitèrent vers lui en le voyant saisir la poignée de son épée, fixée à sa hanche.
« Attendez, attendez un instant ! C’est hors de question ! Il paraît que seuls quelques magiciens au monde sont capables de bloquer une attaque du commandant ! »
« Waouh ! Là, c’est vraiment exagéré ! Même Ruth ne peut pas repousser une attaque du commandant ! »
« … Ne cherchez pas à détourner la question. Bien sûr que je vais retenir mes coups et contrôler la force de mon attaque. »
Tous les chevaliers, y compris Maxi, le regardèrent avec incrédulité. Le doute se lisait dans chacun de leurs yeux. À moins d’être idiots, ils savaient tous que Riftan avait l’intention de briser ses défenses, si solides fussent-elles.
Hebaron hua bruyamment. « C’est inadmissible. Si l’attaque ne vient pas d’un autre chevalier que le commandant, je n’accepterai pas le résultat ! »
« Je m’y oppose ! C’est évident que vous allez tous retenir vos coups. »
« Et alors, si nous retenons nos coups ? Combien de magiciens au monde peuvent bloquer une attaque à pleine puissance d’un chevalier du Dragon rouge ? Il suffit qu’elle puisse résister à une attaque de troll ! »
« Allons, allons, calmez-vous tous les deux. » Une fois de plus, Gabel s’interposa entre les deux chiens enragés qui ne demandaient qu’à se sauter à la gorge. « Ne gaspillons pas notre énergie dans ces querelles inutiles. Voilà ce qu’on va faire : on laissera la dame choisir un chevalier pour mettre sa barrière à l’épreuve. À vous de juger sa force d’un coup d’œil. »
Riftan se tourna vers Maxi, mais elle évita aussitôt son regard plein d’attente. Hors de question de le choisir. Ils la prendraient pour une folle. Maxi observa tour à tour les chevaliers rassemblés et s’efforça de ne pas regarder Riftan, dont les yeux semblaient vouloir la transpercer et lui criaient presque de le choisir.
Hebaron était plus massif et légèrement plus grand que Riftan. Quant aux autres chevaliers, ils avaient tous des épaules énormes et des avant-bras saillants. Maxi les examina de plus près en plissant les yeux, puis se tourna vers Gabel, le plus mince de tous.
« J-Je… dois juste désigner quelqu’un, c’est ça ? »
« Oui, tu peux choisir qui tu veux comme adversaire. »
« Alors… je voudrais choisir… Sir Laxion… si vous voulez bien être mon adversaire, je vous en prie. »
Le coin du doux sourire de Gabel tressaillit légèrement. « … Puis-je demander pourquoi la dame m’a choisi ? »
« Parce que vous êtes le plus… f-fiable. »
Maxi sentait le regard glacial de Riftan lui piquer la joue, mais elle continua à faire comme si de rien n’était. Gabel la considéra d’un air entendu, puis s’avança en poussant un profond soupir.
« Très bien. Je vais la mettre à l’épreuve. »
Il tira de son fourreau l’épée longue attachée à sa taille et prit sa garde. Sous cette pression inhabituelle, Maxi prit la mesure de la situation et s’empressa de mobiliser son mana. Elle se concentra pour en déployer le plus possible. À mesure qu’elle s’exerçait, elle accéléra et intensifia le flux de son mana, et le sol sous ses pieds trembla faiblement. Bientôt, la terre autour d’elle se souleva. Maxi renforça sa barrière avec la formule magique que Ruth lui avait enseignée, épaississant et durcissant les murs de terre.
« C-C’est prêt ! »
« Alors, j’y vais ! »
Maxi fit tourner son mana à toute vitesse et le poussa à son maximum. Son cœur battait la chamade et une sueur froide lui coulait dans le dos lorsqu’elle entendit Gabel donner un coup de pied dans le sol et se ruer vers elle. Puis un choc sourd retentit. Le mur défensif de sa barrière trembla violemment.
Elle contempla la barrière, le visage crispé par l’inquiétude. Deux autres coups suivirent, mais le mur ne se brisa pas et ne bougea pas d’un pouce. Maxi n’en croyait pas ses yeux : sa barrière tenait toujours bon devant elle. Elle tourna la tête vers Riftan et afficha un air triomphant.
Contrairement à elle, il se tenait immobile, grand et imposant, le visage empreint d’une expression complexe qu’elle ne parvenait pas à définir. Maxi sourit nerveusement devant l’ombre qui assombrissait ses traits. Malgré l’atmosphère étouffante qui entourait Riftan, Hebaron s’approcha de lui en riant.
« Est-ce suffisant pour convaincre le commandant ? »
Riftan se contenta de tourner les talons. « … Fais comme tu veux. »
Puis il s’éloigna, furieux. Hebaron haussa simplement les épaules devant son attitude amère. « Ne t’en fais pas. C’est quelqu’un de raisonnable, après tout. Il finira par changer d’avis. »
Pourvu qu’Hebaron eût raison, pria Maxi en regardant Riftan s’éloigner, les yeux pleins de désespoir. Elle se sentit soudain écrasée par le poids de sa désobéissance si flagrante envers son mari, mais chassa vite ces pensées pusillanimes. Il lui avait donné sa permission. Elle pouvait supporter toute la froideur et toute la colère qu’il lui réserverait, du moment qu’elle pouvait partir avec lui.
¹ Cela signifie que Riftan se croit supérieur aux autres. En gros, Hebaron dit à Maxi de lui rabattre son caquet et de briser son orgueil, lol.
***
Ils se mirent à préparer leur départ pour l’expédition. Maxi retourna elle aussi rapidement dans sa chambre pour ne prendre que le nécessaire. Ludis l’aidait à faire ses bagages en jouant les mères inquiètes ; elle avait même dû se battre avec elle, qui tentait de fourrer quinze tenues dans son sac de cuir. Et Ludis n’était pas la seule à s’agiter. Rodrigo et tous les autres serviteurs lui apportèrent toutes sortes d’objets, lui demandant si elle voulait ceci ou cela. Même la couturière qui avait confectionné toutes ses robes arriva avec un chapeau et un voile, prétendant qu’ils protégeraient son visage des coups de soleil. Mais Maxi ne prit que quelques affaires indispensables. Elle parvint à remplir son sac d’un pantalon solide, de trois jeux de sous-vêtements, d’une paire de chaussettes et de deux tuniques semblables à celles que portaient habituellement les apprentis.
Maxi emporta aussi un sac d’herbes médicinales, quelques instruments médicaux de Ruth et trois pierres de mana. Même si elle savait qu’il ne s’agissait pas d’un voyage d’agrément, elle ne put se résoudre à laisser derrière elle sa petite brosse à cheveux en ivoire et une demi-savonnette enveloppée dans une pochette, qu’elle accrocha à sa ceinture. Elle aurait voulu emporter des livres sur les plantes médicinales ou la magie, mais ils auraient été trop encombrants et trop précieux ; elle ne prit donc que quelques parchemins où Ruth avait consigné ses notes.
« La dame devrait-elle vraiment partir pour un voyage aussi dangereux ? »
Ludis, qui s’affairait à ajuster les sangles du sac, posa la question d’une voix tremblante. Maxi fut touchée par son inquiétude. Sa servante, d’ordinaire si calme et ferme, qui ne laissait jamais transparaître la moindre émotion personnelle, s’exprimait enfin pour la première fois.
« N-Ne t’inquiète pas. Je pars avec les chevaliers les plus puissants de l’Ouest. Il ne m’arrivera rien. »
Ludis hésita, puis lui prit la main. « Je vous en prie… prenez bien soin de vous. »
Maxi plongea son regard dans ses yeux brun foncé et hocha vigoureusement la tête. Ludis lui adressa un sourire triste. Elle lui serra encore la main, puis recula. Maxi s’approcha des chats qui miaulaient d’un air plaintif, les prit dans ses bras et les embrassa avant de quitter enfin la chambre.
Note — LF : AAAAAH MAXI, JE SUIS SI FIÈRE DE TOI <3
Nymeria : Encore une fois, ne faites pas attention à moi, je suis juste dans mon coin à essuyer mes larmes de fierté. Et j’adore voir Hebaron recevoir tout l’amour qu’il mérite de votre part. C’est vraiment le meilleur personnage ! T^T