Chapitre 180
Chapitre 180
Relecture — Nymeria
Riftan continua d’avancer, le regard droit devant lui, comme s’il n’avait rien entendu. Maxi se hâta de le rattraper, malgré ses longues enjambées.
« Ri-Riftan ! »
Elle cria, presque suppliante, mais il ne se retourna même pas. Maxi lança un regard noir à son dos en se précipitant dans l’escalier. Quand elle le rejoignit enfin, elle tira sur son manteau. Riftan se raidit, surpris, et repoussa sa main.
« A-attends, écoute-moi… s’il te plaît ! »
Maxi trébucha, mais avant qu’elle ait pu finir, l’ourlet de sa jupe s’enroula autour de ses jambes et son corps bascula vers l’avant. Sans Riftan et ses réflexes aiguisés, qui la rattrapèrent par la taille, elle aurait dévalé les marches. Le visage blême, Maxi s’agrippa à ses bras, puis entendit au-dessus d’elle une imprécation lancée d’un ton furieux.
« Bon sang… à quoi tu pensais ?! Tu as failli te blesser gravement ! »
Riftan l’empoigna par les épaules et la réprimanda. Maxi se recroquevilla de peur, mais le défia du regard.
« C’est parce que… R-Riftan… m’ignorait. »
« Bon sang, pourquoi tu ne peux pas simplement me laisser partir ? Pourquoi tu continues à faire ça ? Je ne veux pas entendre les idées absurdes qui te passent par la tête ! »
Maxi baissa les yeux pour lui cacher à quel point ses paroles cruelles l’avaient anéantie. Mais elle ne pouvait pas geindre dans une situation pareille ; elle devait lui montrer qu’elle n’était pas la noble dame fragile et délicate qu’il croyait. Riftan n’hésiterait pas à se servir de ses faiblesses pour la mettre complètement à terre. Elle savait qu’il était déterminé à ne pas l’emmener avec lui hors d’Anatol. Elle retint donc ses émotions et prit la parole aussi calmement que possible.
« Comment… comment peux-tu savoir que c’est absurde… sans même écouter ce que j’ai à dire ? Écoute-moi… et d-décide ensuite… »
Les lèvres de Riftan se pincèrent. Il la fixa de ses yeux brûlants comme des braises, la lâcha, croisa les bras sur sa poitrine et cracha froidement :
« Très bien. Je t’écoute. »
Elle aurait beau se montrer raisonnable et convaincante, son attitude criait clairement « non », quelle que soit sa proposition. Maxi déglutit péniblement.
« J’ai entendu dire que… le voyage jusqu’au Livadon était très difficile. Pour un tel voyage… ce serait dangereux de partir sans m-mage… »
« Je m’en occuperai moi-même et trouverai un nouveau mage. »
« Tu… tu n’y arriveras peut-être pas ! A-Aderon a dit que c’était peut-être i-impossible. »
« Ce n’est pas ton problème. C’est le mien, et je m’en occuperai moi-même. »
Maxi ne trouva rien à répondre à son ton cassant. Voyant que la conversation était terminée, Riftan se détourna pour partir de nouveau, mais elle s’agrippa désespérément à son bras.
« Je… je sais que Riftan ne peut pas me faire c-confiance. Mais… j’ai beaucoup travaillé et j’ai plus de mana maintenant. Si tu ne trouves pas de mage à temps… alors… je pourrais p-prendre la place de Ruth et… !
« Ça suffit ! » Riftan perdit patience et haussa la voix. « Tu crois que c’est une petite promenade de santé ? Comme tu l’as dit toi-même, la route qui mène au Livadon est difficile, et tu veux que je t’emmène dans un voyage pareil ? Je préférerais mourir ! »
Sa voix tonitruante résonna dans le couloir. Il passa une main dans ses cheveux et les ébouriffa violemment. « Peu importe que tu connaisses la magie. Alors, arrête ça tout de suite et ne viens plus m’ennuyer avec ces sottises. »
Riftan dévala les marches à grandes enjambées, et Maxi ne parvint pas à le retenir. Elle resta là, hébétée, à le regarder disparaître. Au bout du couloir, les serviteurs passèrent la tête par les portes pour voir ce qui se passait. Maxi rougit et s’éloigna à la hâte. Son cœur s’alourdit de chagrin ; son refus glacial fit voler en éclats le peu d’assurance qu’elle avait.
Elle regagna sa chambre, abattue et vaincue. Quand le choc s’estompa peu à peu, la tristesse céda la place à la colère. Une colère qu’elle n’avait jamais ressentie auparavant bouillonna au plus profond d’elle. Riftan préférerait mourir plutôt que de l’emmener dans un endroit dangereux. Comment pouvait-on être aussi égoïste ? Comment pouvait-il la forcer à rester tranquillement au château tandis qu’il se jetait sans hésiter dans le danger ? Comment pouvait-il ne pas se soucier de ce qu’elle ressentait ?
Maxi se massa nerveusement les tempes. Après la façon dont leur conversation s’était terminée, elle était certaine de ne pas fermer l’œil de la nuit.
Et s’il était empoisonné par le venin d’un monstre ? Et s’il était grièvement blessé, au point que de simples plantes médicinales ne puissent le guérir ? Si elle restait en arrière, ces pensées la hanteraient pendant des mois. Était-ce cela, la vie confortable qu’il tenait tant à lui offrir ?
Maxi fixa le coin sombre et vide de la pièce, puis repartit d’un pas furieux. Elle aurait beau se disputer avec lui pendant cent jours, ce serait peine perdue. Elle devait d’abord rallier les chevaliers à sa cause. Elle savait que la volonté de fer de Riftan ne fléchirait pas, mais les chevaliers, eux, étaient dans une autre position. S’ils prenaient son parti, ils pourraient faire pression sur Riftan et le convaincre pour elle. Maxi courut vers le terrain d’entraînement, s’accrochant à son dernier espoir.
Le terrain d’entraînement, d’ordinaire si vaste, était bondé. Les chevaliers avaient déjà commencé à se préparer pour partir au Livadon et les serviteurs s’empressaient de les aider. Maxi se faufila entre les chevaliers qui vérifiaient leurs armes et les chevaux qui frappaient le sol du sabot, nerveux. Elle craignait de tomber sur Riftan, mais, heureusement, il était introuvable. Il avait dû partir donner des instructions sur le chantier avant de s’en aller. Elle chercha un visage familier et aperçut bientôt Hebaron en train d’aiguiser une épée aussi grande qu’elle.
Elle courut droit vers lui. « Sir Nirta… puis-je vous parler un instant ? »
Hebaron, assis sur une chaise en bois et occupé à entretenir son épée, leva la tête. « Qu’y a-t-il ? »
Il se leva, dominant de toute sa hauteur la petite silhouette de Maxi. Son air sombre trahissait son irritation, et elle se sentit un peu intimidée. À l’annonce du danger qui menaçait ses compagnons, Hebaron avait perdu tout son optimisme habituel.
« À propos d’h-hier… j’ai quelque chose à vous dire… »
« Allez-y. »
Un peu décontenancée par son ton froid, Maxi regarda autour d’elle. Quelques chevaliers tournaient les yeux vers eux, mais la plupart ne semblaient pas leur prêter attention. Tous étaient occupés à vérifier leurs armes et leurs chevaux, et à affûter leurs épées. Maxi tripota l’ourlet de sa robe et s’efforça de parler avec autant d’assurance que possible.
« J’ai entendu dire qu’il fallait un mage pour le voyage au Livadon… J’aimerais… prendre ce rôle… »
Hebaron ouvrit de grands yeux, stupéfait par sa demande. Il se redressa et la considéra d’un air pensif. « Madame, merci de vous proposer, mais… mais avez-vous obtenu l’autorisation du commandant ? »
Maxi rougit. « Riftan… ne veut même pas m’écouter… Je voulais savoir ce que les chevaliers en pensaient… »
Hebaron hésita et ne lui répondit pas tout de suite. « Le commandant a dit qu’il essayait d’obtenir l’aide d’un mage du comte Robern. Ainsi, vous n’aurez pas à vous mettre en danger. »
« Et si vous n’arrivez pas à trouver de m-mage… qu’est-ce que vous ferez ? »
« Dans ce cas, nous partirons seuls… »
« Pouvez-vous affirmer… que tout le monde arrivera au Livadon sans que p-personne ne soit blessé ? »
La puissante mâchoire d’Hebaron se crispa. Il n’avait pas besoin de répondre ; son expression en disait déjà long. Maxi poursuivit donc d’une voix plus ferme.
« Comme Sir Nirta le sait… depuis que j’ai commencé à travailler à l’infirmerie… je me suis beaucoup améliorée… Medrick lui-même dit que je suis meilleure que le guérisseur m-maladroit qu’ils avaient quand… il travaillait pour les mercenaires. »
« Dame Calypse. » Hebaron l’interrompit, un peu gêné. « Vous avez indéniablement du talent. Tout le monde a été surpris par vos progrès et, pour être honnête, nous avons bien envisagé de vous laisser prendre la place de Ruth. Mais ce voyage ne sera pas facile. Je ne pourrai pas vous obtenir une voiture comme la dernière fois. Vous devrez chevaucher toute la journée et camper jusqu’à ce que nous atteignions une ville. Vous serez exposée à d’innombrables dangers et à des monstres… sans compter que vous ne connaissez pas d’autre magie que celle de guérison. »
« C-ce n’est pas vrai ! J’ai aussi appris la magie défensive. » Maxi releva fièrement la tête et répliqua. « Je peux créer des barrières… assez solides. Même s’il m’est difficile d’en faire une grande… je peux au moins me protéger. »
En réalité, elle n’avait jamais testé la solidité de ses défenses et ne pouvait donc en être certaine, mais Maxi continua à afficher une assurance de façade. Être auprès de Riftan comptait davantage pour elle que sa propre sécurité. S’il était prêt à risquer sa vie sans réfléchir, elle l’était aussi.
« Je ne serai p-pas un fardeau. Alors… »
« Ce voyage sera difficile même pour des chevaliers chevronnés, alors pour vous… »
Hebaron examina sa silhouette avec minutie, comme s’il évaluait un étalon de grand prix.
Maxi fronça les sourcils, outrée par son impolitesse. « Et alors, moi ? »
« Avec votre endurance, le voyage risque d’être trop éprouvant pour vous. »
« M-mais… Ruth n’est-il pas parti en expédition ? »
Ruth était plus grand qu’elle, mais restait mince comparé aux autres hommes. Comme il avait l’habitude de veiller tard pour lire, il avait toujours l’air pâle et faible. Elle était au moins plus active que le mage.
« Je… je suis en meilleure santé que Ruth et j’ai plus d’énergie. S’il peut le faire, je peux le faire aussi… Bien sûr, je n’ai pas autant d’expérience que lui. Mais tout le monde doit bien commencer un jour, non ? »
« … C’est très convaincant. »
Maxi ne savait pas si Hebaron souriait ou s’il fronçait les sourcils. À son expression indécise, elle comprit qu’il hésitait. Il se caressa le menton un instant, puis finit par lever les mains comme s’il s’avouait vaincu.
« Très bien. Si nous ne trouvons pas de mage d’ici deux jours, j’essaierai de convaincre le commandant. »
« M-Merci ! »
Maxi lui adressa un grand sourire, mais Hebaron se contenta de secouer la tête avec un sourire discret.
« Ne me remerciez pas tout de suite. Le commandant pourrait refuser jusqu’au bout. »
« C’est… c’est possible… »
La joie passagère de Maxi s’évanouit au souvenir de l’expression terrifiante de Riftan. À voir le visage assombri d’Hebaron, même lui ne savait pas vraiment comment s’y prendre avec son commandant. Après un long silence, Maxi s’inquiéta davantage encore en voyant son expression. Elle se demanda si elle ne lui mettait pas trop de pression.
« Est-ce que… est-ce que ma présence vous aiderait ? »
Hebaron regarda autour de lui, comme s’il ne savait pas quoi lui répondre, puis finit par gémir et avouer :
« Bien sûr que cela nous aiderait. Nous avons même pensé à traîner ce vieux mage avec nous. »
« M-Medrick n’est pas assez remis… il n’est pas en état de voyager. »
« Je sais… » Il poussa un long soupir. « Ce serait formidable que vous puissiez vous joindre à nous, mais les expéditions sont vraiment éprouvantes. N’y pensez pas à la légère et réfléchissez bien… »
« Je n’y pense p-pas à la légère. Ma décision est prise. Si je reste au château… je ne ferai que m’inquiéter. Je préfère être f-fatiguée. Et… »
Maxi continua de parler à toute allure, le sourire aux lèvres, puis se reprit aussitôt. Elle trouvait étrange de chercher à le convaincre qu’elle aussi pouvait endurer des épreuves. Hebaron l’examina de ses yeux verts, comme s’il tentait de déceler ses intentions cachées. N’en trouvant aucune, il lui adressa un large sourire.
« C’est rassurant. »
Note — Nymeria : Combien de fois ai-je déjà dit qu’Hebaron était le meilleur ?