Chapitre 179
Chapitre 179
Maxi franchit les portes qui menaient au terrain d’entraînement comme un fantôme portant une lampe. Les soldats de garde, surpris de la voir arriver, la dévisagèrent, mais elle se dirigea tout droit vers la salle de réunion sans même leur accorder un regard. Dès qu’elle atteignit le bâtiment faiblement éclairé, des voix fortes, en pleine dispute, lui vrillèrent les tympans.
« Nous ne pouvons pas attendre aussi longtemps ! Il faut partir dès demain ! Ce que je veux dire, c’est que même en nous dépêchant, le voyage nous prendra au moins vingt jours ! »
« Calmez-vous, Sir Nirta. Le commandant a raison. Il n’y a que trois ou quatre petites villes sur la route de la frontière. C’est déjà assez difficile de trouver le nécessaire, alors dénicher un village avec une véritable guilde de mages, n’en parlons pas. Voyager jusqu’à Livadon sans mage serait trop dangereux, surtout avec les monstres qui se multiplient partout. »
« Toutes les guildes de mages sont parties pour Livadon ! Tout le monde le sait. Et avec la prolifération des monstres, tous les seigneurs s’accrochent à leurs mages. Alors, comment voulez-vous en trouver un en si peu de temps ? »
« Nous pouvons en demander un à Osyria. Ils pourraient nous prêter un grand prêtre doué en magie curative. »
« Ha ! Vous ne savez pas à quel point ils sont avares ? Il nous faudra des mois pour obtenir un grand prêtre de leur part. »
« Le Temple central envoie aussi des renforts. Nous pourrions voyager avec eux… »
« Se joindre aux chevaliers sacrés nous obligerait à errer au moins trois semaines pour les retrouver en chemin ! Merde ! Finissez-en avec ces suggestions inutiles ! Mage ou pas, peu importe. Nous avons combattu dans des situations bien plus dangereuses que celle-ci ! N’est-ce pas, commandant ? »
Maxi se figea sur place, le cœur lourd à l’idée que Riftan donne raison à Hebaron. Les illustrations terrifiantes et les descriptions de monstres qu’elle avait lues lui revinrent à l’esprit : des monstres dotés de poisons assez puissants pour dissoudre des os en un instant, des espèces monstrueuses sous-raciales six fois plus fortes que les humains, des sous-espèces de dragons aux attributs magiques redoutables… Aussi forts que fussent les chevaliers du Dragon rouge, ils ne pourraient pas traverser un si long voyage sans en sortir indemnes. Maxi retint son souffle dans l’attente de la décision de Riftan.
Elle n’attendit pas longtemps avant d’entendre sa voix grave. « Il est déraisonnable de partir dès demain. Patientez un peu. Dans quatre jours… non, trois jours, je trouverai un mage. »
« C’est une perte de temps ! Vous essayez d’en trouver un depuis des mois, et le seul que vous ayez réussi à dénicher, c’est ce mage de quatre-vingts ans ! Qu’est-ce qui pourrait bien changer en deux jours… ? »
Hebaron, qui criait avec véhémence, se tut brusquement.
Devrais-je continuer à écouter aux portes comme ça ?
Maxi resta là, agitée, appuyée contre la porte sans se rendre compte que les voix s’étaient brusquement tues. À cet instant, la porte s’ouvrit à la volée et l’imposante silhouette d’Hebaron apparut.
« Qui diable écoute aux portes sans la moindre gêne… » marmonna le chevalier d’un ton menaçant, avant d’écarquiller les yeux en découvrant Maxi devant lui.
« Lady Calypse ? Que faites-vous ici à cette heure ? »
« Je… je… »
Raidie par la surprise, Maxi recula d’un pas. Les autres chevaliers passèrent la tête derrière Hebaron, la regardant avec curiosité. Rouge de honte, elle se sentit prise en flagrant délit.
« Je suis désolée de vous déranger. Je suis tellement inquiète à l’idée de ce qui va… se p-passer… » marmonna-t-elle d’une voix pâteuse.
Riftan passa devant Hebaron et sortit. Les épaules de Maxi s’affaissèrent, effrayée par son expression glaciale. Était-il en colère parce qu’elle errait seule dans le château si tard dans la nuit ? Il la fixa d’un regard courroucé, puis lança un ordre par-dessus son épaule.
« Gabel, ramène-la dans sa chambre. »
Il était évident qu’il cherchait à la congédier. Les lèvres de Maxi tremblèrent.
« Ri-Riftan… Je ne voulais pas m’en mêler. Je… je m’inquiète pour tout le monde… Je voulais savoir ce que vous et les chevaliers comptiez faire… »
« Et qu’est-ce que tu peux y faire ? »
Riftan la coupa sèchement. Maxi le regarda, le visage brisé, sans savoir quoi répondre.
« Peut-être que je peux faire q-quelque chose… »
« Gabel ! » rugit Riftan, l’interrompant délibérément. « Tu es sourd ? Ramène-la dans la grande salle, tout de suite ! Qu’est-ce que tu attends ?! »
Maxi pinça les lèvres en voyant que les chevaliers derrière lui étaient mal à l’aise. Gabel hésita, puis sortit de la salle de réunion et s’approcha d’elle. Riftan saisit la poignée de la porte et lui lança d’une voix glaciale :
« Ne m’attends pas. Va dormir. »
Sur ces mots, il referma la porte, l’empêchant de dire quoi que ce soit de plus. Maxi se retourna à contrecœur. Gabel, qui se tenait près d’elle, lui prit la lampe des mains.
« Tout le monde est à cran à cause des mauvaises nouvelles. Pardonnez-leur s’ils vous parlent durement. Ils sont tous sur les nerfs… »
Maxi adressa à Gabel un sourire destiné à le rassurer, mais il lui parut forcé et crispé. « Ce n’est p-pas grave. C’est plutôt moi qui devrais… m’excuser de vous avoir dérangés. Je n’ai simplement pas pu attendre un p-peu plus longtemps… »
Il leva la lampe pour éclairer les marches devant eux, puis la regarda avec douceur. « Vous étiez proche du mage, madame. Il est tout naturel que vous vous inquiétiez. »
Ils montèrent les escaliers en silence pendant un moment. Maxi avait trop de choses en tête. L’attitude intimidante de Riftan et les arguments échangés dans la salle de réunion tournaient sans cesse dans son esprit. Ce ne fut qu’une fois le jardin traversé qu’elle osa enfin prendre la parole.
« Avez-vous vraiment besoin d’un mage… pour l’e-expédition ? Quand… vous êtes parti pour la capitale, l’autre fois… vous êtes parti sans Ruth. »
Gabel s’arrêta un instant et esquissa un sourire gêné. « La route de Drachium est bordée de grandes villes. Il y a d’innombrables guildes sur le chemin ; nous pouvons nous faire soigner, ou même engager temporairement un mage parmi les mercenaires de la ville. Mais il n’y a rien de tout cela entre Anatol et Livadon. Si nous sommes blessés, nous n’aurons nulle part où nous faire soigner. Voyager sans mage serait donc bien trop risqué. »
« Et si… » Au sommet des marches, Maxi rassembla tout son courage. « Et si vous m’emmeniez… avec vous ? »
Elle sentait le regard scrutateur du chevalier, même dans l’obscurité profonde de la nuit. Elle voulait avoir l’air sûre d’elle, mais ne parvenait pas à dissimuler le tremblement de ses mains. Enfin, Gabel répondit après un moment.
« … Le commandant ne vous donnera jamais son accord. »
Maxi se tut devant cette évidence, mais même après s’être retirée dans la chambre, l’idée ne la quitta pas. Elle se blottit dans son lit en cherchant comment convaincre Riftan. Elle avait vu l’expression des chevaliers. Eux aussi envisageaient cette possibilité, mais aucun n’avait osé prononcer son nom.
Son cœur battait avec anxiété. Il était hors de question que Riftan se rende sans protection dans un endroit infesté de monstres. Elle ne pouvait pas les laisser partir sans guérisseuse pour prendre soin d’eux, même s’ils bénéficiaient de la défense la plus parfaite, même s’ils étaient les meilleurs chevaliers du monde. Elle se mordit la lèvre en attendant que Riftan ouvre la porte. Quelle que soit sa colère, elle ne céderait pas. Elle ne tolérerait pas qu’on envoie son mari sur le champ de bataille sans défense.
Maxi attendit toute la nuit, mais Riftan ne revint jamais, même à l’aube. Elle s’assoupit un instant, puis fut réveillée par le bruit de Ludis qui ouvrait la porte. En voyant sa maîtresse étendue inconfortablement au pied du lit, toujours vêtue de la veille, Ludis écarquilla les yeux. Maxi bondit aussitôt du lit et courut vers elle.
« Lu-Ludis… Riftan est déjà parti ? Je me suis assoupie un instant, je ne l’ai pas vu… »
« Le maître a dormi dans les quartiers des chevaliers cette nuit. »
« Où est-il… maintenant ? »
« Il est dans le petit salon, en train de recevoir un marchand. »
Maxi se frotta rapidement les yeux, qu’elle avait à peine fermés trois heures, puis lissa du bout des doigts ses cheveux en bataille avant de sortir en courant. En descendant l’escalier, elle vit Riftan et le marchand Aderon assis face à face dans un petit salon ancien, richement décoré. Maxi s’arrêta à quatre marches du bas. Leurs voix calmes résonnaient doucement dans le hall.
« Il n’est pas facile de trouver un mage où que ce soit, en ce moment. La seule solution serait d’en engager un à la Tour des mages, mais ce n’est pas simple : ils ont leurs propres règles. Et même si nous parvenions à les contourner, il nous faudrait au moins dix jours. »
« Je ne peux pas attendre aussi longtemps. Et si nous contactions les territoires voisins… ? »
Riftan s’interrompit en la remarquant. Maxi recula instinctivement, mais reprit vite contenance et entra dans la pièce. Son visage se crispa de colère.
« Nous sommes encore en train de parler. Sors. »
« Ri-Riftan… Je veux écouter, moi aussi. Vous cherchez toujours un mage ? Si c’est le cas, je… »
« Je t’ai dit de sortir. »
La voix de Riftan se fit grave et menaçante. Maxi le regarda, puis se tourna vers Aderon.
« Est-ce… est-ce possible d’engager un m-mage d’ici trois jours ? »
Le marchand promena son regard du visage fermé de Riftan à celui, désemparé, de Maxi. Perplexe, il répondit aussi calmement que possible.
« Je suis désolé de le dire, mais… c’est pratiquement impossible. Les seuls territoires voisins sont ceux du comte Robern et du baron Luvein. Comme vous le savez déjà… le comte Robern ne veut pas prêter ses mages, tandis que le comte Luvein n’en a qu’un seul et ne peut donc pas l’envoyer en expédition. »
« Vous voulez dire que c’est i-impossible, alors ? »
« Maximilian ! » La patience de Riftan vola en éclats et il rugit avec fureur. « Ce n’est pas une affaire dont tu dois te mêler ! Je t’ai dit de sortir. »
Maxi hésita devant son ton autoritaire, mais le regarda droit dans les yeux sans reculer.
« Je… je suis votre épouse. Pourquoi cela ne me c-concernerait-il pas ? »
« Ça n’a rien à voir avec toi. »
Elle eut l’impression que mille aiguilles lui transperçaient le cœur. Elle se sentit comme une enfant rejetée par ses parents et serra les mains en poings.
« Si, ça me concerne ! Je… je suis mage ! Vous le savez, Riftan, n’est-ce pas ? Je… »
« Tais-toi. »
Son rugissement, semblable à celui d’une bête féroce, paralysa Maxi tout entière. Elle avait déjà vu Riftan se mettre en colère, mais jamais il ne l’avait regardée avec des yeux aussi menaçants et cruels. Il posa un regard glacial sur Maxi, qui tressaillait de peur, puis se tourna vers Aderon.
« Je veux l’un des mages du comte Robern. Peu importe combien d’or cela coûtera. Peux-tu essayer ? »
« Nous avons des contacts sur les terres du comte Robern… Nous pouvons essayer de joindre l’un de ses mages par l’intermédiaire d’un informateur. Mais si nous nous faisons prendre, notre crédibilité… »
Le marchand laissa sa phrase en suspens, comme s’il était inutile d’expliquer les conséquences. Mais Riftan lui lança une lourde bourse de cuir qui s’écrasa au sol avec fracas.
« Si tu y arrives, je te paierai dix fois plus. Dis-leur que celui qui acceptera l’offre touchera cinq fois ce que lui donne le comte Robern. »
Le marchand ramassa la lourde bourse, la prit dans sa main, puis hocha la tête en soupirant.
« Je ferai de mon mieux, mais ne vous faites pas trop d’illusions. Les mages au service du comte sont comme ses vassaux et servent la famille Robern depuis des générations. Il ne sera donc pas facile de les convaincre. »
« Convaincs-les, quoi qu’il en coûte. » Le ton de Riftan était aussi tranchant qu’une lame. Il se leva et Aderon l’imita, en fourrant la bourse de cuir dans ses bras.
« Je vous ferai un rapport sur l’avancement dans deux jours. »
Le marchand s’inclina devant eux deux et quitta le petit salon. Maxi resta immobile, scrutant l’expression de Riftan. Il prit son manteau sans croiser son regard et sortit. Maxi se précipita à sa suite, mais il accéléra le pas. Elle dut presque courir pour le rattraper.
« Riftan… s’il vous plaît… écoutez-moi. »
Note – LF : Riftan est bien trop dur dans ce chapitre, même s’il essaie seulement de protéger Maxi ☹
Nymeria : Riftan doit se calmer, bordel, sinon je suis prête à en découdre ! Je retire ce que j’ai dit dans la note POV😂Je plaisante, on sait qu’il ne pense qu’à sa sécurité, mais là, c’est trop