Chapitre 177
Chapitre 177
« Oh, je suppose que le joli spectacle est terminé ? » Hebaron traînait sur le côté.
Le chevalier à côté de lui lui donna un coup de coude dans les côtes pour l’avertir que leur commandant les fusillait du regard. L’expression menaçante de Riftan était si glaciale que les sourires des chevaliers s’effacèrent aussitôt.
« Au fait, c’est à qui d’aller patrouiller sur le chantier… ? »
« Ha ha, c’est déjà l’heure ? Allez, Sir Nirta, on s’en va. »
Les chevaliers sortirent de l’infirmerie comme poussés par une force invisible, entraînant Hebaron avec eux. Maxi jeta discrètement un coup d’œil au visage de son mari, se demandant si elle avait blessé son orgueil devant ses hommes, mais Riftan se contenta de regarder les chevaliers s’éloigner, le visage impassible. Puis il se tourna vers elle et baissa la tête. Ses lèvres douces et chaudes glissèrent sur sa peau, y déposant de tendres baisers aussi légers que des plumes, et le nez de Maxi rougit d’embarras.
« Ne m’embrassez p-pas. Je suis… encore en colère. » Maxi se détourna pour l’éviter.
« Tu sais vraiment comment faire souffrir un homme. » Il l’enlaça doucement d’un bras, un sourire narquois aux lèvres. Un profond soupir se perdit dans ses cheveux. « Mais vraiment, s’il te plaît, arrête maintenant. Tu m’as assez fait souffrir pendant trois jours. »
Maxi plissa les yeux, trouvant son attitude ridicule. Elle l’avait ignoré trois jours, et voilà qu’il se comportait comme si elle l’avait torturé. Elle lui lança alors un regard malicieux.
« Je ne voulais pas vous intimider. J’étais… en colère. »
« C’était vraiment terrifiant. » Riftan, qui plaisantait un instant plus tôt, prit soudain un air grave. « Maxi, comme je te l’ai dit, si tu veux vraiment être guérisseuse ici, fais-le… Mais je vais bientôt trouver un autre guérisseur. »
Maxi ne put cacher sa déception. « C’est… parce que vous ne me faites pas assez confiance ? »
« Je sais que tu as du talent. » Il fronça l’un de ses yeux, comme si le fait qu’elle en ait lui déplaisait. « Tout le monde dit que tu t’en sors très bien, et c’est aussi ce que je constate. Mais tu n’étudies la magie que depuis quelques mois ; aucun novice ne peut soigner des centaines d’hommes. Il te faut quelqu’un pour t’aider. »
« …On ne le saura pas tant que je n’aurai pas e-essayé… »
Le visage de Riftan se durcit devant sa réplique maussade. « Ne sois pas têtue. Tu ne peux pas passer tes journées ici à soigner les gens. »
Maxi lui adressa un regard mécontent, mais Riftan avait raison. Si un grave accident survenait, comme la dernière fois, elle ne pourrait pas s’en sortir seule. Elle n’avait aucune raison de refuser qu’un autre guérisseur soit présent ; elle hocha donc la tête à contrecœur, et Riftan lui caressa la joue pour la réconforter.
« Je trouverai un autre guérisseur. N’essaie pas de porter tous les fardeaux sur tes épaules. »
Maxi poussa un soupir résigné. Le fait que Riftan lui ait cédé ce jour-là comptait beaucoup ; il était loin de se montrer aussi conciliant d’ordinaire. Il ne supportait pas de la voir avec un grain de poussière sur les épaules, alors un poids aussi lourd… Pour le moment, elle décida donc de se contenter de son accord. Après s’être assuré qu’elle ne lui en voulait plus, Riftan quitta l’infirmerie, non sans lui faire promettre de ne pas se coucher sans l’attendre ce soir-là.
Maxi devint ainsi la guérisseuse officielle du Château de Calypse. Avec la permission de Riftan, les chevaliers, qui avaient jusque-là hésité à se faire soigner par elle parce qu’ils craignaient leur commandant, vinrent la consulter sans réserve. Ils arrivaient avec des ecchymoses, les talons fendillés et les paumes déchirées, autant de blessures dues aux entraînements. Parfois, des serviteurs et des forgerons passaient eux aussi se faire soigner. Maxi empila des livres de magie dans l’infirmerie afin de pouvoir étudier tout en s’occupant des blessés. Leur nombre augmenta peu à peu, doubla, puis tripla, au point qu’elle vint à manquer de médicaments. En secret, elle priait pour qu’un guérisseur arrive bientôt, tandis que le travail s’accumulait.
Trouver un autre guérisseur se révéla toutefois moins facile qu’elle ne l’avait cru. Tous les sorciers venus à Anatol pour acheter des objets magiques étaient repartis depuis longtemps pour Livadon. Les rares sorciers itinérants, affiliés à des guildes ou à des mercenaires, avaient eux aussi été engagés ou envoyés en mission dans d’autres territoires et dans le nord-ouest.
Après avoir multiplié les démarches et fait jouer ses relations, Riftan parvint à obtenir du comte Robern un sorcier septuagénaire, en échange d’une alliance militaire forcée que le comte souhaitait conclure.
« C’est la première fois de ma vie que je me fais avoir à ce point. » Riftan était écœuré d’avoir conclu une alliance dans des conditions aussi désavantageuses pour un simple sorcier. « J’espère seulement que ce sorcier n’est pas si vieux. Il faut juste qu’il vive assez longtemps pour bien servir Anatol. »
Mais, contrairement à ses espoirs, le sorcier était un vieil homme fluet qui semblait avoir plus de quatre-vingts ans, escorté par six assistants. Maxi, venue accueillir l’invité, contempla avec surprise le vieillard décharné, se demandant comment une personne aussi fragile avait pu survivre à la traversée des montagnes d’Anatol. Ses vêtements amples étaient négligés, son dos formait presque un point d’interrogation, son visage gris et ridé était couvert de plis, et sa barbe clairsemée évoquait des fils de soie de maïs. Il pénétra dans la grande salle d’un pas lent et vacillant, comme s’il risquait de tomber à tout moment, puis s’inclina poliment devant eux. Riftan grogna d’exaspération.
« Je m’appelle Medrick Aron. C’est un honneur d’être reçu par le chevalier le plus renommé de Wedon… » Le sorcier fut interrompu par une quinte de toux saccadée.
« Mon Dieu… » Riftan le regarda, incrédule, puis lui demanda calmement : « Quel âge avez-vous ? »
« Cet humble homme a… soixante-huit ans cette année. »
Maxi fut surprise. Le sorcier ne faisait pas son âge ; il devait bien s’être rajeuni d’une dizaine d’années dans sa déclaration. Riftan semblait penser la même chose. Il était évident que le comte Robern les avait dupés, mais au lieu de déverser sa colère sur le pauvre vieillard, Riftan ordonna à ses hommes de le conduire dans sa chambre, puis fit aussitôt appeler un messager.
« Vous allez… confronter le comte à ce sujet ? »
« Bien sûr, nous devons protester. Personne au monde ne devrait pouvoir me tromper aussi facilement et s’en tirer. » Riftan gronda comme une bête, puis se frotta la nuque avec irritation. « Mais il sera difficile de renvoyer ce vieil homme. À le voir, je doute qu’il puisse refaire le voyage à travers Anatol. »
« Il est peut-être si fatigué par le voyage… qu’il paraît plus épuisé q-qu’à l’ordinaire. Après s’être reposé et avoir repris des forces… je suis sûre qu’il fera un excellent guérisseur. »
Riftan regarda Maxi, qui cherchait à le réconforter autant qu’à se rassurer elle-même. « J’espère ne pas t’avoir ajouté des patients. »
Maxi rit d’un air gêné, sans savoir s’il plaisantait ou s’il était sérieux. Mais, contrairement aux craintes de Riftan, Medrick retrouva visiblement des forces après un bon repas et deux jours de sommeil dans un lit moelleux et luxueux. Lorsqu’elle eut vérifié qu’il était assez bien remis, Maxi le guida jusqu’à l’infirmerie du terrain d’entraînement. Le vieil homme semblait pitoyable et fragile, mais ses yeux brillaient d’un savoir immense, acquis au fil de décennies consacrées à l’art de guérir.
Après avoir examiné les médicaments de l’infirmerie, ainsi que les baumes et les potions de Ruth, il dénoua les bourses de cuir attachées autour de sa taille.
« Le choix d’herbes médicinales est limité ici. J’ai apporté plus de soixante variétés de graines de plantes médicinales. Les serviteurs pourraient-ils préparer un champ à proximité pour les planter ? »
« Il y a un champ d’h-herbes… derrière la grande salle, mais il n’y aura peut-être pas assez de place pour… plus de soixante variétés… »
« Mes herbes pousseront même dans un sol ingrat. Si je pouvais avoir un petit champ que je puisse labourer et préparer, ce serait parfait. »
Maxi sourit devant l’ambition et l’enthousiasme du vieil homme. « Je demanderai aux serviteurs… de le préparer. Je vous en prie, ne le faites p-pas vous-même. »
« Je n’ai peut-être pas la force de labourer le champ moi-même, mais je peux encore semer les graines. Si l’on s’occupe du sol, je peux cultiver la récolte moi-même. »
Impatient de prouver sa valeur au château, Medrick se mit aussitôt à aménager le nouveau jardin médicinal. Avec l’aide des serviteurs, on laboura un nouveau champ et l’on érigea des clôtures selon ses instructions. Et, comme l’avait annoncé le sorcier, il planta lui-même chaque graine.
Maxi se tenait près de lui et l’interrogeait sur chaque plante ; il répondait patiemment à chacune de ses questions. Lors de leurs brèves conversations, elle apprit que Medrick ne possédait pas de grands pouvoirs magiques, mais qu’il en savait bien plus que Ruth sur les propriétés médicinales. Il avait également mis au point sa propre magie psychédélique pour apaiser les troubles psychiques, ainsi que divers sorts capables d’accélérer la croissance des plantes et de les fortifier.
Maxi apprit bientôt que Medrick savait aussi se servir de la magie illusoire pour calmer les patients, qu’il maîtrisait la magie de guérison et qu’il avait créé des formules magiques permettant aux plantes de pousser plus vite et en meilleure santé. Cependant, il n’aimait pas soigner les blessures par la magie. Il préférait appliquer des herbes, des cataplasmes et des emplâtres qu’il préparait lui-même. Selon lui, l’usage excessif de la magie de guérison risquait de créer une dépendance.
« Si la blessure n’est pas grave, mieux vaut laisser le corps se soigner tout seul. Après tout, le corps humain est conçu pour se régénérer. »
« Pourquoi ? Y a-t-il… des effets secondaires, peut-être, à recevoir des soins magiques pendant longtemps ? »
« Il n’y a pas d’effets physiques, mais l’esprit finit par en dépendre ; les gens perdent leur raison et leur conscience d’eux-mêmes. Ils se mettent à croire qu’ils peuvent tout faire, tant qu’il existe une magie pour les soigner. Leur tolérance à la douleur diminue, et ils deviennent de plus en plus dépendants des sorciers. Le mieux, pour les hommes, c’est d’endurer la douleur et d’apprendre de leurs blessures. »
Medrick la regarda attentivement en lui prodiguant ses conseils. « Madame, vous ne devez pas lancer un sort à chaque personne qui vous le demande. Le mana fait partie de notre âme. En consommer trop a des effets à long terme sur le corps. Apprenez à évaluer la gravité des blessures pour décider du traitement nécessaire. Dès l’instant où vous vous laisserez entraîner à soigner toutes les personnes qui se présentent à vous, votre vie de guérisseuse ne sera plus que frustration et souffrance. »
Les enseignements de Medrick différaient beaucoup de ceux de Ruth, et Maxi était fascinée par cette nouvelle façon de voir les choses. Ruth ne lui aurait jamais donné ce genre de conseils. Il admirait passionnément la magie et n’hésitait jamais à utiliser ses pouvoirs. En comparaison, Medrick semblait plus prudent et plus sage ; Maxi comprit aussitôt que sa méthode de guérison convenait bien mieux à ses pouvoirs magiques limités.
Il gagna rapidement leur respect et devint le deuxième mentor de Maxi. Il lui apprit les vertus de diverses herbes, la façon de traiter différents types de blessures et lui donna des conseils sur la magie. Medrick ne maîtrisait pas les sortilèges complexes aussi bien que Ruth, mais ses connaissances magiques n’en étaient pas moins précieuses. Sous la direction de ce nouveau professeur, Maxi progressa de façon remarquable. Elle parvenait désormais à ériger des barrières en prenant la terre pour intermédiaire. Elle réussit également à mieux accélérer son mana. Sans même s’en rendre compte, elle était devenue une sorcière et une guérisseuse bien plus compétente.
La prospérité d’Anatol ne cessait elle aussi de croître. La construction de la route touchant presque à sa fin, des files de marchands venus du sud affluèrent à Anatol avec leurs cargaisons inestimables. Voyant que les travaux avançaient bien, ils proposèrent généreusement de soutenir sans limite le projet suivant, qui visait à agrandir le port. L’investissement était considérable, mais il s’agissait de la voie la plus rapide vers le continent occidental et les bénéfices seraient énormes. Leur territoire se transforma rapidement : le petit village rural devint une ville. L’activité y était si intense qu’on aurait eu du mal à croire qu’une immense bataille contre des monstres faisait rage dans le nord-ouest.
Sans les messagers de Livadon, Maxi aurait peut-être complètement oublié les innombrables hordes de trolls. Pourtant, tous les dix jours, de terribles nouvelles leur parvenaient : des monstres avaient pris d’assaut des châteaux et dévasté des villages. Pour ne rien arranger, la situation était plus grave que prévu, et l’armée de monstres était bien plus importante que ne l’avaient imaginé les renforts envoyés depuis Wedon. La bataille risquait fort de s’éterniser.