Chapitre 176
Chapitre 176
Bien que Maxi ait affirmé ne plus vouloir le voir, c’était impossible puisqu’ils partageaient la même chambre. Le croiser était inévitable. Elle décida donc d’adopter une attitude puérile : lui faire la tête.
« Maxi, parlons. »
Riftan, qui était monté dans leur chambre plus tôt que d’habitude, faisait les cent pas près du lit, nerveux. Comme une chenille, Maxi restait immobile sous les couvertures, roulée en boule. Riftan tendit la main et tira sur la couverture, mais elle s’y agrippa de toutes ses forces, les doigts tremblants. Elle alla même jusqu’à ronfler, comme pour lui faire comprendre qu’elle dormait.
« Bon sang, je sais que tu ne dors pas. Lève-toi. »
Il devait s’agacer de plus en plus, car il tirait avec une force croissante sur les couvertures. Mais Maxi serra les yeux de toutes ses forces, s’efforçant de ne pas perdre le maigre abri qu’elles lui offraient. Elle entendit le lit grincer près d’elle.
« Tu comptes vraiment continuer comme ça ? Tout à l’heure, j’ai… » La voix de Riftan s’adoucit soudain. Puis, comme s’il renonçait, il cessa de tirer sur les couvertures. Maxi sentit le matelas s’affaisser lorsqu’il s’assit à côté d’elle. Après un long silence pesant, il reprit d’un ton froid : « Très bien. Fais ce que tu veux. »
Riftan retira ses chaussures et s’allongea près d’elle. Rancunière, Maxi se tortilla pour s’éloigner autant que possible et se blottit tout au bord du lit. Elle ne voulait pas lui parler, mais il renonçait si facilement à se réconcilier avec elle que cela la contrariait. Qu’est-ce qu’elle voulait, au juste ? Qu’il la prenne dans ses bras, qu’il la réconforte ? Qu’il s’excuse pour ses paroles blessantes ? Quoi qu’il en soit, l’attitude glaciale de Riftan la faisait se sentir trahie.
Le froid persista le lendemain. Maxi resta cachée sous les couvertures jusqu’à ce que Riftan finisse par la laisser tranquille, à contrecœur. Alors seulement, elle se leva et alla se réfugier dans la tour de Ruth. Elle passa la journée à lire et à broyer des herbes comme d’habitude, mais les paroles blessantes de Riftan tournaient en boucle dans son esprit et l’empêchaient de se concentrer.
Maxi s’affala sur le bureau et se mordit la lèvre. Malgré tous ses efforts et les progrès qu’elle avait accomplis, Riftan ne la reconnaissait pas à sa juste valeur. De plus, en matière de compétences, elle n’arrivait même pas à la cheville de la ravissante mage royale qui aurait pu être son épouse.
Elle savait que ses pensées étaient irrationnelles, mais elle n’y pouvait rien. Riftan avait clairement fait comprendre qu’il n’avait pas l’intention de l’inclure dans sa vie en dehors de la chambre, ce qui se résumait en pratique à cinq heures par jour. Maxi était comme un chat domestique, qui passait ses journées dans une pièce et ne recevait une caresse que de temps à autre, quand cela lui convenait. Pourtant, pourquoi avait-elle le cœur si lourd ? Elle était habituée aux rejets et à vivre en se croyant inutile.
Ces pensées dévalorisantes l’accaparaient tant qu’elle ne parvenait pas à se concentrer sur son travail. D’ordinaire, à cette heure-là, elle passait à l’infirmerie, mais elle hésita longuement. La veille encore, elle s’était disputée à grands cris avec Riftan devant tout le monde, dans une scène aussi houleuse qu’humiliante. Elle ne savait pas si elle aurait le cuir assez épais pour affronter les autres. Mais ne pas se montrer froisserait son amour-propre : tout le monde penserait qu’elle avait été vaincue par ses paroles.
Maxi fronça les sourcils. Elle ne voulait pas qu’on la prenne pour une femme timide et faible. Elle redoutait qu’on la compare à la princesse, si vive et brillante. Après une longue lutte intérieure, elle se rendit enfin à l’infirmerie, avec un sac rempli d’herbes préparées. Comme prévu, les chevaliers la dévisagèrent d’un air gêné tandis qu’elle traversait leurs quartiers, où se trouvait l’infirmerie.
Elle aurait voulu s’excuser en disant qu’elle était seulement venue réapprovisionner les armoires à médicaments. Arrivée à l’entrée du terrain d’entraînement, elle se cacha derrière les grandes grilles de fer et regarda autour d’elle pour vérifier que Riftan n’était pas dans les parages, puis fila vers les quartiers des chevaliers.
Lorsqu’elle se glissa dans l’infirmerie par la porte latérale, elle aperçut un homme distingué, le poignet bandé. Dès que leurs regards se croisèrent, il se redressa et s’inclina poliment devant elle.
« Salutations, Lady Calypse. Je ne pensais pas que vous viendriez aujourd’hui. »
« Je suis venue réapprovisionner les herbes… Il n’y a presque plus d’a-antidouleur… » Elle prononça ces mots d’une voix presque inaudible, puis regarda son poignet. « Vous vous êtes blessé au p-poignet ? Voulez-vous… que je lance un sort de guérison ? »
« Je vais bien. J’ai mis un bandage pour amortir les chocs et protéger mes articulations quand je manie mon épée. » Le chevalier lui adressa un sourire bienveillant et agita la main pour signifier que ce n’était rien.
Maxi soupira, soulagée. Elle avait craint que Riftan ne lui ait interdit l’accès à l’infirmerie, mais, à en juger par l’attitude de l’homme, ce n’était pas le cas. Elle s’installa au bureau près de la fenêtre et se mit à trier les herbes qu’elle avait apportées. Le chevalier s’inclina rapidement et s’en alla. Le bruit des épées qui s’entrechoquaient résonnait au loin tandis que Maxi rangeait les herbes dans des boîtes en bois. Soudain, une voix forte venue de la porte la tira de sa concentration.
« Oh, vous vous êtes déjà réconciliée avec le commandant ? »
Maxi se retourna et esquissa un sourire incertain. « B-bonjour, Sir Nirta. »
« Bonjour, Lady Calypse. » Hebaron entra et la salua d’une révérence basse et exagérée.
« Vous allez mieux ? »
« Je ne me sens p-pas particulièrement mal. » En vérité, elle avait l’impression d’être une véritable épave.
Maxi referma sèchement le couvercle de la boîte à médicaments. En voyant son air sombre, Hebaron eut un sourire entendu, comme s’il avait deviné toute l’histoire rien qu’à son expression.
« Ah, je vois. Vous êtes toujours en guerre, tous les deux. »
« N-non, je ne suis pas en guerre. »
Maxi lui lança un regard noir pour son insolence. Mais Hebaron, qui avait la réputation de taquiner les autres et de les chercher, ne cilla même pas devant sa démonstration de férocité. Maxi soupira et changea de sujet.
« Qu’est-ce… qu’est-ce qui vous amène ? Vous êtes blessé ? »
« Comme vous le voyez, je vais parfaitement bien. Quelques-uns d’entre nous partent neutraliser des monstres dans les environs, alors je suis venu chercher du matériel de secours. »
« S-sur cette étagère, j’ai mis des médicaments hémostatiques… des antidotes et des baumes cicatrisants dans ce sac, là… »
Hebaron s’approcha de l’étagère, prit le sac et quitta l’infirmerie d’un pas léger. Maxi passa le reste de la journée assise au bureau, à lire un ouvrage sur la médecine du Sud. Elle devait rentrer avant le coucher du soleil. Il était encore tôt, mais Riftan pouvait rentrer en avance une nouvelle fois, et elle ne voulait pas le croiser. Une fois de retour, elle dîna rapidement et se coucha.
Cette fois, il ne rentra qu’après qu’elle se fut véritablement endormie. Maxi s’appliquait à l’éviter. Chaque jour, elle se couchait tôt et se levait tard. Après trois jours à se faire complètement ignorer, Riftan finit par perdre patience.
Maxi soignait les égratignures et les contusions des chevaliers à l’infirmerie lorsque Riftan apparut soudain. Hebaron et deux autres hommes le suivirent en douce, bien décidés à ne pas manquer une seconde de leur querelle. Maxi leur jeta un bref regard, puis baissa vite la tête et fit semblant de prendre des notes sur un parchemin. Riftan s’approcha du bureau et la fixa d’un air sombre.
« Maxi, parle-moi. »
Il la supplia, mais Maxi ne prit même pas la peine de lever la tête, tandis que sa plume courait sur le parchemin. Elle sentait son regard brûlant lui transpercer le sommet du crâne.
« Maximilian Calypse, tu ne m’entends pas ? » articula Riftan mot par mot.
« Sir Nirta. »
Maxi se tourna vers Hebaron, qui s’appuyait contre le mur. Le chevalier se redressa d’un bond et la regarda, perplexe, sans prêter attention à Riftan, qui la fixait avec insistance.
« Pourriez-vous dire à la personne devant moi… que je n’ai r-rien à lui dire ? »
Un silence inquiétant tomba. Hebaron regarda tour à tour Maxi et Riftan avant de prendre la parole, hésitant.
« Commandant… votre épouse n’a rien à vous dire. »
« Je l’ai entendu ! » Riftan serra les dents et frappa le bureau si fort que Maxi crut qu’il allait le briser. « Moi, j’ai quelque chose à dire. »
« Sir Nirta. » Hebaron la regarda, visiblement mal à l’aise, mais Maxi fit comme si elle ne l’avait pas remarqué et poursuivit. « Veuillez dire à la personne devant moi… que je ne veux pas e-entendre ce qu’il a à dire… »
« Commandant… votre épouse dit que… »
« J’ai des oreilles, moi aussi ! »
Riftan cria entre ses dents, puis baissa la tête et prit le visage de Maxi entre ses mains, essayant de la forcer à le regarder dans les yeux. Mais elle résista obstinément. Désespéré et agité, il semblait complètement désemparé.
« Ne fais pas comme si je n’étais pas là. Regarde-moi et parle-moi ! »
« N-non… Je ne veux pas… »
À sa réponse, Riftan inspira profondément. Il ouvrit la bouche, la voix brisée.
« Maxi, je me suis mal exprimé, l’autre fois. Je n’ai jamais voulu rabaisser tes efforts ni faire comme s’ils ne comptaient pas. » Il continua de la supplier désespérément, alors même qu’elle évitait toujours son regard. « Je m’inquiétais, c’est tout. Je ne veux pas être un poids pour toi ! Si tu endosses ce rôle, les gens ne cesseront pas de te harceler pour que tu les soignes. Un jour, tu pourrais te retrouver dans une situation comme celle de l’autre fois. Bon sang, je ne veux pas que tu souffres ! »
« Vous… Vous pensez que je ne p-peux pas m’en sortir… Riftan ? » Le regard toujours fixé sur le bureau en bois, Maxi parvint à murmurer d’une voix contenue. « C’est sans doute parce que vous pensez… que je ne peux pas être aussi douée que la princesse A-Agnes. C’est pour ça… que vous vous inquiétez autant. »
« Pourquoi est-ce que tu reparles toujours de son nom ? Bon sang, oublie la princesse Agnes ! » Riftan se passa la main dans les cheveux, vaincu. « Maxi, je t’en prie. Regarde-moi. Regarde-moi et parle-moi. »
Sa voix désespérée était celle d’un enfant pitoyable qui implorait l’amour de ses parents. Incapable de lui résister, Maxi leva lentement la tête. Riftan gémit de douleur en voyant les larmes monter aux yeux de Maxi.
« Je ne voulais vraiment pas te blesser. » Paniqué, il lui reprit le visage entre ses grandes mains. « Je veux juste que tu aies une vie tranquille. »
« Même si… si je ne le veux p-pas ? » Elle murmura d’une voix tendue et vit son expression stupéfaite, comme si ses mots venaient de lui transpercer le cœur. Elle se força à continuer, la voix tremblante. « Riftan… Je ne veux pas mener une vie tranquille… Je… veux faire quelque chose dont je suis capable. Apprendre de nouvelles choses… utiliser la m-magie… c’est merveilleux, amusant… et gratifiant… Quand vous me dites que vous ne voulez pas que je fasse quoi que ce soit… ça me brise le cœur. »
Riftan pinça les lèvres et baissa la tête, complètement vaincu. Il avait l’air accablé.
« Je comprends ce que tu veux dire. » Il marmonna, impuissant. « Si tu veux vraiment devenir guérisseuse, alors vas-y. Je t’en prie, ne me regarde simplement plus avec cet air-là. Ne m’évite plus jamais. »
Riftan ressemblait à un enfant en larmes qui implorait ses parents de l’aimer. C’était elle qui avait été blessée par ses paroles ; alors pourquoi avait-il l’air d’avoir subi des jours et des jours de torture ? Maxi le regarda avec méfiance. Quand elle comprit qu’il attendait une réponse, elle hocha légèrement la tête. Les épaules de Riftan, tendues à se rompre, s’affaissèrent visiblement de soulagement et il la serra contre lui.
À cet instant, les chevaliers qui avaient suivi leur dispute en silence éclatèrent en applaudissements pour saluer cette conclusion satisfaisante. Maxi rougit jusqu’aux oreilles en réalisant qu’elle venait de se disputer comme une enfant devant un public, mais Riftan se contenta de gronder les chevaliers, furieux.
« Si vous avez fini de regarder, fichez le camp. »
Note – FL : c’est l’un des chapitres les plus drôles, à mon avis XD J’adore que Maxi ait fait intervenir Sir Nirta HAHAHA
Nymeria : ALORS, on a enfin eu une vraie discussion ! C’est tellement rare, je suis comblée T^T J’espère qu’ils pourront désormais construire une relation plus mûre, sur un pied d’égalité ! Et Maxi est si mignonne quand elle est en colère, ça me rappelle sans cesse mon chat roux qui crache quand je l’énerve, haha (Et on sait tous que c’est Hebaron qui a lancé les applaudissements, pas vrai ?)