Chapitre 174
Chapitre 174
La visite désagréable qui revenait depuis ses dix-sept ans s’était de nouveau présentée. Maxi se leva précipitamment pour sauver sa belle robe de satin, que la couturière avait minutieusement confectionnée pendant deux semaines entières.
Dès que Maxi demanda de l’aide à Ludis, la servante lui apporta aussitôt de l’eau chaude, un linge propre et une nouvelle robe. Maxi fronça le nez de dégoût et s’essuya entre les jambes avec une serviette chaude et humide, avant d’enfiler une culotte épaisse doublée de lin. Elle se tourna plusieurs fois vers le miroir pour vérifier qu’aucune tache n’avait échappé à son attention sur ses hanches. Elle n’aimait pas particulièrement porter cette culotte, car elle lui donnait des hanches aussi larges que celles d’un canard.
La sensation désagréable dans le bas-ventre, douloureux comme s’il abritait des cailloux glacés, l’agaçait. À l’idée de devoir endurer cela pendant au moins cinq jours, elle poussa un soupir.
« Ne soyez pas trop déçue, madame. »
Maxi se tourna vers Ludis, l’air perplexe devant ces paroles réconfortantes inattendues. La servante poursuivit avec prudence :
« Certains couples mettent plus de trois ans à avoir leur premier enfant. Si vous gardez l’esprit serein, Dieu vous accordera le plus beau des enfants lorsque le moment sera venu. »
Maxi cligna des yeux, hébétée. Ce n’est qu’alors qu’elle comprit que ce phénomène incommodant signifiait qu’elle n’était pas enceinte. L’anxiété commençant à l’envahir, elle prit la parole avec lenteur.
« N’est-ce pas étrange… que ça a-arrive… aussi t-tard ? »
« C’est simplement que le moment n’est pas le bon. » Ludis la rassura d’un sourire tendre. « Comme vos règles sont arrivées en fin de mois, madame, vous avez dû vous faire de grands espoirs. Il arrive qu’elles soient en retard… Ne vous inquiétez pas tant, madame. »
Ironiquement, Ludis semblait plus déçue qu’elle en prononçant ces mots. Maxi ne s’était même pas rendu compte de son retard. En fait, depuis son arrivée à Anatol, son cycle était devenu plus régulier. Auparavant, elle n’avait ses règles que tous les deux ou trois mois, et il lui était même arrivé d’attendre cinq mois.
Perplexe, elle se mordit la lèvre. Les autres femmes saignaient-elles plus souvent qu’elle ? Et Rosetta ? Elle plissa les yeux et tâtonna de la main, s’efforçant de se concentrer et de fouiller dans ses souvenirs, mais rien ne lui revint. Les deux sœurs n’avaient jamais été assez proches pour échanger des confidences aussi intimes.
À l’idée qu’un grave défaut puisse l’empêcher d’avoir un enfant, un frisson glacé lui parcourut l’échine. Le visage hagard et sans vie de sa mère lui revint en mémoire. Maxi se détourna pour cacher son agitation et demanda d’un ton détaché :
« Je voudrais boire un t-thé chaud. Une tisane… pourriez-vous m’en préparer ? »
« Bien sûr, madame. Je m’en occupe tout de suite. »
Dès que Ludis eut quitté la pièce, Maxi s’effondra devant le bureau et se prit le visage entre les mains. Elle aurait voulu dire la vérité à Ludis et lui demander conseil, mais elle craignait que celle-ci n’en parle à Riftan. Comment réagirait-il s’il apprenait que quelque chose n’allait peut-être pas chez sa femme ?
Elle savait bien à quel point un héritier comptait pour les hommes. Il ne faisait aucun doute que Riftan désirait un fils à qui transmettre le château et le territoire. Elle avait l’impression d’avoir une épine plantée dans la gorge. Continuerait-il à la chérir et à prendre soin d’elle si elle connaissait le même sort que sa mère ?
Maxi parcourut nerveusement le parchemin. Mais, à mesure que la douleur dans son ventre s’intensifiait, ses pensées, même lorsqu’elle parvenait un instant à les rassembler, se brisaient aussitôt. Elle fixa sans but les lettres qui dansaient devant ses yeux, puis jeta sa plume avec frustration. L’encre éclaboussa le bureau et y laissa une tache informe. Maxi contempla le désordre en silence, puis posa la tête sur le bureau en écoutant les gouttes de pluie frapper la vitre.
Pourquoi les soucis s’acharnent-ils ainsi sur moi ? À l’idée qu’un malheur fatal puisse s’ajouter à la longue liste de ses défauts, son regard s’assombrit.
Arrête de trop réfléchir. Ludis a raison, ce n’est simplement pas le bon moment, se répétait-elle désespérément. C’était une vieille habitude : se torturer en imaginant l’avenir le plus sombre et le plus cruel qui soit.
Elle avait un mari parfait, bien au-delà de ce qu’elle aurait pu espérer mériter ; elle avait davantage de gens à qui parler ; elle avait un endroit sûr et confortable qu’elle pouvait appeler son foyer ; elle commençait à vaincre son bégaiement, petit à petit ; elle apprenait même la magie !
Maxi s’efforça de chasser les inquiétudes qui rongeaient son esprit. Si Dieu était vraiment miséricordieux, elle croyait qu’il finirait sûrement par lui accorder la bénédiction d’avoir un héritier en bonne santé.
Riftan revint dans leur chambre, trempé jusqu’aux os par la pluie. Son manteau, alourdi par l’eau, pendait comme une algue et laissait deviner la forme de son armure dessous ; ses bottes étaient couvertes de boue. Maxi sortit du lit et lui posa une serviette sur la tête. Ses joues, mouillées par la pluie, étaient glacées comme de la glace.
« Tout ce temps… vous êtes resté sous la pluie ? »
« Nous avons dû empêcher la terre et la boue de dévaler la route. Je ne peux pas laisser les deux derniers mois de travail partir en fumée. »
Il referma la porte du dos, puis ôta sur place ses bottes boueuses et son manteau détrempé pour ne pas salir le tapis coûteux, avant de les jeter dans un panier.
« Il pleut… autant que ça ? » demanda Maxi, un peu surprise par tous les problèmes qu’il devait prendre en compte.
« Je ne crois pas que la pluie va devenir beaucoup plus forte. Le problème, c’est que les monstres ont fragilisé le sol. Et la mousson d’été commencera dans quelques mois ; mieux vaut donc s’y préparer à l’avance. »
Il ôta son armure et ses vêtements trempés. Maxi le conduisit devant la cheminée et lui tendit une grande serviette, assez ample pour l’envelopper. Tandis qu’il se réchauffait quelques instants devant le feu, des serviteurs diligents apportèrent dans la pièce une baignoire remplie d’eau chaude. Comme toujours, Riftan lui proposa de prendre un bain avec lui, mais Maxi resta figée, le visage crispé par l’embarras, et lui annonça qu’elle était « impure ». Il la regarda, perplexe.
« Si tu n’es pas propre, tu n’as qu’à venir te laver avec moi. »
Maxi fut un peu déconcertée qu’un homme capable de tout puisse dire une chose aussi irréfléchie. Depuis son arrivée à Anatol, elle n’avait eu ses règles que quatre fois : une fois pendant qu’il était absent, et les trois autres alors qu’il était très occupé. Elle n’avait donc jamais eu à lui expliquer une situation aussi embarrassante. Confuse, Maxi balbutia :
« C’est c-ce jour-là… »
« Quel jour ? »
Maxi le regarda, les yeux pleins de larmes. Son mari, qu’elle croyait être l’homme le plus parfait au monde, affichait un air d’une ignorance stupéfiante. Ses yeux allèrent d’un côté à l’autre, tandis qu’elle se demandait comment il pouvait être aussi obtus. Comment allait-elle lui expliquer la situation sans perdre sa dignité ?
« Ce que je veux dire, c’est que… d’aujourd’hui à la fin de la s-semaine… nous ne pouvons pas… remplir nos d-devoirs conjugaux… à cause de mon é-état. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? » Le visage de Riftan se figea. « Ne parle pas par énigmes et explique-toi clairement. Tu me repousses ? »
Maxi resta bouche bée devant son ton inquisiteur. Elle n’avait sans doute pas le choix : il lui faudrait parler franchement pour qu’il comprenne. Les yeux pleins de larmes, elle s’exclama :
« J’ai du sang dans m-mon… là ! Ça c-coule ! »
Le visage de Riftan se vida de ses couleurs en un instant. Maxi écarquilla les yeux en le voyant blêmir comme un parchemin. Il s’approcha et entreprit d’examiner chaque partie de son corps, visiblement bouleversé et inquiet.
« Tu saignes… mais d’où ? Comment t’es-tu blessée ? Montre-moi où, il faut te soigner tout de suite ! »
Maxi fut terrifiée à l’idée qu’il découvre réellement d’où venait le sang, mais Riftan semblait encore plus effrayé qu’elle. Elle s’efforça de le retenir alors qu’il tentait de la déshabiller pour trouver l’origine du saignement.
« C-ce n’est p-pas ça ! Je ne me suis p-pas blessée ! Je n’ai rien ! »
« Tu viens de dire que tu saignais ! »
Dieux du ciel. Il n’avait vraiment pas l’air d’avoir la moindre idée de ce que les femmes traversaient régulièrement. Maxi ne savait pas si elle devait éclater de rire ou hurler de frustration. Elle décida d’abord de le calmer et de s’expliquer aussi posément que possible.
« Dans c-ce monde… toutes les femmes en âge de se marier… s-saigent régulièrement. C’est très… naturel. Ma n-nourrice m’a dit… que c’était la p-preuve qu’on pouvait avoir des enfants… »
« Tu en es sûre ? Tu n’es ni malade ni blessée ? »
Maxi acquiesça avec conviction. Riftan fronça légèrement les sourcils, l’air incrédule et méfiant, puis demanda :
« Mais d’où est-ce que tu saignes ? »
Maxi rougit comme une tomate. Elle n’aurait jamais imaginé se retrouver dans une situation aussi embarrassante. Fallait-il vraiment tout lui expliquer elle-même ? Elle hésita un instant, puis lui chuchota à l’oreille, bien qu’ils fussent seuls. Ils risquaient de se retrouver dans la même situation à l’avenir ; mieux valait tout lui expliquer convenablement plutôt que de subir encore cet embarras.
« C’est… vrai ? »
Après avoir entendu ses explications, Riftan baissa les yeux vers elle, incrédule. Il était toujours aussi pâle.
« Tu en es sûre ? Là… c’est normal que ça saigne ? »
« C’est p-parfaitement normal ! Toutes les f-femmes doivent p-passer par là. »
« Ça a déjà dû t’arriver. Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ? »
« Parce que je pensais… que vous le s-saviez… forcément… D’habitude, ce n’est pas quelque chose qu’on doit e-expliquer… Ma nourrice m’a dit… que si je le disais à demi-mot… vous comprendriez… »
À sa grande surprise, les joues de Riftan se teintèrent légèrement de rouge. Il haussa la voix pour se justifier, cherchant à excuser son ignorance.
« Maxi, j’ai grandi dans une compagnie de mercenaires remplie d’hommes. Depuis que je suis devenu chevalier, j’ai passé toute ma vie en expédition et sur les champs de bataille. Qu’est-ce que tu veux que je sache des femmes ? Tout ce que je sais, c’est qu’elles ont des seins, qu’il est impossible de savoir ce qu’elles pensent et qu’elles peuvent avoir des enfants ! »
Maxi le regarda avec méfiance. Il parlait comme s’il n’avait jamais eu d’amante avec qui partager une intimité, et qui aurait pu tout lui apprendre sur les femmes. Sceptique, elle détailla son visage anguleux et viril, ses yeux sombres et intenses, son corps sculpté : tout était parfaitement harmonieux. Il était trop beau et trop parfait pour prétendre ne pas connaître grand-chose aux femmes.
Même si Riftan n’avait jamais cherché activement à séduire des femmes, elles auraient tout de même dû se jeter à son cou. Maxi se rappela les deux femmes effrontées du festival qui avaient flirté avec lui. Il était peu probable qu’un homme aux désirs aussi ardents que Riftan ait pu résister à de telles tentations. Elle lui lança un regard chargé de jalousie.
Note — Nymeria : J’étais un peu en colère au début, pour être honnête. Le cycle irrégulier de Maxi, quand elle vivait au duché, était très certainement dû à la malnutrition… Argh, ce père indigne ! Et la pauvre ne sait rien et croit que c’est encore un « défaut »… Oh, mon petit cœur ! 🙁
Mais ensuite Riftan a détendu l’atmosphère et m’a fait tellement rire ! Bon sang, j’ai dû m’arrêter de lire un moment, tellement je riais, lmaooo