Chapitre 173
Chapitre 173
Traducteur : -LF
« Vous connaissez cette poudre. Celle-ci, qui permet d’arrêter les saignements, est faite à partir de feuilles et de racines de concombre séchées, réduites en poudre puis mélangées à un peu de farine et à diverses herbes. J’en ai préparé plus qu’il n’en faut, mais si vous venez à en manquer, vous pourrez en fabriquer en suivant cette recette. Il faut être précise dans les proportions, alors utilisez une balance. J’ai aussi écrit d’autres recettes de remèdes simples ; lisez-les de temps à autre. »
Ruth posa sur le bureau un parchemin couvert d’écritures serrées, une petite balance et un mortier avec son pilon, qui servaient à broyer les herbes. Maxi, qui s’efforçait de noter ses instructions à la plume, leva vers lui un regard inquiet.
« I-il faut… autant de remèdes ? »
« On ne sait jamais. Comme vous avez dû le constater, la magie de guérison a ses limites. Mieux vaut se préparer à toute éventualité. »
Ruth haussa légèrement les épaules et commença à lui montrer comment utiliser la balance. Maxi s’efforça de retranscrire ses explications aussi précisément que possible sur le parchemin. Elle savait que Ruth avait de lourdes responsabilités, mais cela dépassait ce qu’elle avait imaginé. La pression de devoir le remplacer pesait lourdement sur ses épaules.
« Je crois vous avoir tout expliqué. À présent, je vais vous confier les clés de la tour. » Ruth, les bras croisés sur la poitrine, leva les yeux au plafond et sortit une clé de sa poche. « Rien ici n’est particulièrement dangereux, mais, si possible, évitez de toucher à autre chose qu’aux herbes et aux livres. »
« J-je ferai attention… »
Maxi prit soigneusement la clé, puis un silence étrange s’installa un instant. Ruth se gratta l’arrière de la tête hirsute et prit un air embarrassé.
« Veuillez prendre soin de Sir Riftan et des autres chevaliers. Ils se croient tous immortels et n’hésitent donc pas à faire n’importe quoi. Ça m’angoisse de les laisser derrière moi, mais je ne m’inquiéterai pas trop puisque vous êtes là. »
Maxi lui adressa un doux sourire. Elle savait à quel point Ruth se dévouait à Riftan et aux chevaliers. C’était par attachement à Anatol et à ses habitants qu’il avait pris le temps de lui enseigner divers sorts de magie. Elle répondit d’une voix aussi enjouée qu’elle le put, pour tenter de le rassurer.
« Ne vous inquiétez pas pour nous… prenez soin de vous et revenez sain et sauf. Je travaillerai dur et je ferai de mon mieux… parce que nous sommes tous de tout cœur avec vous, R-Ruth. »
« Je l’espère bien. »
Ce ne fut qu’alors que les épaules de Ruth s’affaissèrent, comme s’il se rappelait soudain sa situation. « À partir de demain, je ne pourrai plus dormir dans un lit pendant un bon moment. »
« Mais vous ne dormez déjà jamais dans un l-lit. » Maxi secoua la tête, perplexe.
« Au moins… dormez dans un lit chaud ce soir. Et puis, pour le dîner… j’ai demandé au cuisinier de préparer un festin particulièrement somptueux, alors ne le manquez pas… venez manger dans la grande salle. »
« J’avais justement l’intention d’y aller. Je ne pourrai pas faire de vrai repas pendant un moment, alors autant manger tant que je le peux et me remplir l’estomac. Allons-y, rentrons. »
Ruth répondit avec entrain et se dirigea vers la porte. Maxi rassembla ses parchemins et le regarda s’éloigner avec pitié. Elle plaignait Ruth, qui s’apprêtait à partir pour un voyage éprouvant. De plus, elle aurait du mal à surmonter seule les divers imprévus qui l’attendaient. Ce ne fut qu’alors qu’elle comprit à quel point elle dépendait de ce sorcier indiscret. Maxi prit la voix la plus douce possible.
« Je vous remercie sincèrement… pour t-tout. Grâce à votre aide, Ruth… nous avons traversé plusieurs crises… »
« A-Attendez, un instant ! Ne dites pas des choses d’aussi mauvais augure. » Ruth la fusilla du regard et fit un bond, comme si Maxi venait de prononcer une malédiction. « On dirait que vous me faites vos adieux pour toujours. »
« M-mais… j’essayais simplement de dire… »
« Bref, c’est gênant, alors arrêtez. Un simple au revoir suffira. »
Elle se mordit les lèvres. Elle voulait seulement lui témoigner sa sincère gratitude, mais Ruth ne semblait pas disposé à l’entendre.
« B-bien. Alors… au revoir, et revenez vite. Ça vous va ? »
« Oui, ça ira. J’espère que vous resterez en bonne santé. »
Ruth marmonna quelques mots en descendant l’escalier et poussa un soupir étouffé. Puis, par-dessus son épaule, il lança à Maxi un regard malicieux.
« Et, à mon retour, j’espère bien entendre une bonne nouvelle. »
« U… une nouvelle ? »
« Je dis simplement qu’on ne tardera pas à apprendre la naissance de Calypse II. »
Maxi rougit jusqu’aux oreilles. En voyant son visage écarlate, Ruth gloussa, puis éclata de rire. Elle lui lança un regard indigné et dévala les marches.
Vraiment, même faire ses adieux sincèrement était d’une difficulté insurmontable !
***
Ce soir-là, le dîner fut le plus somptueux qu’ils eussent jamais servi. Des cygnes rôtis et des porcelets entiers trônaient avec élégance au centre des tables ; on servit en abondance des dizaines de plats généreusement assaisonnés de clous de girofle, de noix de muscade, de cumin et de poivre. Les chevaliers échangèrent des plaisanteries malicieuses et se firent leurs adieux tout en savourant les mets opulents et le vin de qualité que les domestiques avaient préparés avec soin. Aucun d’eux n’affichait la moindre inquiétude ni la moindre tristesse.
En voyant les chevaliers se lancer des plaisanteries et s’injurier comme s’ils allaient se revoir dès le lendemain, Maxi se demanda si, un jour, elle aussi devrait sourire en envoyant Riftan pour un long voyage. Pour l’instant, elle ne parvenait pas à l’imaginer. Rien que la pensée de lui faire ses adieux lui donnait l’impression que son corps allait se déchirer en deux.
Elle leva les yeux vers son visage baigné par la douce lueur des bougies et songea à la place considérable que Riftan avait prise dans sa vie. Elle ne supporterait pas qu’il soit loin d’elle pendant six mois. Tout aurait été merveilleux si Riftan avait été un simple seigneur de campagne plutôt qu’un chevalier ; mais, dans ce cas, elle ne l’aurait jamais épousé.
Elle sirota son vin et tenta discrètement d’apaiser son cœur tourmenté. Elle aurait voulu adresser des paroles réconfortantes aux chevaliers qui partaient, mais resta muette, incapable de prononcer le moindre mot.
Le lendemain, les chevaliers partirent en expédition avant l’aube. Des dizaines d’immenses chevaux de guerre, les flancs chargés de provisions, franchirent les portes en rangs ordonnés, montés par des chevaliers en armure. Maxi grimpa sur le rempart et les regarda traverser les douves. Sir Rikaido ouvrait la marche, menant son cheval sur la route qui luisait d’un bleu sombre dans la lumière de l’aube ; Ruth et Sir Karon le suivaient de près. Le martèlement rythmé des sabots sur la terre résonna longtemps.
Elle agita son mouchoir dans la brise fraîche et humide du matin jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Riftan, qui se tenait au premier rang pour les voir partir, le visage fermé, tourna la tête vers elle.
« Vous pouvez rentrer, maintenant. Le vent souffle de façon étrange ; il pourrait bientôt pleuvoir. »
Maxi suivit anxieusement du regard les silhouettes des chevaliers qui s’éloignaient, désormais réduites à la taille de fourmis.
« V… vont-ils s’en sortir ? »
« Ils s’en sortiront. Quand il pleut, les chances de rencontrer des monstres diminuent, ce qui jouera en leur faveur. Mais… j’espère que la pluie cessera avant le soir… » Riftan fronça les sourcils et leva les yeux vers le ciel sombre. Un soupir agacé lui échappa. « L’expédition me préoccupe déjà, mais c’est surtout la construction de la route qui m’inquiète. Je dois quitter le château avant qu’il ne pleuve. »
Il rapprocha doucement son visage du sien et déposa un baiser sur son front froid, avec un sourire tendre. Ces derniers temps, elle voyait souvent Riftan lui sourire ainsi. Quand il affichait ce sourire juvénile, les rides de son visage s’effaçaient et il paraissait dix fois plus séduisant et beau.
« Vous avez le visage froid. Ne vous promenez pas dehors et retournez vous reposer dans notre chambre. »
Il lui frotta les lobes des oreilles et lui murmura ces mots sur le ton qu’on emploierait avec un jeune enfant. Maxi rougit et grommela, mécontente.
« J-je ne suis pas une petite fille… »
« Soyez sage et écoutez-moi. »
Riftan lui embrassa les paupières, puis lui pinça les joues d’un geste taquin. Ses doigts rugueux et la douce chaleur de ses lèvres lui plaisaient. Elle leva les yeux vers lui avec avidité. Elle aurait voulu qu’il la caresse et l’embrasse davantage, mais il sembla se contenter de ce léger baiser et la raccompagna doucement au château en lui disant de se dépêcher. Maxi ne put que ravaler sa déception et regagner sa chambre d’un pas traînant.
***
Comme Riftan l’avait prédit, une pluie régulière se mit à tomber vers midi. Maxi contempla avec mélancolie les gouttes scintillantes qui se déversaient comme un brouillard sur le jardin luxuriant. Les fleurs colorées semblaient avoir perdu leur éclat en penchant la tête, et même les feuilles d’un bleu profond paraissaient noircir, ternies et trempées par la pluie.
Le vent froid et violent fit trembler les fenêtres, redoublant son inquiétude pour les chevaliers. Elle avait de la peine pour eux : c’était leur tout premier jour d’expédition, et ils devaient déjà traverser les sentiers escarpés de la montagne par ce temps.
« On dirait que la pluie n’est pas près de s’arrêter. » Même Ludis, assise près de la fenêtre à coudre en silence, poussa un soupir.
« O-on dirait bien… »
« Je n’arrive pas à croire qu’il se soit mis à pleuvoir juste au moment où les chevaliers sont partis en expédition… »
Ludis se frotta la joue d’un geste las et posa son ouvrage pour se lever et allumer la cheminée. Maxi regarda par la large fenêtre, en écoutant les gouttes tambouriner contre les vitres.
La construction de la route se passera-t-elle bien ?
Quand il pleuvait, les monstres se montraient moins souvent, et les risques d’accident étaient donc faibles. Un instant, son esprit passa d’une inquiétude à une autre. Maxi secoua la tête.
Ce n’est pas le moment de perdre mon temps en vaines inquiétudes. Je devrais plutôt perfectionner mes compétences pour remplacer Ruth au plus vite.
Maxi commença par sortir la pile de parchemins que Ruth lui avait confiée et les trier. Ils n’étaient pas classés du tout : c’était un véritable fouillis, comme s’ils avaient été rangés par quelqu’un qui n’avait aucun talent pour l’organisation. Les informations sur les herbes, la magie, les soins et les recettes de remèdes étaient toutes mélangées. De plus, certains passages étaient incomplets, comme s’il manquait des informations. Elle soupçonna que quelques parchemins étaient restés dans la tour.
Je ne sais pas si c’est de la méticulosité… ou du chaos.
Elle décida de se rendre plus tard à la tour, d’abord pour étudier ce qu’elle comprenait, puis pour retrouver les informations manquantes. Maxi prit des feuilles de parchemin vierges et recopia les formules magiques en les simplifiant. Ruth lui en avait préparé deux sortes. La première accélérait la circulation de son mana afin d’augmenter sa puissance magique ; la seconde doublait la quantité de mana qu’elle pouvait mobiliser.
Maxi s’était secrètement attendue à trouver sur les parchemins un puissant sortilège, comme la magie des flammes de la princesse royale, mais ses épaules s’affaissèrent de déception. Même si elle apprenait un sort aussi puissant, avec ses réserves actuelles de mana, elle ne pourrait tout juste produire qu’une flamme de la taille de celle d’une bougie. Tout ce qu’elle savait faire, c’était lancer des sorts de guérison, de détoxification et de récupération. En dehors de cela, sa magie était limitée et stagnait. Si elle tentait d’apprendre un nouveau type de magie, il était évident que les choses ne se passeraient pas comme elle le souhaitait.
Mieux valait se concentrer sur la pratique et le renforcement des sorts qu’elle savait lancer. Convaincue de la justesse de son jugement, Maxi se mit à étudier la structure des formules magiques. Une fois sa décision prise, elle commença à les mémoriser. Heureusement, Ruth lui avait laissé des explications détaillées, ce qui lui permettait de comprendre facilement leur fonctionnement.
Le problème, c’est la pratique…
Elle se demandait comment apprendre à appliquer seule une nouvelle formule magique sans l’aide de Ruth, mais elle n’avait pas le choix : elle devait essayer. Elle se concentra avec ardeur et mémorisa la structure complexe des formules magiques.
Elle étudia ainsi longuement, lorsqu’une vive douleur lui traversa soudain le bas-ventre. Maxi, qui trempait sa plume dans l’encrier, sentit quelque chose couler entre ses jambes et se raidit.