Chapitre 171
Chapitre 171
Maxi dut s’y reprendre à cinq fois avant de parvenir à repousser la fine branche de bois. Pourtant, le résultat n’était toujours pas à la hauteur pour être utile en situation réelle. Après un long entraînement éprouvant, ils décidèrent donc d’explorer une autre méthode de magie défensive. Maxi, qui peinait depuis des jours à mémoriser formules et théories, laissa tomber les épaules, déçue, mais Ruth ne céda pas. Il ne voulait pas s’obstiner dans une méthode qui ne lui convenait pas. Sans même faire de pause, il passa aussitôt à une autre leçon et dessina une nouvelle formule magique au sol.
« Il existe deux types de sorts défensifs dans l’univers de la magie. Le premier crée un bouclier abstrait, l’autre une barrière physique. Puisque ton bouclier ne sert pratiquement à rien, nous n’avons pas d’autre choix que d’apprendre le second type. »
« Alors… je dois apprendre une nouvelle formule ? Il… m’a fallu toute une semaine pour mémoriser la précédente… »
« La formule de base est presque identique, tu ne devrais donc pas mettre longtemps à l’apprendre. De plus, ce type de barrière ne demande qu’un quart du mana nécessaire à l’autre. »
Maxi plissa les yeux et le foudroya du regard. « A-alors pourquoi… ne m’as-tu pas enseigné ce type de bouclier dès le début ? »
« La formule magique des boucliers abstraits est moins compliquée. Contrairement à un bouclier formé à partir de mana pur, une barrière physique transforme les éléments matériels qui t’entourent pour créer un bouclier. Comme elle implique de manipuler la matière, elle demande des calculs et des formules plus complexes que les boucliers abstraits. »
Ruth poursuivit ses explications tout en traçant des formules au sol à l’aide d’un bâton. Maxi contempla ces dessins d’une complexité excessive, et son visage se décomposa d’effroi.
« Et… et si je m’entraînais davantage à créer un bouclier abstrait ? Je… je pourrais m’améliorer avec le temps. »
« C’est possible, si vous parvenez à augmenter votre réserve de mana. Mais cela prendra au moins un an. Vous devez apprendre une magie que vous puissiez utiliser dès maintenant. Vous feriez mieux d’en maîtriser autant que possible avant mon départ. »
Maxi détourna les yeux des formes complexes qui lui donnaient le vertige et regarda Ruth.
« Aurais-tu… reçu un ordre royal t’enjoignant de p-partir pour l’expédition ? »
« Cela ne saurait tarder. J’ai reçu hier un message de Livadon : la situation s’aggrave. Les grands prêtres d’Osyria discutent déjà des mesures à prendre. »
Si Osyria était impliquée, il allait de soi que les sept royaumes rassembleraient des renforts. Maxi regarda Ruth avec inquiétude.
« Combien de temps… faut-il pour atteindre Livadon ? »
« Environ un mois. Il faut deux semaines à cheval, sans faire de halte, pour rejoindre la frontière au nord-ouest d’ici. De là, il faut encore dix jours en bateau. Si nous rencontrons des monstres en chemin, le trajet durera plus longtemps. »
Le moral de Maxi s’assombrit et elle soupira, rien qu’en imaginant ce terrible voyage.
« Ça… doit être un voyage éprouvant… »
« Tu l’as dit. Traverser les monts Lexos m’a suffi pour toute une vie de souffrance, et voilà qu’une autre fichue expédition se profile ! Pour être honnête, j’aimerais rester coincé à Anatol au moins dix ans. »
Ruth laissa retomber les épaules en se lamentant. Maxi s’inquiétait un peu pour lui : il n’avait même pas le courage de rejoindre sa chambre pour dormir, et pourtant, il allait devoir entreprendre un si long voyage. Des monstres rôdaient aux quatre coins du monde ; le trajet jusqu’à Livadon ne se déroulerait certainement pas sans encombre.
« Est-ce que… ça ira vraiment si seuls quelques chevaliers partent pour l’expédition ? »
« Nous ne pouvons pas envoyer tous les chevaliers sauver Livadon et laisser Anatol sans protection, n’est-ce pas ? » Ruth répondit avec sarcasme et acheva rapidement la formule. « Et puis, nous ne sommes pas les seuls à répondre à l’appel de Livadon. En avançant vers le nord-ouest, nous serons rejoints par des chevaliers envoyés par d’autres royaumes. »
« Des chevaliers… d’autres royaumes… ? »
« Seigneur Calypse n’est pas le seul vassal du roi. Sur ordre de celui-ci, chaque seigneur enverra ses propres chevaliers, et une grande armée sera ainsi constituée. C’est la procédure habituelle lorsqu’on envoie des renforts à un royaume allié. »
« Je… je vois… »
« Des troupes partiront de Wedon, de Balto et d’Osyria. Peu importe le nombre de monstres qui s’uniront, nous devrions régler le problème avant la fin de l’automne. » La confiance de Ruth rassura un peu Maxi. « Quand tout sera terminé… je pourrai rentrer à Anatol au plus tard au début de l’hiver. »
« J’espère sincèrement que ce sera le cas. »
Ruth acheva enfin la formule, épousseta ses paumes et se redressa.
« En attendant, il faudra bien que vous preniez ma place d’une manière ou d’une autre. »
« B-bien sûr… je ferai de mon mieux. »
Maxi courba les épaules sous le poids de la responsabilité que Ruth venait de lui imposer.
« Mais… il y aura peut-être des situations que j’aurai du mal à gérer seule… Avant ton départ, ne devrions-nous pas trouver au moins… un autre guérisseur ? »
« Si je le pouvais, je l’aurais déjà fait. » Ruth soupira et croisa les bras sur sa poitrine. « Tous les magiciens se rassemblent à Livadon à cause du chaos semé par les monstres. Les salaires des sorciers ont presque doublé, alors ils sont tous décidés à s’y rendre. En outre, la demande est si forte que personne n’acceptera de s’installer à Anatol, à moins qu’on lui offre une rémunération exorbitante. »
Le visage de Maxi reflétait une anxiété profonde. Le monde était plus chaotique qu’elle ne l’avait cru. Ruth la regarda gravement.
« Voilà pourquoi nous devons améliorer tes talents magiques autant que possible avant mon départ. Ainsi, je partirai l’esprit un peu plus tranquille. »
« J-je vais essayer. » répondit Maxi, impuissante, en contemplant la formule magique complexe qui s’étalait devant elle comme une toile d’araignée.
Ruth lui tapota les épaules pour l’encourager, puis se mit à lui expliquer les principes de la magie, étape par étape.
***
Comme Ruth l’avait prédit, l’ordre royal de fournir des renforts arriva dix jours plus tard. Riftan reçut le décret royal des mains du messager. Il en parcourut rapidement le contenu, puis convoqua aussitôt les chevaliers pour en discuter. Maxi arpentait nerveusement la pièce, dans l’attente du retour de Riftan : elle devait connaître la décision finale concernant leur réponse à l’ordre.
Il avait clairement dit qu’il n’avait pas l’intention de laisser Anatol sans protection et qu’il enverrait un autre chevalier à sa place. Mais, selon les termes du décret royal, il pouvait encore changer d’avis. Le roi Reuben aurait pu lui ôter toute possibilité de refuser.
Elle joignit les mains et pria. L’idée qu’il la quitte si longtemps lui rongeait le cœur et lui brûlait les nerfs. L’attente lui sembla durer une éternité, jusqu’à ce que la porte de la chambre s’ouvre enfin. Maxi tourna la tête au bruit et vit entrer Riftan, épuisé. Elle se précipita vers lui comme un coup de vent.
« A-alors… quelle est la décision ? Qu’est-ce qui était écrit dans le décret ? Tu… tu ne comptes pas quitter Anatol, n’est-ce pas ? »
« Hé, du calme. »
Il la saisit par les épaules, visiblement surpris par son brusque accès d’émotion. Mais elle lui agrippa les avant-bras et s’approcha, fébrile.
« Tu pars pour Livadon ? »
« Je t’ai dit que je n’en avais pas l’intention. »
Un sourire discret dansa sur ses lèvres. Riftan dégagea doucement les mains de Maxi, détacha l’épée de sa taille et la posa contre le lit. Elle le suivit et continua de le bombarder de questions.
« Alors… qui a été choisi pour partir à ta place ? »
« Uslin Rikaido dirigera l’expédition. »
Riftan s’effondra dans un fauteuil et se massa la nuque raide.
« Nirta et Rikaido se sont chamaillés pour obtenir cette mission au point d’épuiser les chevaliers. J’ai dû les écouter hurler pendant trois heures. Leurs cris m’ont assourdi. »
Maxi lui lança un regard compatissant en se rappelant que ces deux chevaliers se comportaient comme des ennemis mortels. S’ils s’étaient disputés, leurs cris avaient dû être assourdissants.
« On dirait que… Sir Rikaido a gagné cette fois… »
« Nirta partait avec un désavantage. Des chevaliers alliés venus du monde entier vont se rassembler. Un commandant issu des mercenaires ne manquerait pas de provoquer des réactions hostiles. Rikaido, en revanche, est issu d’une famille éminente : il est donc préférable qu’il en soit le représentant. » Une pointe de dérision perçait dans la voix de Riftan lorsqu’il prononça « famille éminente », mais il se contenta de claquer doucement la langue avant de poursuivre. « Les arguments de Nirta étaient solides, mais j’ai fini par le convaincre que les querelles intestines ne mènent à rien de bon. Au fond, c’est quelqu’un de raisonnable. Ça ne va pas avec sa carrure d’ours. »
Maxi hocha la tête, se souvenant qu’Hebaron avait toujours l’air si doux. « Qui d’autre part ? »
« Elliot Caron et Lombardo accompagneront Rikaido. Il y aura dix autres chevaliers, vingt écuyers, trente hommes à cheval, ainsi qu’un magicien… Au total, soixante-quatre hommes partiront pour Livadon. »
« E-est-ce que je peux faire quelque chose pour aider aux préparatifs ? »
Riftan fronça légèrement les sourcils à sa suggestion. « Tu n’as pas à t’inquiéter. Ils feront leurs propres bagages et ont tous l’habitude de ce genre de tâches. »
« Quand même… s’il leur faut quelque chose, je le ferai préparer. Ils partent pour un long voyage… Je dois bien pouvoir faire quelque chose pour les aider. »
« Alors, dis aux domestiques de préparer un dîner somptueux. » Il sourit avec amertume.
« Les préparatifs de l’expédition seront terminés demain. Ils partiront à l’aube, le lendemain. Demain soir sera donc le seul moment où nous pourrons leur offrir un dîner d’adieu. »
Maxi observa attentivement son expression et comprit qu’il répugnait à se séparer de ses hommes. Elle le comprenait. Leur lien s’était forgé dans le sang et le feu ; personne ne pouvait envoyer sans joie ses chevaliers à la guerre, eux qui l’avaient suivi fidèlement à travers la vie et la mort. Elle hocha vivement la tête, résolue à demander au cuisinier d’utiliser les meilleurs ingrédients, des épices coûteuses et le meilleur vin de garde pour le dîner du lendemain.
« Je leur dirai… de préparer les plats les meilleurs et les plus délicieux… »
« Je t’en prie. »
Avec un léger sourire, il retira ses grosses bottes de cuir et défit la ceinture serrée de sa tunique. Maxi prit ses bottes, les posa soigneusement contre le mur et demanda à Ludis de préparer un bain.
Pendant ce temps, Riftan se posta devant la fenêtre ouverte et laissa la fraîcheur de la brise nocturne apaiser son corps. Il contempla ses terres plongées dans l’obscurité. Maxi ouvrit le coffre, en sortit une nouvelle tenue de nuit et s’arrêta pour regarder la silhouette de Riftan.
Son dos large semblait plus raide que d’habitude, et ses traits acérés étaient assombris. Le cœur de Maxi se serra douloureusement en le voyant épuisé, irrité par toutes les charges qui pesaient sur ses épaules. Son devoir envers le roi, son devoir de seigneur, celui de commandant des chevaliers… tant de responsabilités. Même un homme d’acier aurait fini par plier.
Maxi hésita, puis s’approcha lentement et passa les bras autour de sa taille. Riftan se tourna légèrement vers elle et lui adressa un doux sourire.
« Qu’est-ce que c’est ? Tu essaies encore de me séduire ? »
« C’est j-juste que… tu as l’air triste et fatigué… »
Rougissant, elle feignit d’épousseter sa tunique. Un léger rire échappa à Riftan. Il l’enserra de ses bras puissants et déposa un baiser sur sa tête.
« Tu es de plus en plus séduisante chaque jour. Ça m’excite. »
Maxi enfouit le visage contre son torse large, soulagée de voir l’atmosphère sombre qui l’enveloppait se dissiper. Elle éprouvait de la peine pour les chevaliers, mais la joie de savoir que Riftan ne partirait pas pour un endroit aussi dangereux l’emportait.
Note — Nymeria : C’est TROP MIGNON, mon Dieu, ils sont devenus tellement adorables ensemble ! Mon cœur est comblé <3