Chapitre 165
Chapitre 165
Traducteur – LF
Relectrice – Nymeria
« Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi es-tu si surprise ? »
Max fronça les sourcils en voyant que ce n’était que Ruth, qui haussa les épaules d’un air exagérément désinvolte.
« Ne fais pas l’innocent… Qu’est-ce que tu espérais en t’approchant de moi à pas de loup ? »
« Par les dieux, qui s’approche de qui à pas de loup ? J’ai marché tout à fait normalement, non ? »
« Tu pourrais au moins faire un peu de b-bruit. »
« Il aurait fallu que je crie : “Ruth, le grand mage, est arrivé” ? »
Il rétorqua sans ciller et tira une chaise en face d’elle. Max ne savait pas si elle devait rire ou s’énerver de l’impolitesse de Ruth. Même s’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps, il n’avait pas changé.
Le mage bâilla à s’en décrocher la mâchoire, le visage aussi sombre que d’habitude, puis lui prit le livre des mains et le parcourut rapidement.
« Plusieurs descriptions sont erronées. À proprement parler, les hommes-lézards sont plus proches d’une sous-espèce de dragon que des monstres de sous-race. Leur corps contient des pierres de mana et ils peuvent lancer des sorts. Les archives de lord Calypse devraient apporter des explications plus détaillées que ce livre. »
« Il y a une grande d-différence entre une sous-espèce de dragon et un monstre de s-sous-race ? »
« Bien sûr, il y a une grande différence. Le fait qu’ils partagent un ancêtre avec les dragons leur confère de puissantes aptitudes magiques, comme leur Souffle du Dragon si particulier. Ils possèdent aussi d’excellentes défenses contre la magie, si bien que de nombreux sorts n’ont aucun effet sur eux. C’est ce qui les rend si difficiles à vaincre. » Il reposa le livre sur le bureau et se gratta la tête, l’air accablé. « Les hommes-lézards sont bien plus redoutables que les trolls. Ils sont intelligents, savent utiliser la magie et possèdent des capacités physiques exceptionnelles. Il est donc difficile de les tuer à l’épée comme par la magie. Un seul d’entre eux est plus difficile à affronter que dix trolls réunis. »
À présent mieux renseignée, Max promena les yeux sur le dessin d’une créature qui semblait être un croisement entre un lézard et un humain. Elle avait un visage reptilien, un corps musclé couvert d’écailles et une longue queue. La bête étrange n’avait pourtant pas l’air aussi intelligente qu’il le prétendait. Tandis qu’elle plissait les yeux pour lire la description en dessous et essayer de comprendre à quel point ce monstre était dangereux, Ruth tapota le bureau du bout des doigts, comme pour attirer son attention.
« Au fait, pourquoi lis-tu un livre sur les monstres ? »
« Hier… j’ai entendu les nouvelles apportées par les jeunes chevaliers. Ça m’a donné envie de savoir de quels m-monstres il parlait… »
Ruth se tapota le menton d’un air pensif, puis reprit : « On m’a dit que tu avais soigné un chevalier blessé par le venin de loups-garous grâce à un sort de purification. Tu as donc entendu parler de l’affaire. »
Max acquiesça d’un air raide. « Au nord du Livadon… j’ai entendu dire qu’une armée de monstres s-saccageait les villages. Les Chevaliers du Dragon rouge… participeront-ils à l’e-expédition ? »
« Il est encore trop tôt pour le savoir. Mais il est possible qu’on les appelle en renfort. »
Max eut l’impression que tout son sang se retirait de son corps. Même si elle s’était attendue à cette réponse, son cœur se serra à l’idée d’être séparée de Riftan. Elle se mordit la lèvre, se rappelant la distance qui séparait le plateau de Pamela. Combien de temps durerait l’expédition, cette fois ? Des mois ? Peut-être même des années ? Voyant son teint pâle, Ruth ajouta prudemment :
« Il reste beaucoup de choses à superviser à Anatol pour le seigneur. Nous en avons discuté jusqu’aux petites heures du matin hier et avons conclu que sir Hebaron ou sir Uslin prendrait la tête d’une partie des troupes si on les appelait en renfort. »
« C-c’est vrai ? » Ruth acquiesça avec un sourire contrit à la question pressante de Max, qui ne parvenait pas à dissimuler son soulagement. « À moins que la situation ne l’y oblige, lord Calypse ne quittera pas Anatol pour une longue période. La construction de la route est un projet très lucratif. En outre, moins d’un an s’est écoulé depuis la conquête du Dragon Rouge ; nous ne pouvons pas laisser le territoire sans défense pendant plusieurs mois une nouvelle fois. »
« Une s-situation qui l’y obligerait… Tu veux dire que Riftan se joindrait à l’expédition si cela arrivait ? »
Ruth hésita avant de répondre, mais finit par se montrer franc. « Si la situation au Livadon s’aggrave, lord Calypse devra intervenir. Et si le roi Reuben désigne lord Calypse pour participer à l’expédition, il ne pourra pas facilement désobéir à ses ordres. »
Ruth fit jouer ses doigts, pesant les différentes possibilités, puis poussa un profond soupir. « Les chevaliers doivent se plier à tant de préceptes pénibles. “Protéger les faibles, obéir au monarque et respecter les préceptes de la voie de l’épée.” Lord Calypse n’est pas un fervent défenseur de la chevalerie, mais… il ne peut pas ignorer ces commandements. Cela nuirait à la réputation qu’il a tant travaillé à bâtir. »
« O-oui… »
Le visage de Max s’assombrit lorsqu’elle se rappela les paroles de la princesse Agnes : le roi soupçonnait la loyauté de Riftan. Il se pouvait que le roi Reuben aille jusqu’à le désigner pour l’expédition, simplement pour le mettre à l’épreuve. L’accord conclu entre les Sept Royaumes était un traité destiné à préserver la paix et la sécurité de toute la population du continent. Il relevait de la juridiction des lois de la cour, et même Riftan n’avait pas le pouvoir de s’y opposer à la légère.
Max contempla les dessins des hideuses créatures au fil des pages et se mordit les lèvres jusqu’à sentir la douleur. Son estomac se noua tandis qu’elle imaginait Riftan combattant d’immenses armées de monstres. Aussi habile qu’un chevalier puisse être, rien ne garantissait qu’il s’en sortirait indemne. Elle avait été témoin à plusieurs reprises de l’imprudence de Riftan et savait qu’il ne se ménagerait pas au combat : il n’hésiterait pas à se battre comme un démon en première ligne.
Une colère soudaine l’envahit. Riftan était un hypocrite : il s’inquiétait de façon obsessionnelle pour sa sécurité, mais ne se souciait pas du tout de la sienne. Quelle idée absurde pouvait-il bien avoir en tête ? Elle bouda, vexée et trouvant injuste d’être la seule à s’inquiéter au point d’en avoir mal au ventre. La voix calme de Ruth interrompit soudain le cours incessant de ses pensées.
« Je participerai aussi à l’expédition. »
Max releva la tête. Ruth, qui contemplait le plafond, les bras croisés, prit la parole comme s’il réfléchissait à voix haute.
« Un long voyage jusqu’au Livadon nécessitera la présence d’un mage. Que ce soit lord Calypse ou un autre chevalier qui prenne la tête des troupes, il ne fait aucun doute que je devrai les accompagner. Cela signifie que le Château de Calypse aura encore plus besoin de tes talents magiques qu’à présent. »
« De… mes talents magiques ? »
Max le regarda, anxieuse, face à cette remarque inattendue. Ruth acquiesça d’un air sérieux.
« Bien sûr, je ne t’y oblige pas. Anatol compte actuellement un nombre considérable de mercenaires. Il y a sûrement des mages parmi eux. Je pourrais sans problème en engager un, mais convaincre un mage mercenaire de s’installer ici serait trop compliqué. Si nous ne trouvons pas de mage compétent, dame Calypse serait la seule à pouvoir réagir en cas d’accident, comme celui d’hier. » Il poursuivit d’un ton calme, puis se mit à faire les cent pas derrière Max, hésitant. « Je sais que cet accident t’a beaucoup éprouvée. C’était en grande partie ma faute : j’aurais dû te prévenir de ce qui arriverait si tu épuisais ton mana. Je voulais m’excuser à ce moment-là, mais lord Calypse m’a lancé un regard si menaçant que je n’ai pas osé venir te voir… »
« Tu n’as pas besoin de t’excuser. Ruth, tu as aussi dû partir en hâte à cause des attaques de wyvernes… tu ne pouvais pas prévoir ce qui allait arriver. »
« Non, je savais qu’un accident était possible à cause de ces monstres. Mais je ne pensais pas que vous iriez aussi loin pour aider les blessés. »
Max ne sut que répondre à cette franchise brutale. « E-enfin, c’est pour ça que j’ai appris la magie. Pour a-aider… en cas d’accident… Tu m’as bien appris la magie dans ce b-but, non ? »
« C’est vrai, je te l’ai enseignée dans cette intention. Mais… je ne pensais pas que tu t’en servirais aussi activement. »
Il l’avoua en haussant les épaules. Max resta abasourdie, le visage se figeant peu à peu. Elle se sentit trahie par l’homme qui avait insisté pour qu’elle apprenne la magie, mais n’avait pourtant pas attendu grand-chose d’elle. Elle le fixa froidement et remarqua que Ruth avait l’air inhabituellement mal à l’aise.
« Je vous prie de m’excuser d’avoir sous-estimé votre sens de la justice, dame Calypse. Vous ne pouvez pas savoir à quel point j’ai regretté, sincèrement, de vous avoir enseigné la magie. Quand j’ai appris que vous aviez perdu connaissance, j’ai été rongé par la culpabilité toute la nuit. »
« La conscience de Ruth n’est p-pas si développée… p-pas du tout. »
« Inutile de dire ça. Je m’en suis vraiment, sincèrement voulu pour ce qui s’est passé. »
Max ne répondit pas et se contenta de le fusiller du regard. Ruth se gratta la nuque, honteux, sans doute conscient de l’avoir réellement offensée.
« J’ai compris une nouvelle fois qu’il n’y a rien de plus dangereux qu’un savoir incomplet. Si vous m’en donnez l’occasion, je vous enseignerai tout ce qu’il faut savoir pour utiliser la magie sans danger et faire face aux différentes situations de crise… »
« Tu ne t’attendais pas à grand-chose… de ma part… »
« Ce n’est pas vrai. Je voulais dire que dame Calypse a dépassé mes attentes. Vous avez réagi de façon remarquable. C’était peut-être un peu excessif, mais cela ne faisait pas longtemps que vous appreniez la magie et vous m’avez aidé autant que vous le pouviez. »
Max leva les yeux vers lui, cherchant à savoir s’il parlait vraiment du fond du cœur. Ruth la rassura calmement, son regard empreint de sincérité.
« Si vous avez complètement récupéré depuis la dernière fois, j’aimerais reprendre les leçons de magie là où nous les avions laissées. Si vos compétences continuent de s’améliorer, dame Calypse, j’en serai grandement soulagé. »
Max déglutit avec difficulté sous la pression croissante qu’il faisait peser sur elle. Elle aussi sentait qu’elle devait perfectionner ses talents magiques. Elle vivait à Anatol depuis moins d’un an et avait pourtant déjà connu deux accidents majeurs.
Au début de l’hiver, elle avait soigné un grand nombre de blessés attaqués par des loups-garous sur un chantier d’abattage ; plus récemment, les wyvernes avaient attaqué le chantier de la route. Rien ne pouvait lui garantir que cela ne se reproduirait jamais.
Si elle devait faire face à de nombreux blessés sans que Ruth soit là, elle n’était pas sûre de pouvoir gérer la situation correctement. Max, qui tentait d’évaluer froidement ses capacités, secoua la tête. Son mana s’épuisait après avoir soigné quatre ou cinq personnes ; ses compétences actuelles ne suffisaient pas.
Elle ignorait combien de mois d’entraînement il lui faudrait pour pouvoir remplacer Ruth. Rassemblant toute son assurance, Max parvint à peine à prononcer les mots, comme s’ils lui glissaient de la bouche avec le sable.
« D’accord. Si tu m’enseignes… je ferai de mon mieux. Même si Riftan est contre… je veux quand même c-continuer à apprendre à utiliser la magie. »
« Alors, c’est décidé. Passe à la bibliothèque quand tu auras le temps. J’y serai, sauf si quelque chose de particulier m’en empêche. »
Il lui adressa un sourire satisfait et lui tapota l’épaule.