Chapitre 163
Chapitre 163
Traducteur – LF
Relectrice – Nymeria
Maxi devait s’occuper. L’oisiveté lui rappelait son séjour au château de Croix et lui donnait l’impression d’être une coquille vide. Elle décida donc de se rendre aux cuisines pour surveiller les domestiques et vérifier que le dîner se préparait bien. À peine avait-elle descendu l’escalier et pris le chemin de la grande salle qu’une voix retentit dans son dos.
« Lady Calypse ! »
Maxi tourna la tête vers la voix. Sir Gabel Laxion et Sir Lombardo franchirent la porte grande ouverte, le visage grave, ce qui l’inquiéta.
« Q-Qu’y a-t-il ? À cette heure… ? »
« Pardonnez-moi de vous appeler à l’improviste. Quelqu’un est blessé. Auriez-vous l’amabilité de l’examiner ? » Ils dépassèrent les domestiques qui nettoyaient le sol de la salle et se précipitèrent vers elle. Maxi, stupéfaite, ouvrit de grands yeux.
À ses débuts dans l’apprentissage de la magie de guérison, elle s’était souvent occupée de chevaliers blessés sans jamais épuiser son mana. Mais, depuis le dernier incident, on avait cessé de lui confier ce genre de tâche. Il fallait pourtant que la situation fût urgente pour qu’ils sollicitent son aide. Gênée, Maxi s’empressa de prendre la parole.
« Et… R-Ruth ? »
« Le magicien est sur le chantier, en ce moment. Je ne voudrais pas vous importuner, milady, mais je n’ai pas le temps de descendre en ville pour trouver un autre guérisseur. »
Pressés, ils n’attendirent pas sa réponse et l’entraînèrent aussitôt vers la porte. Maxi manqua de trébucher en essayant de suivre les grandes enjambées des chevaliers.
« Q-Comment… Qui est blessé ? »
« L’hiver dernier, des chevaliers ont été envoyés à Livadon pour inspecter les terres. À leur retour, ils auraient été attaqués par des loups-garous au-delà des frontières d’Anatol. L’un d’eux a été mordu et empoisonné… » Gabel claqua doucement la langue et jeta à Maxi un regard inquiet. « Savez-vous soigner les blessures empoisonnées par leur venin ? »
« J-J’ai étudié la formule magique. Mais je n’ai jamais eu l’occasion de la mettre en pratique… »
« Vous pourrez essayer cette fois-ci. »
Gabel lâcha ces mots sans hésiter, puis se laissa glisser le long de la rampe de l’escalier. Maxi s’empressa de descendre à sa suite, mais dut relever le bas de sa robe d’un côté pour ne pas dégringoler.
« N-Ne vaudrait-il pas mieux attendre le retour de Ruth ? »
« Si nous attendons davantage, le venin se répandra et il ne pourra plus se servir de sa main droite de toute sa vie. Sa carrière de chevalier sera terminée. Nous ne vous en voudrons pas si vous échouez, mais essayez, je vous en prie. »
Lombardo lança ces mots sur un ton qui tenait davantage de l’ordre que de la requête. Maxi déglutit. Jusqu’alors, les chevaliers avaient tout fait pour dissimuler la moindre blessure ; à présent qu’ils venaient lui demander de l’aide en pleine crise, elle ne savait si elle devait s’en réjouir ou se sentir écrasée par leurs attentes.
Et si je n’y arrivais pas ? Elle suivit les chevaliers à travers le jardin, frottant ses paumes moites contre sa jupe pour les essuyer. Ils franchirent les portes qui menaient au terrain d’entraînement, puis se dirigèrent droit vers les dortoirs.
« Par ici. »
Maxi entra à leur suite dans le bâtiment de bois et se raidit en découvrant la pénombre qui régnait à l’intérieur : d’épais rideaux empêchaient la lumière du soleil d’entrer. Ce ne fut qu’après qu’un chevalier eut allumé une bougie qu’elle distingua une pièce austère, où se trouvaient trois ou quatre lits de camp. On aurait dit qu’on avait aménagé les lieux à la hâte pour accueillir les blessés pendant l’entraînement.
En suivant les chevaliers, elle aperçut une étagère couverte d’herbes médicinales et de fioles contenant des remèdes inconnus, un brasero qui diffusait une faible lueur et une bouilloire en train de chauffer. Maxi regarda autour d’elle et frissonna légèrement devant ce décor étrange. Un faible gémissement lui parvint. Elle se tourna vers lui et vit un jeune chevalier étendu sur le lit le plus éloigné. Elle s’approcha et fronça les sourcils.
« Il fait sombre, je ne vois pas bien ses blessures. P-Pourriez-vous écarter les rideaux ? »
« Le venin des loups-garous rend les nerfs extrêmement sensibles. La lumière du soleil intensifierait la douleur et le ferait souffrir davantage. Tenez, je vais plutôt allumer une autre bougie. »
Gabel lui expliqua brièvement la situation, puis alluma un chandelier près du lit. La faible lueur éclaira le torse nu du chevalier. Maxi l’examina avec tension et, constatant que la blessure n’était pas plus étendue qu’elle ne l’avait imaginé, sentit ses épaules se détendre un peu. Une morsure profonde marquait son avant-bras, mais, heureusement, l’os ne semblait pas touché. L’infection, en revanche, était grave.
Elle posa le dos de sa main contre le visage du jeune homme et fronça les sourcils en sentant la fièvre qui le brûlait.
« L’antidote… E-Est-ce qu’il en a pris ? »
« Il en a pris dès qu’il a été mordu, mais le monstre qui l’a attaqué semble être d’un niveau élevé. L’antidote n’agit pas. »
Maxi tourna la tête vers cette voix inconnue. Un jeune chevalier au visage émacié entra dans l’infirmerie, une gourde à la main. Sir Lombardo la lui prit aussitôt.
« Je t’ai dit de te reposer et de laisser les domestiques s’occuper de ça. »
« Je vais bien. Et puis, ce gars a été mordu en me faisant un bandage. C’est à moi de m’occuper de lui. »
Le jeune chevalier répondit avec obstination, reprit la gourde et s’approcha du lit. Il trempa ensuite une serviette dans l’eau et se mit à essuyer le corps de l’inconscient. Le contact du linge froid avec sa peau brûlante lui arracha un faible gémissement. Sir Lombardo se raidit devant cette scène pitoyable, puis se tourna vers Maxi, pressé.
« Faites vite, je vous en prie. Si le venin se répand davantage, son bras sera irrémédiablement endommagé. »
« J… Je vais essayer. »
Le visage tendu, elle pencha le chandelier pour examiner attentivement le bras mordu par le monstre. Elle avait déjà vu une morsure de loup-garou, mais celle-ci était tout autre. Une odeur infecte se dégageait des deux trous laissés par les crocs, si profonds qu’on aurait dit qu’on les avait enfoncés à coups de marteau. Une ecchymose rouge sombre, comme une tache de peinture bordeaux, entourait la morsure et son bras avait tellement enflé qu’il ressemblait à une grosse saucisse.
Est-ce que je peux vraiment le soigner ? Maxi essaya de se rappeler la magie que Ruth lui avait enseignée et posa sa main tremblante sur la blessure. La guérison d’une plaie infectée par le venin exigeait moins de mana que la magie de guérison ordinaire, mais le procédé et son exécution étaient plus complexes.
Elle commença à puiser dans son mana, tentant de se souvenir de la formule qu’elle ne connaissait pas bien. Mais maîtriser son mana de cette manière était loin d’être aussi facile qu’elle l’avait cru. Elle traça deux fois la formule sans succès. Les chevaliers qui l’observaient en silence comprirent qu’elle avait du mal et leurs visages se tendirent.
« C’est… difficile ? »
« J… Je vais réessayer… »
Maxi marmonna d’une voix mal assurée, le visage rougi par l’effort. Elle regrettait de ne pas avoir travaillé cette variante de la magie au lieu de perdre son temps à se morfondre. Elle avait peur que, si elle échouait à soigner le jeune chevalier, la confiance qu’elle avait bâtie avec tous les autres ne s’écroule en un instant.
Maxi essuya vivement son front en sueur avec sa manche et puisa de nouveau dans son mana. Une lueur bleutée et trouble jaillit et enveloppa le bras du chevalier. Elle se remit à tracer le motif complexe. La force magique qui pénétrait le corps du chevalier purifiait le sang contaminé par le venin et l’expulsait hors de son corps grâce à la formule. Quand elle comprit que le sort fonctionnait, Maxi poussa un long soupir de soulagement. Peu après, la tache rouge sombre autour du bras du chevalier et son gonflement inquiétant s’atténuèrent.
« C’est… c’est terminé. »
Maxi retira lentement sa main, sentant que l’énergie sombre avait complètement disparu de la plaie. Gabel prit un chandelier et examina de près le teint du chevalier. Puis il tira brusquement les rideaux. La lumière éclatante du soleil inonda la pièce ; Maxi plissa les yeux et fronça les sourcils.
« Il ne réagit pas mal à la lumière du soleil. On dirait que le sort a fonctionné et que le venin a complètement disparu. »
« Ce n’est pas certain. Il reste peut-être un peu de v-venin et d’énergie sombre… Il lui faudra encore de l’antidote. Pourriez-vous faire bouillir des herbes médicinales ? »
« Je m’en charge. »
L’autre chevalier, qui s’était agité à ses côtés jusque-là, se mit aussitôt à préparer une infusion en mettant des herbes et des feuilles dans la bouilloire. Maxi s’assit près de la fenêtre et soupira un instant pendant que l’eau chauffait. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas utilisé sa magie ; elle se sentait un peu fatiguée, mais pas étourdie comme lorsqu’elle épuisait complètement son mana.
Elle évalua le mana qu’il lui restait et, jugeant qu’elle pouvait encore se servir de sa magie de guérison, l’appliqua de nouveau au chevalier. Les marques de morsure sur son avant-bras guérirent rapidement et le visage du jeune homme s’apaisa, soulagé.
« Nous vous sommes très reconnaissants de tout ce que vous avez fait. C’est bien plus que nous ne pouvions espérer. Milady, vous devriez aussi boire l’infusion qui chauffe : les racines médicinales qu’elle contient aident également à restaurer le mana. »
« M-Merci. »
« Nous devons vous remercier comme il se doit. Merci d’avoir sauvé la vie de ce jeune chevalier. »
Les paroles courtoises de Sir Gabel firent rougir Maxi. Entendre de tels remerciements, c’était comme une pluie bienfaisante après la sécheresse, une pause dans le flot de pensées terrifiantes qui la tourmentaient. Elle marmonna, gênée, tout en sirotant l’infusion brûlante.
« Je suis s-soulagée… d’avoir pu vous aider. »
« Vous nous avez énormément aidés. Si vous étiez intervenue plus tard, le venin se serait répandu et son bras aurait été irrémédiablement endommagé. Sir Ruth n’était pas là, mais ce chevalier a eu de la chance que vous sachiez utiliser la magie de guérison, milady. »
Maxi fronça soudain les sourcils et se tourna vers le chevalier qui s’occupait du blessé. « Vous n’auriez pas dû retourner au château tout de suite. Vous auriez dû vous rendre sans attendre chez un guérisseur. »
« Nous sommes entrés dans Anatol par la grande porte. Nous avons décidé qu’il valait mieux venir directement au château plutôt que de redescendre la colline et de passer par le village. En plus, il insistait pour que nous allions droit au château, quoi qu’il arrive. Je ne savais pas que le venin s’était répandu plus vite que je ne le pensais. »
L’autre chevalier, qui faisait infuser le thé en remuant la bouilloire et transpirait à grosses gouttes, marmonna d’un air préoccupé. « Et surtout, nous pensions devoir transmettre la nouvelle au seigneur au plus vite. »
« Quelle nouvelle ? » demanda Gabel, perplexe.
Le chevalier qui s’occupait du blessé prit alors la parole, choisissant soigneusement ses mots.
« Comme vous le savez, le seigneur nous a envoyés à Livadon pour recueillir des informations. Nous y avons passé l’hiver et enquêté sur les mouvements des monstres. »
« Vous avez découvert quelque chose, là-bas ? »
Le chevalier hocha alors la tête d’un air résolu.