Chapitre 162
Chapitre 162
Traducteur – LF
Relectrice – Nymeria
« Ah, cette odeur est vraiment délicieuse. »
Maxi contempla le jardin avec soulagement et fierté. Des boutons d’un rouge vif éclataient tout autour de la petite mare creusée par les serviteurs. Les arbustes alignés comme de petits soldats se couvraient de fleurs bleu violacé, et, à côté, un carré d’herbes variées poussait à merveille, créant une harmonie parfaite avec les fleurs. Maxi posa son mouchoir sur une chaise plate taillée dans la pierre et s’assit.
« Les p-plantes d’ici… elles peuvent toutes servir d’herbes ou d’épices. »
« Tu veux dire que tu as créé un jardin comestible ? »
« C’est b-bien d’avoir de jolies fleurs dans un jardin, m-mais je me suis dit que ce serait agréable d’y planter aussi des choses utiles. »
Les paroles de Maxi firent doucement rire Riftan. « Je demanderai aux gardes de veiller à ce que rien n’abîme ce jardin et qu’il reste intact. »
« Ça te p-plaît… ? »
Il baissa les yeux vers Maxi, assise à quelque distance du parterre, puis hocha lentement la tête. Une émotion intense traversa son regard, avant de disparaître aussitôt.
« Oui, ça me plaît. »
Sa voix avait quelque chose d’étrangement contraint. Maxi le dévisagea, intriguée. Riftan s’accroupit près d’elle et porta la main à ses lèvres, comme pour dissimuler ce qu’il ressentait.
« Il y a un an, je n’aurais jamais imaginé passer un moment aussi paisible dans un jardin fleuri avec ma femme. »
Maxi se raidit en comprenant qu’il faisait allusion à l’expédition qu’il avait menée.
« J’ai entendu dire… que tu avais b-beaucoup souffert pendant l’e-expédition. »
« Ce n’était pas de tout repos. Des milliers de monstres vivaient dans les monts Lexos et le chemin menant au repaire du dragon était barré par des barrières successives et des labyrinthes. »
Il répondit d’un ton sombre, fouilla dans un panier et en sortit une pomme. Il mordit dedans à pleines dents ; son jus frais lui humecta doucement les lèvres. Maxi rougit, des souvenirs sensuels lui traversant l’esprit. Malgré ses folles pensées, Riftan, assis par terre en train de manger une pomme, semblait parfaitement détendu et libre, tel un jeune garçon innocent qui ignorait tout de la cruauté du monde. Il prit une pomme verte et la lui tendit.
« Elle est plutôt bonne. Goûte-la. »
Machinalement, Maxi mordit dans la pomme. Elle n’en sentit pas le goût : la tension lui avait noué la langue. Son père l’avait fait souffrir tant et tant qu’elle était restée si absorbée par son propre malheur, ces trois dernières années, qu’elle n’avait jamais songé aux épreuves traversées par Riftan. Elle avait même craint qu’à son retour, il ne lui fasse subir des tourments inimaginables.
Mais comment pouvait-il être aussi à l’aise auprès de moi ? Accablée par cette question, Maxi baissa les yeux vers Riftan, qui profitait de la brise.
M’en a-t-il jamais voulu ? Maxi espérait que non, mais enfin, Riftan l’avait épousée en sachant toutes les difficultés que cela lui apporterait. Quel homme au monde, confronté à un tel malheur, ne s’en serait pas lamenté ? C’était un miracle qu’il ait décidé de respecter ses vœux de mariage et qu’il se contente d’elle. Mal à l’aise, elle s’empressa de changer de sujet.
« La c-construction de la route… avance bien ? »
« Elle avance bien. Elle sera terminée à l’automne. » Riftan lança les pépins de pomme dans les buissons avec un sourire ambitieux. « Dès que la route sera achevée, j’agrandirai le port. Il faudra dépenser beaucoup pour le protéger des monstres, mais les marchands du sud pourront y amarrer de grands navires et nous récompenseront largement. Ce sera extrêmement lucratif. »
« Les péages suffiront à rapporter autant ? »
« Il n’y aura pas que les péages. Les partenariats avec les marchands peuvent rapporter plus que le roi. Ils nous versent une partie de leurs revenus en échange de la protection de leurs précieuses cargaisons et de notre aide pour faire tourner leurs affaires sans encombre. Beaucoup de marchands font déjà la queue pour collaborer avec nous. Je ne te priverai pas du plaisir de profiter à prix abordable des soieries rares et des épices venues du sud. » Il s’adossa et lui sourit. « Quand le marchand amènera son navire, je t’offrirai cinq cents vêtements en soie. »
« J’ai d-déjà bien assez de vêtements en s-soie. »
« Ce n’est pas assez », affirma-t-il en riant. « Tiens bon. Je t’offrirai d’innombrables tenues parmi les plus chères du monde. Ensuite, je mettrai à chacun de tes doigts des bagues en diamant, plus brillantes que le soleil. Je te couvrirai de bijoux, du cou aux poignets et jusqu’aux chevilles. »
Il lui prit la main et posa ses lèvres sur son poignet. Le contact de ses lèvres légèrement froides et humides contre sa peau sensible, où battait son pouls, fit frissonner Maxi. Le regard sombre de Riftan exprimait une profonde satisfaction.
« Je ferai de toi la dame la plus honorée des Sept Royaumes. Je te donnerai autant de richesses qu’à une princesse de Roem. » Riftan lui caressa la paume et lui parla avec passion. « Si l’empire n’avait pas péri, tu aurais été considérée comme la femme la plus précieuse de ce continent. Quelqu’un comme moi n’aurait même pas eu le droit de t’adresser la parole. »
« N-ne dis pas de telles absurdités. Roem a disparu depuis bien longtemps et la famille de Roem peine à peine à préserver son nom… Elle n’a p-plus aucun pouvoir, aucune influence. Je ne suis qu’une noble parmi tant d’autres de Wedon. »
« Tu es trop modeste. Tu descends d’une grande famille impériale qui a jadis régné sur l’empire, et tu es la fille aînée du duc le plus puissant de Wedon. Tu n’es pas une noble comme les autres. » Soudain, une expression cruelle assombrit le visage de Riftan. « Je méprise ton père, mais je n’ai pas l’intention de lui manquer de respect. S’il m’a choisi comme époux pour toi, c’est parce que je lui étais utile, pas parce que j’étais un prétendant convenable ou digne de toi. »
La main de Maxi, que Riftan tenait, tressaillit. Comme un chien de chasse qui écrase instinctivement l’oiseau tentant de s’échapper de ses griffes, il resserra sa prise.
« Je n’ai aucun parent noble. Même si je mourais, je n’ai pas de frères qui se donneraient la peine de me venger. Un chevalier roturier, doué et réputé, mais sans pouvoir. Il n’avait rien à perdre en me nommant commandant par intérim ; il lui serait facile de régler toute affaire qui pourrait en découler. Il m’a choisi parce qu’il pouvait se servir de moi, puis me laisser mourir. »
« C-c’est… »
« Il pensait que je ne reviendrais jamais et que notre mariage ne serait jamais consommé. » Riftan insista doucement, mais son ton était effrayant. « Pourtant, je suis revenu vivant et notre mariage est bien réel. Cet homme n’a plus aucun pouvoir sur toi. Je suis ta famille. »
Ces paroles empreintes de possessivité lui firent l’effet d’une brise glacée qui balayait son cœur. Elle ne valait rien aux yeux de son père ; seule Rosetta était reconnue comme sa fille par le duc. Maximilian était une ratée, une fille inutile, que l’on avait mariée à un chevalier roturier au moment opportun, dans le seul but de servir les intérêts du duc. La noble dame raffinée dont parlait Riftan ne pouvait donc être elle, mais Rosetta.
Maxi se mordit les lèvres. Découvrir que son propre père avait abusé de son mari et s’était servi de lui sans vergogne fit naître en elle une colère nouvelle. Elle se sentait aussi accablée d’avoir été l’instrument de cette tromperie. Le duc de Croyso aurait dû offrir une fille chérie à ce jeune chevalier qui risquait sa vie pour lui ; il aurait dû donner à Riftan la belle et brillante Rosetta. Il aurait dû être traité avec autant d’égards. À mesure que ses émotions s’embrasaient, Maxi prit la parole d’une voix tremblante.
« Je suis v-vraiment… d-désolée. »
Soudain, comme si toute sa rancœur s’était évanouie, Riftan prit son visage entre ses mains.
« Bon sang, je raconte n’importe quoi. Je n’essayais pas de te faire des reproches. Je sais que tu n’as rien à voir avec les manigances de ton père. Tu ne voulais pas m’épouser, n’est-ce pas ? » C’était vrai. Il lui adressa un sourire amer en voyant qu’elle ne parvenait pas à nier. « Tu n’es qu’une autre pauvre pionne que ton père a forcée à épouser un misérable comme moi. »
« C-ce n’est pas ça. N-ne dis pas ça… »
Mais il n’écouta pas les paroles pressantes de sa femme. « Pourtant, je ferai en sorte que tu sois parfaitement heureuse. Je te ferai comprendre qu’il valait mieux m’épouser que d’épouser n’importe quel autre noble ou membre de la famille royale. »
Ne pouvant plus supporter ses paroles, Maxi se mit à parler. « J-je le pense déjà. A-alors… »
Elle se pencha brusquement et passa les bras autour de son cou. Riftan se figea de surprise, puis l’enlaça avec fougue. Il lui ramena la tête vers lui et posa ses lèvres sur les siennes. Maxi frissonna, impuissante, tandis que sa langue douce, au léger parfum de pomme verte, lui emplissait tendrement la bouche.
Elle eut envie d’enfouir son visage contre son cou et de pleurer. Les fantasmes qu’il nourrissait à son sujet étaient d’un irréalisme absurde. Maxi ferma les yeux, accablée : quoi qu’elle fasse, elle ne pourrait jamais être à la hauteur de ses attentes.
Ils restèrent longtemps ainsi, serrés l’un contre l’autre. Lorsqu’un garde vint le chercher, Riftan lui caressa la joue et la contempla avec tristesse, puis l’embrassa tendrement avant de se relever à contrecœur. Maxi le regarda partir, le cœur sombre, pour reprendre ses devoirs de seigneur. Elle était rongée par la culpabilité à l’idée que son père l’avait trompé sans vergogne et qu’elle s’était contentée de lui obéir en silence. Elle savait que le passé ne pouvait être changé et ne méritait pas qu’on s’y attarde, mais elle ne parvenait pas à cesser de se condamner.
Maxi regagna sa chambre en traînant les pieds et s’effondra sur le lit. Que Riftan la traite comme une princesse digne de tous les honneurs la mettait profondément mal à l’aise. Pendant vingt-deux ans, son père l’avait élevée comme un chien. Quand les chiens se rebellaient, il levait son fouet, mais au moins, eux lui montraient les dents. Maxi, elle, s’agenouillait, endurait les coups et obéissait, les larmes aux yeux.
Elle savait parfaitement à quel point elle était impuissante et misérable. Alors qu’elle rampait sur le sol comme un insecte et s’accrochait aux pieds de son père, Maxi n’avait jamais pu oublier le reflet de sa silhouette dans le miroir de la chambre. Sa peau était toute tuméfiée et elle se tortillait sur le sol de pierre glacé comme un ver.
Princesse, précieuse fille du duc… tous ces titres étaient ridicules.
Maxi se recroquevilla et enfouit le visage dans ses genoux. Plus elle pensait à Riftan, plus sa poitrine se serrait. Pouvait-elle lui avouer qui elle était vraiment, et à quel point elle était loin de l’épouse parfaite qu’il s’imaginait ? Pourtant, la simple idée de dire la vérité à son mari lui donnait des sueurs froides et lui tordait l’estomac.
Elle savait bien comment les serviteurs du château de Croyso la regardaient. Leur regard, chargé d’une compassion tiède et gardant ses distances, lui était parfois plus difficile à supporter que la violence de son père.
Mieux valait mourir que recevoir un tel regard de Riftan. Son mari croyait que sa femme était la dame la plus honorable du monde, et elle ne voulait surtout pas qu’il découvre la misérable existence qu’elle avait menée.
Quand elle ne supporta plus le tourbillon de pensées déprimantes qui l’envahissait, Maxi se leva et quitta la chambre. Si elle restait enfermée seule, sa propre négativité finirait par l’engloutir.