Chapitre 16
Chapitre 16 : Chapitre
Maxi était fascinée. Au-delà des vastes plaines s’étendait un grand village ceint de murs de pierre grise.
« Voici mes terres, Anatol, dit Riftan en désignant le village. La plupart de nos gens sont des mercenaires ou des mineurs. Il y a aussi des serfs, mais ces terres se prêtent mal à la culture ; nos paysans élèvent donc surtout des moutons, des poules et des chèvres. »
Tandis qu’elle l’écoutait, Maxi contemplait le domaine qui allait devenir son foyer. Des pâturages s’étendaient devant une imposante porte, et une montagne abrupte dominait le village. Sur son flanc se dressait une immense forteresse en forme de golem, penchée vers l’avant. Un frisson lui parcourut l’échine à la vue de cette fière construction. Le Château de Calypse, solitaire et intimidant par ses dimensions colossales, lui rappelait Riftan.
« Il ne semble peut-être pas luxueux de l’extérieur, mais l’intérieur du château est plutôt agréable. Et comparé à la plupart des châteaux, il est d’une taille convenable. »
Riftan semblait nerveux tandis qu’il observait Maxi, dont le regard restait fixé sur le château. Elle se tourna vers lui, incrédule. La forteresse de pierre recouvrait la moitié de la montagne. C’était ça, pour lui, une « taille convenable » ? 𝙛𝘳𝒆𝒆𝒘e𝗯n૦𝓶
Peut-être comparait-il son château à celui de Croyso, deux fois plus grand et bâti dans le style architectural spectaculaire de l’Empire roemien déchu.
Riftan ajouta, mal à l’aise : « Nous pouvons rénover l’intérieur s’il ne te plaît pas. Je peux commander du mobilier pour rendre le château aussi splendide que celui de ton père, même s’il ne sera pas facile de changer l’extérieur. Il a beau avoir l’air lugubre, on n’y peut rien, bon sang ! Il y a beaucoup de monstres dans ces parages, alors… »
« I-Il y a beaucoup de m-monstres ? » demanda Maxi, alarmée.
Riftan grogna. « Tu n’as rien à craindre ! Tu vois la hauteur de ces murs ? C’est la première chose que j’ai fait construire quand on m’a accordé ces terres. Il a fallu des années pour bâtir ces murs et protéger le village. Aucun monstre ne peut y mettre les pieds ! »
« Je n’ai p-pas p-peur… » répondit Maxi, percevant son agitation. Elle ne cherchait pas à le rassurer : les murs avaient vraiment l’air solides et sûrs.
« Assez parlé, commandant ! Nous mourons de faim ! »
À l’insistance du chevalier, Riftan tira sur ses rênes, et son cheval de guerre dévala la pente au galop. Maxi plissa les yeux tandis que le vent lui fouettait le visage. Sa capuche s’envola, ses cheveux se dénouèrent et se mirent à claquer au vent. Ils atteignirent bientôt les portes.
« Les chevaliers du Dragon rouge sont de retour ! Ouvrez les portes ! » beuglèrent les chevaliers.
À la vue de l’emblème sur leurs armures et leurs manteaux, les gardes ouvrirent les portes sans un mot. À l’intérieur, une foule s’était rassemblée pour accueillir le grand seigneur qui avait vaincu le dragon maléfique. Lorsqu’ils aperçurent Riftan, tous l’acclamèrent d’une seule voix :
Rosem Wigrew de Calypse ! L’incarnation de Wigrew !
Effrayée par ces cris tonitruants, Maxi enfouit son visage contre Riftan. L’incarnation de Wigrew, le héros légendaire : c’était le plus grand honneur auquel un chevalier pouvait aspirer. Des paysans qui avaient abandonné leur travail pour accourir brandissaient leurs pioches comme des étendards et reprenaient le chœur. Des femmes vêtues de leurs plus beaux habits agitaient des mouchoirs colorés au-dessus de leur tête. Des mineurs, juchés sur leurs charrettes, agitaient les mains ; des ouvriers acclamaient le héros depuis les toits, et des enfants au visage couvert de suie souriaient de toutes leurs dents blanches.
Maxi n’avait jamais vu pareil spectacle. Une foule immense scandait le nom de Riftan à l’unisson, comme si quelqu’un la dirigeait.
Elle découvrait un monde qui n’avait rien à voir avec le château luxueux mais glacial de son père, où les serviteurs gardaient sans cesse la tête baissée, terrifiés. Une chaleur pleine de vie emplissait l’air, et les visages des habitants rayonnaient de joie et de fierté.
« Commandant ! Les gens ont organisé un festin pour nous souhaiter la bienvenue. Ils s’y préparent depuis qu’ils ont appris la victoire ! » annonça un chevalier de l’escorte de Riftan.
Riftan balaya la remarque d’un geste de la main.
« Je dois regagner le château sans tarder. Amusez-vous bien. »
Sur ces mots, il lança son cheval au galop. Celui-ci se cabra, puis fonça sur la route pavée de dalles. Les gens massés au bord du chemin couvrirent leur héros de fleurs. Maxi regarda les pétales virevolter, les yeux tremblants d’émotion. Ils ne l’acclamaient pas, et pourtant son cœur battait à tout rompre. Riftan, lui, poursuivait sa route, le visage impassible.
Il lui arrivait d’être si émotif…
Mais parfois, Riftan prenait une expression si froide qu’on aurait pu le confondre avec une statue de granit. Cet homme la dépassait.
Maxi reporta son attention sur les environs. Anatol était si vaste et si animé que personne n’aurait pu le prendre pour un village perdu au bout du monde.
Les larges rues et la place du village étaient bordées de boutiques, d’auberges et de maisonnettes hautes de trois ou quatre étages. Les chevaliers se dirigèrent droit vers les tavernes le long du ruisseau qui traversait le village. Des prostituées vêtues avec élégance se penchaient aux fenêtres pour leur envoyer des baisers ; certaines tiraient même sur leur corsage, dévoilant leur poitrine nue. Maxi resta bouche bée devant cette scène scandaleuse.
« Dépêchons-nous », murmura Riftan tandis que la foule se pressait de plus en plus sur la route.
Maxi hocha la tête, et le cheval traversa la place au galop. De l’autre côté du ruisseau, une longue montée en pente douce serpentait dans une forêt dense. Enfin apparurent des douves et des murs de pierre d’un gris cendré.
Prévenus de l’arrivée de leur seigneur, les gardes abaissèrent rapidement le pont-levis. Maxi ouvrit de grands yeux. De près, le château était encore plus majestueux. Ils franchirent le pont puis les portes, et découvrirent une vaste cour, un terrain d’entraînement et un bâtiment qui ressemblait à un corps de garde. L’endroit tenait davantage de la forteresse que du château.
Après avoir dépassé les gardes, ils franchirent la porte intérieure du château.
« Nous y sommes », dit Riftan.
Ils gravirent une rampe escarpée et se retrouvèrent juste devant le donjon principal. Maxi détailla les lieux : des jardins désolés, de gigantesques bâtiments de pierre et une tour imposante. Au pied des marches menant au donjon principal, une quarantaine de serviteurs se tenaient en rang, la tête baissée.
« Bienvenue, monseigneur. Nous sommes heureux de vous savoir sain et sauf. »
« Oui, oui », répondit distraitement Riftan avant de descendre de cheval et d’aider Maxi à mettre pied à terre. Il tendit les rênes au vieil homme trapu qui se tenait en tête du groupe.
« Veillez à ce que Talon puisse se reposer. La route a été longue. »
« À vos ordres, monseigneur. Et les chevaliers… ? »
« Il y a une fête au village. Ils resteront sans doute dans les tavernes ou les auberges. Si l’un de ces idiots revient sans avoir fini noyé dans le vin, donnez-lui une chambre propre. »
« Nous avons préparé le terrain d’entraînement et les quartiers dès que nous avons appris votre retour. Mais si je puis me permettre, monseigneur, la dame qui vous accompagne… ? »
Sentant le regard du vieil homme se tourner vers elle, Maxi se raidit malgré elle. Au-dessus de sa tête, elle entendit la voix détachée de Riftan.
« Ma femme. Je suis allé la chercher dès mon retour au royaume. »
« Bienvenue, madame. Je m’appelle Qenal Osban et je suis le maître des écuries du Château de Calypse. Je m’occupe des chevaux du seigneur. »
« E-Enchantée. Je suis Maximilian… C-Calypse », marmonna Maxi.
Elle évita le regard des serviteurs. Avant même d’avoir pu examiner l’effet que sa présence produisait sur eux, Riftan lui prit la main et la conduisit dans l’escalier. De près, le château paraissait encore plus lugubre. Dans la plupart des châteaux, les marches menant à la grande salle étaient richement décorées. Ici, il n’y avait qu’un pavillon à l’abandon et un arbre solitaire, dépourvu de la moindre feuille. On aurait dit que personne n’avait jamais essayé d’aménager la cour.
L’intérieur du château n’était guère mieux. Maxi frissonna en suivant Riftan dans le hall faiblement éclairé. Il y faisait aussi froid qu’à l’extérieur. Le sol était recouvert de tuiles d’argile, et non de marbre ; seule la lueur vacillante d’un vieux lustre, suspendu dangereusement au plafond, éclairait les lieux. Le grand escalier qui reliait l’entrée à la salle de banquet n’était pas tapis.
Riftan s’avança au milieu de la pièce pour examiner le hall, puis se retourna, furieux.
« Qu’est-ce que cela signifie ? » demanda-t-il.
Les serviteurs qui l’avaient accompagné à l’intérieur pâlirent, mais Riftan ne se calma pas.
« Ne vous avais-je pas ordonné de remettre le château en état avant mon retour ? »
« Nous avons fait ce que vous nous aviez ordonné, monseigneur, répondit un vieux serviteur. Un nouveau tapis pour le salon, de nouveaux meubles, de l’huile pour les lampes et la grande quantité de chandelles coûteuses que vous aviez demandée… »
« Ce n’est pas ce que j’ai demandé ! Je voulais que vous rendiez le château aussi splendide que possible ! »
La voix de Riftan s’éleva. Il passa une main dans ses cheveux, exaspéré.
« Je vous ai envoyé largement assez d’or ! »
« Vous vouliez que toute cette somme serve aux rénovations, monseigneur ? » demanda le vieil homme, incapable de cacher son trouble. « N-Nous n’avons pas l’habitude de dépenser autant d’or sans connaître précisément vos souhaits… »
…
« J’ai dit que je laissais tout à la discrétion de l’intendant ! Regardez-moi ce désastre ! Comment avez-vous pu laisser les choses en arriver là ?! » lança Riftan, promenant son regard sur l’intérieur sombre et sinistre du château.
Les serviteurs échangèrent des regards, le visage blême de terreur. Même le plus doué des flagorneurs n’aurait pu prétendre que le Château de Calypse était bien entretenu. Ici et là, il manquait des balustres à l’escalier. Au lieu de vitres, les fenêtres étaient couvertes d’un film trouble, jauni par le temps. Et pas un seul rideau n’avait été installé pour couper le froid. On aurait presque eu plus chaud dehors.
« Vous avez eu la belle vie en l’absence de votre seigneur, pas vrai ? Vous vous êtes relâchés ! »
« N-Nous avons fait de notre mieux pour redécorer le château comme vous nous l’aviez ordonné. Nous avons même remplacé les lits et les vieux meubles pour que vous puissiez vous reposer confortablement dès votre retour… »
« Comment osez-vous chercher des excuses… »
« R-Riftan ! J-Je veux m-me reposer… »
Maxi tira sur la manche de Riftan, incapable de supporter cette atmosphère orageuse. Il tressaillit et baissa les yeux vers elle, puis la souleva dans ses bras. Maxi agita les jambes, surprise.