Chapitre 156
Chapitre 156
Traductrice – LF
Relectrice – Nymeria
Maxi dut rester enfermée dans sa chambre jusqu’à ce que son corps eût complètement récupéré. Riftan était si inquiet que, même lorsqu’elle sortait pour s’occuper de ses affaires, une rangée de serviteurs nerveux se tenait à ses côtés pour veiller sur elle. Même après que son mana eut entièrement récupéré et que ses vertiges se furent dissipés, Riftan ne relâcha pas sa vigilance. Grâce à cela, Maxi put remettre à plus tard ses devoirs d’hôtesse auprès des invités et s’occuper plutôt d’éduquer les chats dans sa chambre.
« Ron est le p-plus doué. »
Elle marmonna d’un ton sec en agitant une poupée en forme de souris que Ludis avait fabriquée pour les chats. En quelques semaines à peine, le chat gris, qui battait vigoureusement des pattes avant pour attraper le jouet, avait grandi sans qu’elle s’en aperçoive. Roy, lui, ne se comportait pas comme un chat : il faisait le mignon sur les genoux de Maxi, tandis que Laura, la chatte blanche, indifférente comme une reine et apparemment peu intéressée par un jouet aussi enfantin, lui léchait les plantes des pieds à distance. Jusqu’ici, Maxi avait remarqué que Laura était une chatte sévère et rusée, qui ne s’intéressait à personne hormis Riftan. Coincée dans sa chambre, elle avait essayé sans relâche d’attirer son attention, mais en vain : la chatte ne lui prêtait même pas la moindre attention.
« Ron fera un excellent chasseur de souris. C’est le plus grand, le plus curieux et le plus agressif des chats. Roy est trop docile, tandis que Laura ne fait rien pour éviter de se salir et de souiller son pelage blanc. Le chef m’a dit que ces deux-là étaient de vrais gloutons et qu’ils devaient corriger leurs habitudes alimentaires. »
« Tu ne d-devrais pas. Ils sont encore petits… Q-quand ils auront grandi, ils s-seront utiles eux aussi. »
Elle serra les chats contre sa poitrine comme pour les protéger. Maxi savait qu’il était normal de se débarrasser des animaux incapables de justifier la nourriture qu’ils consommaient, mais elle détestait qu’on les traite durement. Dans son enfance, elle avait eu l’impression de ne rien pouvoir y faire et de ne pas valoir mieux que du bétail inutile.
Devant l’expression déterminée de Maxi, Ludis lui adressa un doux sourire.
« Même si vous vouliez faire comme l’a dit le chef, impossible de les laisser mourir de faim. Les servantes se relaient en secret pour leur donner des friandises, et même les cochers leur jettent à manger quand les chats se glissent sous la table. Regardez comme ils sont dodus. »
Ludis saisit Ron par les pattes avant et le souleva. Maxi soupira légèrement en voyant le petit corps souple et doux du chat s’étirer comme une pâte à pain.
« Est-ce qu’ils peuvent d-déjà sortir du château et se promener ? Ils sont encore si petits… »
« Ça ne devrait pas poser de problème. Nous les laisserons simplement aller dans la cuisine ou dans les chambres. Tout le monde veillera sur eux. »
Maxi agita la poupée-souris devant les chats et baissa les yeux vers leurs adorables petites têtes, où se lisait leur satisfaction paisible. En caressant leur doux pelage, elle trouva un peu de réconfort à son ennui et à sa mélancolie.
« Dois-je bientôt vous préparer un repas ? »
« C’est d-déjà l’heure de manger ? » Maxi regarda par la fenêtre. Le soleil flottait au milieu du ciel. « Je n’ai pas encore faim. »
« Le seigneur m’a ordonné de veiller à ce que vous preniez tous vos repas. » Ludis posa fermement les chats récalcitrants, qui grognaient, dans un panier profond.
Maxi soupira. Aux yeux de Riftan, elle était définitivement une femme aussi fragile qu’un poussin. Il avait toujours été particulièrement protecteur, mais ces derniers temps, il était presque devenu paranoïaque à force de s’inquiéter pour elle. Même lorsqu’elle était assise sur le lit à lire, il craignait qu’elle se coupe avec une feuille ou qu’elle ait une crampe au bras à force de tenir le livre. Maxi commençait à se lasser de l’agacement que lui causaient ces inquiétudes incessantes.
Ce n’est pas que ça me déplaise, mais…
Peut-être parce qu’elle avait grandi dans un environnement où on l’avait traitée durement pendant plus de vingt ans, Maxi ne savait pas comment réagir à l’attention excessive de Riftan. Elle aimait qu’on la chouchoute un peu, mais être traitée comme un nourrisson incapable de porter de la nourriture à sa bouche lui donnait la nausée.
« Veuillez patienter un instant, je vais vous apporter votre repas depuis la cuisine. »
« Dans ce cas… je vous en prie. »
Quand Ludis fut partie, Maxi se leva et s’assit à la table, soulevant le panier où se trouvaient les chats pour les empêcher d’abîmer les tapis ou les meubles coûteux. Sur la table s’entassaient pêle-mêle des bougies à moitié consumées, des coupes de fruits et des livres de magie. En attendant son repas, elle parcourut quelques pages dans l’espoir de lire un peu, mais se lassa et referma le livre.
Après avoir compris que Riftan n’avait pas l’intention de la laisser faire autre chose que tenir son rôle d’hôtesse du château, elle avait perdu toute motivation pour étudier la magie de guérison. Elle posa le menton dans sa paume et soupira. Dehors, les travaux de la route battaient leur plein et les invités s’affairaient à explorer le domaine, tandis qu’elle restait enfermée dans sa chambre, à ne rien faire et à repenser à son passé.
Au château de Croix, elle avait elle aussi été enfermée dans une chambre, loin des regards. Les jours où elle avait le droit de se promener et où des invités la voyaient par hasard, son père…
« Maximilian, c’est moi. Puis-je te parler un instant ? »
Une voix interrompit ses pensées et Maxi se leva, surprise. Une femme ouvrit précipitamment la porte et entra dans la pièce. La princesse Agnes se tenait là, vêtue d’une robe blanche, seule, sans aucune suivante. Elle sourit à Maxi d’un air contrit.
« Je suis désolée de débarquer ainsi, mais j’ai rarement l’occasion de te voir. »
Maxi rougit, embarrassée. Accueillir les invités venus de contrées lointaines et veiller à leur confort comptait parmi les tâches essentielles d’une hôtesse. Ne pas se montrer au dîner pendant plusieurs jours passait pour un manque d’hospitalité et un affront envers les invités,
« J-je vous prie de m’excuser de manquer à mon devoir. Il fallait que mon corps récupère… »
« Oh, tu n’as toujours pas récupéré le mana que tu as dépensé ? »
« Ce n’est pas ça. Je vais b-bien, maintenant. C’est juste que Riftan s’inquiète beaucoup… »
À ces mots, la princesse fronça les sourcils et soupira.
« Je m’en doutais. Avec Maximilian, Riftan est d’un rigorisme impossible. Rester trop longtemps dans ta chambre n’est pas bon pour ta santé non plus. Il faut bouger pour remettre ton corps en forme, pas vrai ? » Elle s’approcha d’elle à pas feutrés, un sourire espiègle aux lèvres. « Alors, pourquoi ne sortirais-tu pas avec moi aujourd’hui ? »
« S-sortir ? »
« Le festival du printemps du village devrait commencer aujourd’hui. Je l’ai appris en allant au marché, l’autre jour. » La princesse recula de quelques pas et pivota avec grâce. Les yeux de Maxi s’écarquillèrent en voyant l’ourlet de sa robe et sa ceinture bleue torsadée voltiger. Ce n’est qu’alors qu’elle se souvint du festival. « Tu as toujours la ceinture que je t’ai achetée ? »
« O-oui, je l’ai. Mais… » Maxi marmonna timidement. « Riftan ne me l-laissera pas sortir du château. »
« Il n’y aura aucun problème si tu as une escorte convenable. » La princesse s’exprima avec assurance, mais Maxi, que les inquiétudes singulières de Riftan avaient accablée, restait sceptique.
« Merci pour votre i-invitation. Toutefois, sans l’autorisation de mon mari… »
Maxi laissa sa phrase en suspens, incertaine que la princesse, qui avait traversé des continents, comprenne sa situation. Agnes prit un air sérieux.
« Très bien. Je vais lui demander la permission à ta place. À moins que tu n’aies pas envie d’aller au festival ? »
Maxi hésita un instant, puis secoua lentement la tête. À vrai dire, le festival du printemps l’intriguait. Comme si la princesse avait deviné ce qu’elle ressentait, ses yeux bleus brillèrent et elle lui prit le bras.
« Alors, prépare-toi. Je m’occupe de lui parler, tu n’auras à te soucier de rien. »
Maxi trouvait gênant que la princesse la traite comme une petite sœur, mais elle ne dit rien. Elle enfila une robe blanche et noua autour de sa taille la ceinture rouge en tissu torsadé. Enfin, quand elle sortit de la chambre, la princesse lui prit la main et marcha à ses côtés dans le couloir.
« Riftan sera sûrement au terrain d’entraînement. J’ai entendu dire qu’il ne devait pas se rendre sur le chantier aujourd’hui. »
« T-tu crois que ça ira ? »
« Depuis qu’il a massacré toute une horde de wyvernes, aucun monstre ne s’est approché du chantier. Il se peut que des monstres tentent de piller les ouvriers, mais Ruth a installé sur le terrain une magie qui détecte les monstres. Toute attaque sera donc repérée à l’avance. » Comme si elle avait du mal à l’admettre, la princesse pinça les lèvres. « Il est désordonné, mais il est excellent pour fabriquer des objets magiques. Quand il dit que ça fonctionne, c’est vrai. Riftan n’a donc pas besoin de monter la garde toute la journée. »
« C’est une b-bonne nouvelle. » Maxi finit par sourire franchement, pour la première fois depuis longtemps. Elle était soulagée de ne pas avoir à s’inquiéter que Riftan quitte le domaine.
La princesse la conduisit tout droit au terrain d’entraînement. Contrairement à ce qu’elle s’était attendu, il était désert ; aucun exercice intensif ne s’y déroulait comme d’habitude. Tandis que Maxi regardait autour d’elle avec curiosité, la princesse lui expliqua qu’elle avait oublié que les horaires d’entraînement avaient changé, car les chevaliers devaient se relayer pour surveiller le chantier. Maxi eut un sourire amer en songeant qu’elle, l’épouse du seigneur, en savait moins qu’une invitée : la princesse connaissait mieux qu’elle le programme des Chevaliers du Dragon rouge.
« Tout le monde doit être dans la salle de réunion, maintenant. »
La princesse salua distraitement les gardes et entra dans le quartier des chevaliers, situé près du terrain d’entraînement. Maxi la suivit de près. Malgré les mois qu’elle avait passés à Anatol, elle n’avait jamais mis les pieds dans cet endroit. Son cœur battait fort, comme si elle pénétrait dans un lieu interdit.
« Excusez-nous. »
Sans la moindre hésitation, la princesse ouvrit les portes de la salle de réunion et entra. Maxi tendit la tête et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Dans la pièce sombre, où s’alignaient des chaises et des tables en bois, des lances, des casques et des armures, Riftan et cinq autres chevaliers étaient réunis pour discuter d’un sujet quelconque. Tous tournèrent aussitôt les yeux vers Maxi et Agnes.
« Qu’est-ce qui vous amène ? Vous disiez vouloir vous reposer tranquillement aujourd’hui. » Riftan parla comme si la princesse était une gêne. Sans se laisser impressionner par son attitude froide, elle haussa simplement les épaules et s’avança vers lui.
« Je suis venue pour te parler d’une chose. J’aimerais emmener Maximilian voir le festival du printemps. Est-ce que ça te va ? »
Le visage sombre de Riftan se ferma aussitôt. Il regarda tour à tour Agnes, puis Maxi, qui se tenait derrière elle, avant de détourner vivement les yeux, comme s’il n’y avait pas matière à discuter.
« Ma femme vient tout juste de se rétablir. Je demanderai à quelqu’un de vous escorter ; allez-y sans elle. »
« Ta femme m’a l’air en pleine forme. Pas vrai ? »
La princesse plissa les yeux en regardant Riftan, puis se tourna vers Maxi. Tous ceux qui se trouvaient dans la salle de réunion reportèrent le regard vers elle d’un même mouvement.
Note – Nymeria : Quand Agnes a fait un compliment à Ruth, je me suis sentie comme une mère toute fière. Mon dieu, je l’adore tellement, mdr.