Chapitre 152
Chapitre 152
Traducteur – LF
Relectrice – Nymeria
Mar rougit, honteuse de montrer tant de réticence à Yulysion, surtout après s’être vantée de ne pas avoir grand-chose à faire. Elle fit de son mieux, mais voir un monstre gigantesque et se retrouver pour la première fois de sa vie en sa présence rendait difficile de garder un air détaché.
Les yeux écarquillés par la peur, elle jeta un coup d’œil au wyverne géant, mort, la langue pendant hors de sa gueule. C’était un monstre terrifiant d’au moins quarante kvet de long — douze mètres. Sa tête ressemblait à celle d’un crocodile, ses ailes brisées à celles d’une chauve-souris, et son corps massif était recouvert d’une peau d’un noir exactement semblable à celui du charbon.
« Quant aux dragons… ils sont dix fois plus gros qu’un wyverne. »
La chair de poule envahit les avant-bras de Maxi. Comment pouvaient-ils bien se battre contre un monstre aussi redoutable ? À mesure qu’elle se représentait vaguement la scène, comme si elle se déroulait sous ses yeux, la peur l’envahit.
« Madame, vous avez mauvaise mine. Vous devriez rentrer au château… »
« Ça va. C’est juste que ma ma-mana est encore en train de se rétablir… elle n’a pas complètement récupéré. »
Maxi reprit vivement contenance et se tourna vers les gardes pour leur demander d’allumer un feu et de faire bouillir de l’eau. Quelques soldats en faction dans les environs s’approchèrent pour les aider à décharger les affaires.
« Les b-blessés… où sont-ils ? »
« Par ici. Les espaces dégagés risquent d’être attaqués par les wyvernes, alors les blessés sont parmi les arbres. »
« Et R-Ruth ? »
« Le mage aide le seigneur dans la vallée de Cabro. On dirait qu’un groupe de wyvernes a migré là-bas pendant l’hiver. On en a repéré près de vingt, alors tous les autres mages ont été envoyés pour les éliminer. »
« V-vingt ? »
En apprenant que Riftan affrontait vingt monstres aussi gigantesques, Maxi sentit son cœur se serrer et son estomac se nouer d’angoisse. Elle retint son envie de courir sur-le-champ jusqu’à lui et parvint à peine à articuler :
« A-alors… il ne reste p-personne qui puisse utiliser la magie de guérison ? »
« J’ai tout de suite fait venir l’herboriste du village, mais nous avons du mal à nous occuper de tous les blessés, tant ils sont nombreux. »
Yulysion désigna une vieille femme qui soignait les patients dans l’un des campements.
« B-bien. Je veux d’abord m’occuper des b-blessés les plus graves. »
Elle fit quelques pas et balaya rapidement les environs du regard. Des hommes couverts de poussière et de terre étaient étendus sur des paillasses de fortune, faites de tissus sales. Un soldat en désigna un.
« C’était une sentinelle. Quand le wyverne l’a projeté au loin, sa tête a heurté un rocher et il a perdu connaissance. Il respire encore… mais son corps s’est refroidi. Veuillez l’examiner en premier. »
Maxi plia les genoux pour examiner le jeune soldat. Son cuir chevelu était lacéré du crâne jusqu’à la tempe, et son épaule était couverte d’un hématome noir. Après avoir vérifié qu’il n’avait aucun os brisé, Maxi posa la main sur sa blessure et invoqua sa magie de guérison.
Une chaleur douce s’échappa de ses paumes, et des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Maxi s’interrompit à mi-chemin : elle ne pouvait pas guérir complètement la blessure, sans quoi sa mana serait épuisée et elle n’aurait plus rien pour les autres patients.
« J-je lui ai seulement prodigué les premiers soins. Nettoyez bien ses blessures et, quand il reprendra connaissance, donnez-lui de l’eau à boire. Les gardes vont lui apporter des plantes médicinales tout de s-suite. »
« Bien. »
« Je ne peux pas… toute seule, c’est difficile de s-soigner tous les blessés. Pour l’instant… y a-t-il quelqu’un d’autre qui a besoin de soins d’urgence ? »
« Il y a encore deux personnes inconscientes… »
Maxi ravala un gémissement et répondit d’un ton résolu :
« C-conduisez-moi jusqu’à eux, je vous prie. »
***
Après avoir soigné les deux patients inconscients avec sa magie, Maxi était complètement épuisée et son corps s’affaissa.
Était-ce vraiment ainsi, quand on utilisait la magie ?
Elle n’avait jamais ressenti de vertige aussi violent et une vague d’angoisse l’envahit.
« Madame, vous allez bien ? »
« Je suis seulement fatiguée d’avoir utilisé ma ma-magie de guérison… Je vais vite récupérer, alors… ne vous inquiétez p-pas. »
Espérant de tout cœur que ce fût vrai, Maxi s’assit un instant contre un arbre et reprit son souffle. Pendant ce temps, les soldats rangeaient leurs affaires dans les chariots, dressaient des tentes parmi les arbres, préparaient des couches et transportaient les patients. On alluma un feu de camp pour faire bouillir de l’eau, et des sentinelles vinrent monter la garde tout autour. Maxi observa l’agitation en attendant que son vertige se dissipe, puis se releva en titubant. Peu à peu, sa vue redevint plus nette.
Elle avait tenu jusque-là avec obstination ; elle ne pouvait pas s’arrêter pour se reposer maintenant. Maxi puisa un peu d’eau dans la marmite, s’humecta les lèvres avec le liquide tiède, puis se remit à examiner les blessés.
Heureusement, elle parvint à les soigner avec plus d’aisance qu’elle ne l’avait imaginé. C’était peut-être grâce à son expérience passée.
Après avoir soigneusement nettoyé les plaies, elle les saupoudra de la poudre hémostatique que Ruth lui avait donnée et les banda avec du linge propre. Avec l’aide des soldats, elle remit en place les os cassés ou déboîtés et les immobilisa solidement à l’aide d’attelles. Elle veilla aussi à ce que chacun boive de l’eau mêlée de plantes contre la fièvre et les toxines. Maxi savait que, même s’ils semblaient aller bien pour le moment, une forte fièvre pouvait leur monter plus tard.
« Madame, c’est le dernier blessé à soigner. Sa plaie est assez grande. Vous vous en sortirez ? »
Un soldat d’âge mûr, à la barbe hirsute, demanda cela en la guidant jusqu’au blessé, étendu à la lisière du campement. Maxi regarda l’homme, dont l’épaule était entaillée d’une profonde plaie. Un simple pansement ne suffirait pas. Il faudrait la recoudre avec du fil et une aiguille, comme Ruth le lui avait appris, mais elle n’avait pas assez confiance en elle.
« C-c’est… le dernier blessé ? »
« Oui, tous les autres ont déjà été soignés. Ceux qui peuvent se déplacer seront conduits à Anatol dès le retour des éclaireurs. »
Maxi regarda autour d’elle. Tous les gardes et les ouvriers blessés, enveloppés de bandages, étaient assis sur le côté et buvaient la soupe aux herbes qu’on avait préparée. Il était peu probable que l’état de l’un d’eux s’aggrave soudainement. Un peu inquiète, Maxi mobilisa le peu de mana qu’il lui restait et lança un sort de guérison sur le soldat blessé.
Quand sa magie la quitta, sa vision se brouilla soudain de blanc, mais elle s’en remit étonnamment vite. Peut-être s’y habituait-elle petit à petit. Soulagée, Maxi se leva, et Yulysion accourut aussitôt vers elle.
« Madame, cet endroit sera plus dangereux au coucher du soleil. Vous devriez rentrer à Anatol sans attendre. »
« Avez-vous des nouvelles des Ch-chevaliers du Dragon rouge ? »
« On dirait que deux ou trois wyvernes se cachent au fond de la vallée et leur donnent du fil à retordre. Mais ça ne devrait pas durer longtemps. »
« D-dans ce cas… je rentrerai avec les chevaliers. Ce sera p-plus sûr. »
Un air contrarié passa sur le visage de Yulysion.
« Ne vaudrait-il pas mieux rentrer au plus vite pour vous reposer ? Vous êtes blanche comme un linge. »
« Si je m’assieds près du f-feu et que je récupère ma mana… ça ira b-bientôt mieux. Je resterai tranquille. C’est Riftan qui m’inquiète. »
Yulysion ouvrit de grands yeux, comme si ses paroles l’avaient surpris. Riftan Calypse n’était pas du genre à inquiéter les gens. Peut-être que personne ne se faisait le moindre souci pour le chevalier qui avait vaincu le Dragon Rouge, mais Maxi connaissait son imprudence et l’angoisse lui tordait les entrailles. Même lui n’était pas immortel.
« S’ils ne sont pas revenus à la nuit t-tombée… je rentrerai à Anatol. »
Yulysion soupira, résigné, en voyant le visage obstiné de Maxi.
« Si c’est la seule façon de vous faire rentrer… d’accord. »
« M-merci. »
« En effet, si les chevaliers ne sont toujours pas revenus au coucher du soleil, vous devrez absolument rentrer au château. À la nuit, les monstres… »
À cet instant, Yulysion repoussa Maxi et dégaina l’épée à sa ceinture. Avant qu’elle ait compris ce qui se passait, elle roula au sol. Soudain, une ombre sombre recouvrit le ciel et de lourds pas retentirent, faisant trembler la terre. Maxi poussa un cri étranglé, plaquée au sol. Un monstre gigantesque aux yeux rouge vif se dressait devant eux, la gueule grande ouverte, dévoilant une rangée de dents acérées. Elle n’en croyait pas ses yeux : une créature aussi colossale avait pu s’approcher sans un bruit.
La bourrasque soulevée par ses ailes emporta la moitié du campement. Si Yulysion ne l’avait pas repoussée à temps, elle aurait été projetée au loin comme un fétu de paille.
« Fuyez ! »
Yulysion cria en agitant son épée, dont la lame luisait d’un éclat bleu. Le coup trancha les ailes du monstre, dont le corps massif bascula. Un vent violent se leva, les arbres tremblèrent et s’effondrèrent, et le sol vibra comme lors d’un séisme.
« Vite, emmenez madame ! »
« Par ici, je vous en prie ! »
Un soldat saisit le bras de Maxi et la tira brutalement. Ils se mirent à courir pour fuir le monstre. Maxi trébucha en le suivant ; son pied s’accrocha à une pierre et elle s’écrasa au sol. Le bras que le soldat tenait lui faisait atrocement mal, comme s’il allait se déboîter, et son genou écorché la brûlait comme s’il allait se fendre.
« Madame ! V-vous allez bien ? »
Elle tenta de se relever, mais la scène devant ses yeux se mit à tanguer. Le vertige lui retourna l’estomac et elle n’en put plus. Maxi s’affala au sol et vomit. Son cœur, gonflé de terreur, lui faisait mal comme s’il était transpercé de coups de couteau. La bouche grande ouverte, comme si elle avait oublié comment respirer, elle s’efforça de se remettre debout. Soudain, un éclair doré jaillit et illumina tout. Maxi tourna vers lui des yeux terrifiés. Un immense brasier dévorait le monstre gigantesque.
« Riftan ! »
La voix perçante de la princesse Agnes claqua dans l’air comme un fouet. Puis quelqu’un bondit dans les flammes, vers le monstre qui vacillait, et abattit lourdement son épée.
La tête du monstre gigantesque, qui mesurait près de cinquante kvet — environ quinze mètres —, s’envola comme celle d’un coq décapité. Son corps s’effondra et fit trembler le sol comme lors d’un séisme. Maxi contempla la scène, les larmes ruisselant sur son visage, puis sa vision s’obscurcit.
« Madame ! Vous allez bien ? »
Yulysion accourut vers elle et la souleva, paniqué, mais ses membres pendaient comme si ses os avaient fondu et disparu. Maxi s’appuya contre le jeune homme, tremblant de façon incontrôlable, puis perdit toute sensation et sombra dans l’inconscience.