Chapitre 151
Chapitre 151
Traducteur – LF
Relectrice – Nymeria
Ruth aurait préféré éviter autant que possible de croiser la princesse, mais il n’en fut malheureusement rien. La construction de la grande route reliant Anatol au port de Namhae avait commencé et exigeait une main-d’œuvre considérable. Les chevaliers sortaient plusieurs fois par jour pour exterminer les monstres qui rôdaient dans la région, tout en protégeant la foule de travailleurs qui s’affairaient aux fondations.
Dans ces circonstances, Ruth ne pouvait pas rester enfermé dans la tour. Il fut directement affecté à l’équipe chargée de la subjugation des monstres, où la princesse Agnes pouvait facilement le harceler. Au lieu de compatir, Maxi l’enviait.
À Anatol, tout le monde pouvait contribuer aux tâches de Riftan, mais Maxi semblait en être exclue. Même Yulysion et Garrow quittaient la région pour exterminer des monstres ou accomplir des missions pour les chevaliers, tandis que Maxi n’avait qu’à planter tranquillement des fleurs dans le jardin, à l’abri des remparts imprenables du château.
Bien sûr, gérer et surveiller le château n’était pas une sinécure. Pourtant, Maxi ne parvenait pas à se défaire de l’impression d’être une enfant abandonnée seule dans une maison vide.
À force de vivre ainsi, elle commença même à douter de l’utilité de son apprentissage de la magie. Elle avait beau perfectionner ses talents, elle ne pouvait même pas sortir du Château de Calypse. À quoi bon apprendre la magie défensive, celle qui créait de la lumière ou celle qui faisait souffler le vent ?
Lorsqu’elle avait découvert la magie, elle s’était imaginée devenir une grande aventurière et partir en expédition avec Riftan, mais ce rêve s’était depuis longtemps brisé. Jamais elle ne serait mêlée à une aventure dangereuse. Cette prise de conscience la rendait triste et lui donnait le sentiment d’être à part, mais elle ne pouvait se résoudre à en parler à qui que ce soit.
Tous les serviteurs étaient gentils avec elle, mais elle ne pouvait pas leur confier ce qu’elle ressentait. Quant à Riftan, il était très occupé et, d’une certaine manière, c’était justement avec lui qu’elle pouvait le moins se montrer honnête. Au bout du compte, tout ce qu’elle pouvait faire pour mettre un terme à cette solitude étouffante, c’était d’enchaîner mécaniquement les journées.
« Vous ne mangez pas beaucoup, ces derniers temps. Peut-être avez-vous mal quelque part… »
Ludis l’interrogea avec inquiétude tandis que Maxi prenait un déjeuner tardif. Celle-ci secoua la tête et esquissa un sourire forcé. Elle attendait souvent le retour de Riftan jusque tard dans la nuit, ce qui réduisait ses heures de sommeil et affaiblissait nettement son endurance. Elle avait aussi perdu l’appétit, même si elle n’était pas malade.
« Vous avez des cernes. Pourquoi ne pas faire au moins une petite sieste ? »
« M-merci de vous inquiéter pour moi. M-mais… le m-marchand d’épices doit v-venir cet après-midi. »
« Dans ce cas, voudriez-vous dîner dans votre chambre ce soir, pour pouvoir vous reposer ? »
Maxi secoua la tête.
« I-il y a des invités… Je ne peux p-pas prendre mes repas s-seule dans ma chambre. C’est le devoir de la maîtresse de maison. »
« Les invités comprendraient si vous ne vous sentiez pas bien… »
« J-je vais très bien ! »
Les suggestions insistantes de Ludis commençaient à l’agacer. Maxi mit brusquement fin à la conversation, et la servante se tut.
Dans un silence pesant, Maxi rompit son pain en petits morceaux et se força à les avaler. Elle se sentait lourde et épuisée, certes, mais rester couchée en plein jour sans rien faire ne ferait qu’alimenter ses pensées autodestructrices. Persuadée qu’il valait mieux pour son moral de s’occuper, elle abandonna son repas, se leva et enfila une cape.
Avant de retrouver le marchand, elle comptait faire un tour dans les cuisines.
« Madame, vous voilà ! »
Alors qu’elle sortait de sa chambre, une voix pressée retentit dans le couloir. Maxi tourna la tête et ouvrit de grands yeux en voyant Rodrigo accourir.
« Q-que se passe-t-il ? »
« Il semblerait qu’il y ait eu un incident sur le chantier de la route. Des monstres ont blessé plusieurs ouvriers. On m’a demandé d’envoyer des gardes et des provisions. »
Maxi sentit le sang quitter son visage. Riftan devait se trouver sur le chantier et pourtant, un incident s’était produit. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : un monstre particulièrement redoutable semait le chaos.
La peur l’envahit un instant, mais elle parvint à reprendre son calme.
Elle avait bien appris à gérer ce genre de situation avec Ruth l’hiver dernier, non ? Pourtant, elle avait du mal à se rappeler les consignes qu’il lui avait données.
« T-tout de suite, veuillez charger dans le chariot… le nécessaire. Des bouilloires et du bois… des bols et des linges p-propres, des aiguilles, du fil, des herbes médicinales… t-tout ce qu’il faut ! »
« Oui, madame. »
« P-préparez le chariot. Ils auront p-peut-être besoin de couvertures aussi, veuillez les charger. O-où est la personne qui est venue faire son r-rapport ? »
« Il est dans la cour, il se prépare avec les gardes. »
« Je dois savoir e-exactement c-ce qui se passe. Veuillez charger vos affaires dans le chariot et vous rendre devant les portes du château. »
Rodrigo s’inclina et dévala aussitôt l’escalier. Maxi sortit à son tour en toute hâte. Cette fois, elle ne pouvait pas compter sur Ruth. Elle devait réagir avec calme, même seule… Maxi frotta ses paumes couvertes de sueur froide contre le bas de sa robe et traversa le jardin. En passant le portail, elle aperçut plusieurs gardes en train de charger trois chariots et courut droit vers eux.
« J-j’ai appris qu’il y avait eu un incident. Qui… qui a apporté la nouvelle ? »
« C’est moi. J’ai reçu l’ordre de sir Uslin Rikaido de venir chercher le matériel nécessaire. »
Un soldat d’âge mûr portant un casque s’avança. Maxi déglutit et lui demanda :
« L-la situation est grave ? C-combien y a-t-il de blessés ? »
« Environ vingt ouvriers ont été blessés, et une quinzaine de gardes qui patrouillaient sont grièvement atteints. Le magicien a administré les premiers soins aux plus gravement touchés, mais il reste des monstres à vaincre à l’avant du chantier. Pour économiser sa magie, il a dû laisser environ la moitié des blessés sans soins… »
Apprendre que la bataille faisait toujours rage glaça le bout des doigts de Maxi.
« Et le s-seigneur… Il va b-bien ? »
« Difficile de vous répondre avec certitude, puisque la subjugation n’est pas terminée. Mais c’est le seigneur Calypse. Il s’en sortira. »
Les paroles assurées du soldat parvinrent à apaiser un peu Maxi.
« B-bien. Dépêchez-vous… p-préparez tout. »
Le soldat acquiesça et retourna au chariot. Maxi se força à garder contenance en regardant charger les armes, les tentes et les vivres. Comme l’avait dit le soldat, Riftan était le meilleur chevalier du continent ; elle n’avait aucune raison de s’inquiéter. Il lui suffisait de se concentrer sur sa propre tâche. Maxi joignit les mains et pria silencieusement.
***
Peu après, dès que tout fut prêt, ils montèrent dans les chariots et franchirent la porte de la ville. Les gardes étaient embarrassés de voir Maxi les accompagner, mais ils ne pouvaient s’opposer à la décision de l’épouse de leur seigneur. Ils se contentèrent donc de mener le cortège en silence.
Maxi observait en silence le paysage qui défilait à toute allure, le cœur serré par une tension suffocante. Le chariot descendit la colline, traversa rapidement la place du marché et atteignit la porte sud. Devant celle-ci, des briques, des sacs de sable et deux charrettes transportant des blessés franchissaient l’ouverture à demi close. Maxi sauta du chariot et courut aussitôt vers eux.
« Madame ! »
Elle examinait un ouvrier au visage pâle, dont la jambe cassée était solidement maintenue par une attelle, lorsqu’une voix retentit derrière elle. Maxi se retourna et vit Yulysion accourir en armure. Ses yeux s’écarquillèrent, mais le jeune homme fut cent fois plus surpris qu’elle.
« Q-que faites-vous ici ? »
« I-il y a eu un accident… alors je suis v-venue avec les soldats. Les blessés… c’est vous qui les avez amenés ? »
« Nous n’avions pas assez de moyens de transport pour les emmener tous, alors nous n’en avons pris que quelques-uns. »
Elle jeta un coup d’œil aux trois hommes allongés sur la charrette. Aucun ne semblait avoir été blessé mortellement, mais tous saignaient abondamment. Elle défit le tissu serré autour de la cuisse de l’homme assis à l’extrémité et inspecta la plaie pour vérifier qu’aucun corps étranger ne s’y trouvait. Heureusement, il n’y avait ni sable ni terre. Elle déchira ensuite davantage le pantalon de l’homme afin de s’assurer que les os n’étaient pas déplacés, puis lui prodigua des soins grâce à la magie curative.
Tandis que sa réserve de mana diminuait rapidement, Maxi fut prise d’un vertige soudain. Elle n’avait encore jamais soigné une blessure aussi profonde.
Est-ce que cela demande vraiment autant de mana ?
Elle sentit une grande quantité de mana s’échapper de son corps, et ses bras se mirent à trembler.
« Madame, vous allez bien ? »
Yulysion baissa les yeux vers son visage pâle, inquiet. Maxi esquissa un sourire détaché et soigna les deux autres ouvriers. Sa réserve de mana diminua encore rapidement et une sueur froide lui couvrit le dos, mais elle se remit vite. Elle demanda aux gardes d’emmener les blessés à l’infirmerie, puis remonta dans le chariot.
Yulysion se précipita à sa suite.
« Madame ! C’est dangereux, là-bas. Vous n’avez pas besoin d’y aller. Retournez plutôt au château… »
« Q-qu’est-ce que vous racontez ! Je suis l’épouse du seigneur. Quand il y a un p-problème dans la région… je dois, bien s-sûr, apporter mon aide. Regardez. J’ai soigné ces gens. »
« Mais vous n’avez pas pratiqué la magie depuis un moment, madame. Et des monstres pourraient apparaître hors de la région… »
« M-moi aussi, je peux faire ma part ! Vous ne l’avez pas dit, l’autre jour ? Même face à un l-lycanthrope, je n’ai pas cillé. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. »
Maxi lâcha ces mots d’un ton froid. Elle était blessée dans son orgueil qu’un garçon de seize ans la traite comme une enfant incapable. Si elle avait pensé rester enfermée au château, elle n’aurait jamais appris la magie. Elle s’y était appliquée avec assiduité pour pouvoir apporter son aide.
Maxi ordonna au cocher de se mettre en route, et son chariot s’ébranla péniblement pour franchir les portes. Yulysion sauta prestement sur son cheval et le suivit. Elle fit semblant de ne pas remarquer les regards inquiets qu’il lui lançait depuis l’extérieur du chariot et se concentra sur la récupération de son mana.
La route ne tarda pas à s’aplanir, et Maxi aperçut les briques empilées au bout du chemin. Une simple cloche avait été installée, entourée de terre, de sable et de briques. Elle sauta du chariot et vit un énorme monstre étendu sur la route, au milieu de chênes brisés. Elle recula instinctivement.
Yulysion sauta de son cheval et accourut pour l’aider.
« C’est un vouivre mort. C’est lui qui a causé tout ce désordre. »