Chapitre 147
Chapitre 147
Traducteur – LN
Relecture – Nymeria
Ludis s’adressa doucement à Agnes.
« Votre Altesse, lorsqu’un criminel commet une fraude ou vole, la loi générale prévoit qu’il rembourse à la victime dix fois la valeur du matériel ou des affaires perdues. S’il ne peut pas payer, il devra effectuer des travaux en conséquence. »
Agnes se caressa le menton.
« C’est plus clément que je ne le pensais. Dans la capitale, on leur coupe les poignets sans attendre. » Elle semblait habituée à la violence. « Et quelle peine inflige-t-on aux meurtriers ? »
Ludis répondit avec calme.
« Si leur culpabilité est établie, les meurtriers sont exilés ou pendus. Le verdict dépend généralement de la famille de la victime. Si celle-ci n’en a pas, la décision revient au prêtre, qui agit selon la volonté de Dieu. »
Maxi se sentit encore plus accablée. Bien qu’elle fût la dame du domaine, elle avait honte de connaître si peu Anatol.
« Regardez cette foule de femmes ! » s’exclama soudain Agnes en désignant un endroit. « Qu’est-ce qu’elles regardent, dans cette échoppe ? »
Maxi leva les yeux. Dans une ruelle étroite, plus d’une douzaine de villageoises se chamaillaient. Toute excitée, la princesse lui saisit le bras, bien décidée à se jeter dans la mêlée.
« Mais qu’est-ce qu’elles peuvent bien se disputer ? » demanda Agnes.
Les villageoises se battaient pour mettre la main sur les plus beaux tissus, empilés sur des étagères. Maxi n’avait aucune idée de ce qui se passait. Plantée là comme une idiote, elle se tourna vers Ludis.
« L-là… Q-qu’est-ce que c’est ? » demanda Maxi en désignant les tissus.
« Ma dame, ce sont des étoffes qu’on porte autour de la taille. Au début de la fête du printemps, les jeunes filles du village s’en entourent la taille, mettent des fleurs dans leurs cheveux et chantent dans les champs. »
« Est-ce une tradition liée à la nymphe qui fut l’amante d’Uigru ? » demanda Agnes.
Ludis acquiesça et lui répondit avec déférence.
« Selon la légende, la nymphe séduisit le héros Uigru en lui nouant un morceau de tissu autour de la taille et en lui posant une guirlande de fleurs sur la tête. Depuis des siècles, au printemps, les jeunes filles d’Anatol se parent pour représenter l’esprit du chêne et chantent dans les champs. C’est une tradition très ancienne, que l’on a soigneusement préservée. »
Les yeux d’Agnes s’illuminèrent.
« Nous aussi. »
« O-oui ? » répondit Maxi.
« Maximilian, tu ne peux pas manquer une fête dans ta propre ville. Allons-y ensemble ! »
Sans attendre la réponse de Maxi, Agnes lui saisit de nouveau le bras et l’entraîna dans la cohue, au milieu des jeunes filles qui se battaient.
Le cri de Maxi s’étrangla dans sa gorge. Les jeunes filles, qui se bousculaient épaule contre épaule, lui tirèrent les cheveux et froissèrent ses vêtements. Pourtant, elle ne pouvait pas s’échapper : Agnes lui serrait le bras trop fort. Maxi avait envie de pleurer.
« Que penses-tu de celui-ci ? » demanda Agnes.
La princesse était dans son élément. Elle écarta les femmes, se fraya un chemin jusqu’au milieu de la foule et saisit un morceau de tissu violet, qu’elle agita sous le nez de Maxi. Celle-ci hocha la tête, affolée. Toujours coincée dans la cohue, elle avait le ventre noué et l’impression qu’Agnes allait lui arracher le bras. Elle ne désirait qu’une chose : partir. Mais la princesse n’en avait pas fini.
Agnes fronça les sourcils en examinant le tissu qu’elle tenait.
« Le vert ou le jaune t’iraient mieux, Maximilian. Ils mettraient joliment tes cheveux roux en valeur… »
« B-bah, n-n’importe lequel m’ira. »
« Qu’en dis-tu ? Le bleu m’irait mieux, non ? » demanda nonchalamment Agnes. « Il ne s’accorderait pas à la couleur de mes yeux ? »
« E-enfin, m-moi… »
Maxi poussa un cri lorsque la foule la bouscula brutalement. Les villageoises criaient, se poussaient et se tiraient les cheveux et les vêtements. Jamais elle n’avait vécu pareille expérience ; sous le choc, elle se laissait ballotter d’un côté à l’autre. Agnes finit par choisir deux tissus qui lui plaisaient et lança trois pièces au marchand.
« Je prends ces deux-là ! » cria Agnes. « Ça suffit ? »
« Oh, bien sûr ! Je vais vous rendre la monnaie. »
« Gardez-la, merci ! » lança joyeusement Agnes en s’éloignant de la foule. Maxi la suivit, touchant ses cheveux ébouriffés et sa robe froissée. Hebaron, qui s’était tenu à l’écart pour observer la scène, soupira.
« Princesse, pourriez-vous éviter ce genre de situations ? Et si vous étiez gravement blessée ? Ou si quelqu’un découvrait votre identité… »
« Oh là là, tu t’inquiètes pour moi ? Tu crois que ces jeunes paysannes pleines de fougue pourraient me faire du mal ? » Agnes rit, encore ravie de son expérience.
Hebaron adoucit la voix et lui parla comme un père.
« Je me suis mal exprimé. C’étaient elles qui étaient en danger. Votre Altesse les bousculait et les provoquait comme si elles n’étaient que des roseaux sans défense… »
Agnes renifla, piquée par son sarcasme, puis se tourna vers Maxi. Celle-ci avait à moitié écouté et sursauta en remarquant le regard de la princesse. Agnes lui tendit un morceau de tissu rouge avec un sourire sincère.
« C’est un cadeau pour te remercier de m’avoir fait visiter Anatol. Je l’ai choisi parce qu’il m’a rappelé la couleur de tes cheveux. »
« M-merci. » Maxi hésita avant d’accepter le cadeau, et Agnes sourit, satisfaite.
Maxi examina le tissu qu’on lui avait offert. Il était rêche au toucher. Elle ne comprenait pas. Pourquoi Agnes se montrait-elle si gentille avec elle ? Elle observa la princesse, qui nouait un morceau de tissu bleu autour de sa taille.
« Je dois le nouer comme ça ? » demanda-t-elle à Ludis.
« Oui, nouez-le ainsi pour qu’il ne traîne pas par terre. »
« Maximilian, essaie donc ton cadeau, toi aussi », dit Agnes.
« J-je… M-me changer en public… »
Maxi déplia le tissu qu’elle tenait et afficha une mine nerveuse. Agnes haussa les épaules.
« D’accord, tu y échappes pour aujourd’hui. Mais nous irons ensemble à la fête du printemps, c’est décidé ! »
Agnes battit des cils et lui adressa un doux sourire, puis reprit rapidement sa promenade à travers le marché. Maxi replia son cadeau et la suivit lentement.
***
Le groupe continua à flâner pendant une heure et demie avant de regagner la calèche. Durant ce temps, Agnes avait acheté sur un coup de tête cinq pierres précieuses, des écailles de dragon, du cuir de wyverne et diverses herbes médicinales. Son enthousiasme pour les herbes rappela à Maxi les marchandages de Ruth au marché. Tous les sorciers étaient-ils obsédés par les herbes rares et les objets magiques ?
« Je comprends pourquoi les marchands prennent le risque de venir jusqu’à Anatol », dit Agnes. « On y trouve beaucoup d’herbes rares, et les pierres précieuses y sont bien moins chères que dans le reste du royaume. »
« D’après notre sorcier, les monts d’Anatolium regorgent d’herbes rares », dit Hebaron. « À cause des monstres qui y vivent, on peut aussi facilement s’y procurer des os, des peaux et des pierres précieuses de monstre. »
Le chevalier continua de ranger les achats d’Agnes à l’arrière de la calèche. Elle le dévisagea, perplexe.
« Je vois que vous vendez des morceaux de monstre au marché, et pourtant vous n’osez pas vous opposer à l’Église, juste à côté ? »
« À Anatol, les protestants n’ont pratiquement aucun pouvoir, et les catholiques encore moins. L’église existe, mais elle ne sert qu’à accueillir des orphelins, grâce aux fonds fournis par le capitaine. Elle n’a commencé à se réunir que récemment. Avant, il n’y avait là qu’un terrain. »
Agnes désigna l’endroit et s’exclama : « Quoi ? Quelle chance ! »
Maxi ne comprit pas. « P-pourquoi êtes-vous j-jalouse ? »
« Du point de vue d’une sorcière, c’est l’idéal. Les sorciers et les prêtres ne s’entendent souvent pas. » Agnes souffla, agacée. « Les prêtres nous considèrent souvent comme des êtres qui agissent contre la volonté de Dieu. »
Elle monta dans la calèche. Maxi se rappela le prêtre qui l’avait guidée dans sa jeunesse et ne parvenait pas à imaginer cet homme hostile aux sorciers. Perplexe, elle demanda :
« P-pourquoi ? U-utiliser la m-magie, c’est merveilleux. N-n’importe quel noble v-voudrait d’un s-sorcier. »
« Les sorciers ne sont devenus une denrée recherchée que depuis le début de cette guerre », expliqua Agnes. « Quand les guerres de conquête se sont multipliées, les rançons exigées pour les sorciers ont énormément augmenté. Sachant qu’ils étaient indispensables pour soutenir le règne de mon père, j’ai convaincu les protestants d’adopter une position plus tolérante envers la magie. Aujourd’hui, les magiciens sont si puissants que l’Église est obligée de les accepter. Selon la doctrine traditionnelle, la magie est un pouvoir démoniaque qui s’oppose à la volonté de Dieu. Les démons sont des esprits maléfiques, et il est sacrilège de faire commerce de leurs os, de leurs écailles et de leurs pierres précieuses. »
La princesse sortit une pierre précieuse rouge qu’elle venait d’acheter et soupira.
« L’Église catholique exerce toujours une forte influence sur le commerce des morceaux de monstre et n’autorise généralement que la vente des pierres de mana. Si l’on vous surprend à vendre des os, des écailles ou des peaux de monstre, on vous livre à l’Église. Comme les ressources sont limitées, je n’ai moi-même pu fabriquer que quelques objets magiques. »
« L-les protestants autorisent le c-commerce ? » demanda Maxi.
« Les protestants autorisent librement le commerce des pierres précieuses, des os et des écailles de monstre, et même de leurs peaux. En revanche, le commerce du sang ou de la chair des monstres est strictement interdit. »
Maxi fronça les sourcils.
« Q-qu’est-ce qu’on f-ferait du sang ou de la c-chair ? »
Elle avait entendu dire que les pierres de mana et les os des monstres et des dragons servaient à fabriquer des objets magiques, et que leurs écailles et leurs peaux pouvaient être transformées en armures. Mais à quoi pouvait-on bien employer leur sang ou leur chair ? Agnes sourit, amusée par son inquiétude.
« On peut s’en servir pour la magie noire ou l’alchimie. On raconte même que certains mangent de la chair de monstre. »
« Manger ça ! » s’exclama Maxi.
Note – Nymeria : Opinion impopulaire : j’aime beaucoup Agnes. Elle se fiche de presque tout et elle est tellement facile à vivre ! Je pense qu’elle fera du bien à Maxi.