Chapitre 142
Chapitre 142
Traductrice – LL
Relectrice – Nymeria
Riftan inspira soudain profondément, puis soupira.
« Dans quelques semaines, des invités du palais viendront. Ils seront une vingtaine ou une trentaine. J’aimerais leur réserver les meilleures chambres disponibles et leur offrir un petit accueil. »
Maxi ouvrit de grands yeux à cette annonce inattendue. Elle savait que des invités devaient venir au printemps ; apprendre qu’ils arriveraient plus tôt que prévu la consterna.
« Des invités… ? »
« Il s’agit de la délégation d’inspection du roi Reuben. Les chevaliers de la Couronne. »
Riftan lâcha ces derniers mots et jeta un coup d’œil à son visage. Un instant, ses lèvres sensuelles se tordirent légèrement sous l’effet de pensées contradictoires, puis il reprit aussitôt son expression impassible et ajouta d’un ton détaché : « La princesse Agnes vient. »
Maxi fixa le visage de Riftan, abasourdie, sans même respirer. Une dame qui avait autrefois envisagé de l’épouser venait lui rendre visite, mais Maxi ne savait pas quelle réaction adopter. Comme elle ne répondait pas, Riftan poursuivit d’un ton nerveux :
« Bien sûr, ils viennent seulement inspecter Anatol sur ordre royal. Agnes est la seule membre de la famille royale qui me connaisse et qui entretienne de bonnes relations avec les chevaliers du Dragon rouge. »
« Eh bien, je vois. »
Maxi déglutit, le cœur serré en apprenant qu’elle était proche de lui. Mais ils étaient des camarades du Dragon rouge, bien sûr qu’ils se connaissaient ! D’après Ruth, tout le monde avait cru que Riftan épouserait la princesse Agnes ; ils devaient donc être assez proches pour que de telles rumeurs se répandent. Son estomac se noua douloureusement, pourtant elle sourit d’un air indifférent, de peur que le moindre signe de déplaisir ne la fasse passer à ses yeux pour une femme aveuglée par la jalousie.
« N-nous préparerons les m-meilleures chambres et nous nous tiendrons prêts… Y a-t-il a-autre chose à faire ? »
« … Dis simplement aux servantes de bien se préparer à accueillir les invités. Tu n’as rien d’autre à faire. »
Riftan, qui l’observait comme s’il cherchait quelque chose sur son visage, répondit sèchement avant de baisser de nouveau les yeux vers la table. Son attitude était étrangement froide, mais elle n’avait pas le temps de s’en préoccuper. Elle se leva précipitamment avant que ses émotions ne se lisent sur son visage.
« A-alors… Je vais les prévenir tout de suite. »
« Je t’en prie. »
Riftan répondit sans relever la tête. Maxi quitta aussitôt la pièce et descendit rapidement l’escalier en appelant Rodrigo.
Depuis que Riftan lui avait annoncé la nouvelle, Maxi avait l’esprit en désordre. Elle s’interrogeait avec inquiétude sur la visite de la princesse Agnes à Anatol.
Était-il courant qu’une aristocrate éconduite en mariage rende visite au domaine de l’homme qui l’avait rejetée ? Qu’est-ce qui poussait la princesse à venir voir Riftan ?
Peut-être le roi Reuben n’avait-il pas renoncé à faire de Riftan un membre de la famille royale. L’inspection n’était peut-être qu’un prétexte, et la princesse venait sans doute pour le faire changer d’avis. Cette idée terrifia Maxi. Ce n’était pas parce que Riftan ne voulait pas faire annuler leur mariage à ce moment-là qu’il refuserait encore à l’avenir. Et si la princesse Agnes tentait de le persuader ?
« Madame, vous êtes pâle. Vous ne vous sentez pas bien ? »
Rodrigo, qui avait remarqué son visage, lui demanda d’un air inquiet. Maxi secoua vivement la tête.
« J-je crois que je suis u-un peu fatiguée. »
Ce n’était pas le moment de laisser son esprit vagabonder. Maxi chassa précipitamment ses pensées anxieuses et s’efforça de se concentrer sur ce qu’elle avait à faire : elle ne pouvait pas laisser le château paraître misérable alors que des invités du palais allaient arriver. Elle baissa les yeux sur le plan d’aménagement paysager, froissé dans sa main comme un chiffon, et se dit qu’elle n’avait pas le temps de se concerter tranquillement avec Ruth pour le revoir.
« P-pouvez-vous faire venir Aderon ? Je v-voudrais qu’il commence les travaux d’aménagement paysager. P-pouvez-vous le lui dire ? Il faut n-nous dépêcher de décorer l’entrée de la grande salle. J’espère que les arbres que nous avons plantés il y a quelques jours ont commencé à pousser. »
« Je le contacte tout de suite, Madame. »
« L-les invités dormiront dans la chambre aux tapisseries colorées, avec une literie luxueuse. Je voudrais que tout soit prêt. P-prévenez les servantes que chaque recoin du château doit être propre, et veillez à ce que les invités soient accueillis avec égards. »
« Bien, Madame. »
Rien d’autre que les instructions qu’elle avait déjà données ne lui vint à l’esprit. Elle tapota ses lèvres et soupira.
« S-s’il y a un problème… prévenez-moi. »
Après avoir informé les domestiques, Maxi regagna sa chambre et ouvrit machinalement son livre de magie, mais aucune lettre ne retenait son attention. Elle tourna nerveusement les pages un instant, puis se mordit les lèvres. Elle ne présentait encore aucun signe de grossesse ; si Riftan changeait d’avis, leur mariage resterait aussi facile à déchirer qu’un parchemin. Le souvenir de son attitude maladroite redoubla son anxiété. Il avait dit qu’il ne pouvait pas renoncer si facilement à ses vœux de mariage, mais à quel point sa résolution était-elle ferme ? Ne vacillerait-elle pas si une belle femme le séduisait ?
Peut-être que la princesse Agnes vient seulement pour une inspection, comme il l’a dit.
Maxi s’efforça désespérément de chasser le nuage d’angoisse qui l’envahissait. Riftan était un homme droit et déterminé ; sa volonté ne pliait pas aussi facilement qu’un roseau.
Arrêtons d’imaginer le pire.
Il était chevalier au service du roi Reuben ; il lui arriverait forcément de rencontrer la famille royale. Elle ne pouvait pas se laisser intimider et angoisser chaque fois. Elle lutta contre son esprit tourmenté.
***
Alors que Maxi s’activait à préparer l’arrivée des invités, elle ne pouvait pas se permettre de s’inquiéter : elle surveillait soigneusement les travaux, réunissait des marchands pour choisir les décorations des chambres et des jardins, et continuait aussi d’étudier la magie.
Comme elle n’avait pas le temps d’aménager tout le vaste jardin d’un seul coup, elle commença par planter des arbustes et disposer des statues un peu partout. Heureusement, le sol gelé avait commencé à dégeler quelques jours plus tôt, sans difficulté, et les travaux prirent donc moins de temps qu’elle ne l’avait pensé. Les ouvriers creusaient profondément la terre à coups de pelle et plantaient des arbres à intervalles réguliers, tandis que les domestiques installaient des jeunes pousses dans les parterres et semaient des graines de fleurs un peu partout. Même s’il était encore un peu tôt, le mélange de la terre l’avait assouplie ; dès que le temps se réchaufferait, les plantes pourraient donc rapidement prendre racine et germer. Maxi voulait que le jardin, jusque-là sans vie, retrouve sa splendeur avant l’arrivée des invités.
« Le drapeau royal et les chevaliers… Ils s-séjourneront dans l’annexe. La p-princesse et sa suite logeront dans la grande salle. Tout le monde d-doit veiller à ce qu’ils ne manquent de r-rien. »
« Bien, Madame. »
« T-tous les ustensiles devront être en a-argent ou en or. Les v-vins les plus chers sont déjà prêts… S’il faut davantage de nourriture, n’hésitez p-pas à en faire préparer. »
« Nous y veillerons, Madame. »
Maxi donna des instructions minutieuses aux domestiques et parcourut le château plusieurs fois par jour pour vérifier qu’ils étaient prêts à accueillir les invités. Mais elle n’était pas la seule à s’activer. Les servantes ouvraient les larges volets et essuyaient les vitres embuées ; elles passaient la journée à puiser de l’eau au puits pour laver les tapis et décrochaient les rideaux afin de les nettoyer. De leur côté, les domestiques se débarrassaient de la suie sur leur visage, nettoyaient les cheminées encombrées de cendres, sortaient les braseros et en lavaient les traces de brûlure.
Maxi avait fort à faire, entre la supervision des travaux et les commandes à remplir chaque jour, mais elle ne songeait pas à se plaindre : les autres étaient plusieurs fois plus occupés qu’elle. Ruth semblait veiller presque toutes les nuits, puisqu’il devait tout gérer seul, tout en fabriquant des harnais ; Riftan et les chevaliers, eux, travaillaient de l’aube jusqu’à tard dans la nuit au plan de construction de la route, qui devait débuter au printemps.
La construction d’une large route reliant le port à Anatol était un immense chantier qui nécessitait une main-d’œuvre considérable. Riftan passait ses journées à examiner la carte et à discuter avec les chevaliers de l’itinéraire le plus sûr et le plus rapide. Il consacrait également toute son attention à réunir la main-d’œuvre et les matériaux nécessaires aux travaux.
En conséquence, Maxi et Riftan passaient de moins en moins de nuits ensemble. Il ne rentrait dans sa chambre qu’une fois la nuit tombée, mais Maxi, épuisée d’avoir arpenté tous les recoins du château depuis le petit matin, s’endormait toujours le soir. Il lui arriva même de ne pas voir son visage de toute la journée : il rentrait tard dans la nuit, dormait recroquevillé comme une crevette, puis repartait dès l’aube.
Maxi supportait de moins en moins cette habitude. Elle voulait recevoir un baiser tendre et chaleureux de Riftan, s’allonger contre son torse large et solide, frotter son visage contre lui comme un chat et sentir ses grandes mains caresser ses cheveux. Elle aurait préféré que l’hiver ne s’achève jamais ; les jours où ils restaient blottis l’un contre l’autre dans le château sombre et froid lui manquaient.
À mesure que sa solitude s’accumulait, l’angoisse qu’elle s’était efforcée de repousser l’ébranla peu à peu.
Peut-être qu’il en a assez de moi. Sa passion pour moi s’est peut-être éteinte, et c’est pour cela qu’il se montre si tiède, pensa Maxi.
Allongée dans son lit, à attendre Riftan, Maxi se tourmentait à cette idée. Au moins, pendant les journées chargées, elle n’avait pas le temps de penser à quoi que ce soit. Mais, lorsqu’elle agrippait le côté froid du grand lit, toutes sortes de pensées négatives venaient la harceler. Elle avait l’impression de dépérir, tant elle désirait voir le sourire de son mari, partir à cheval hors du château et passer un moment seule avec lui.
Par un après-midi ensoleillé, alors que le printemps battait son plein, Maxi supervisait l’aménagement du jardin lorsqu’elle se raidit en apprenant que des chevaliers porteurs de sceaux royaux avaient franchi les portes d’Anatol. Grâce aux arbustes plantés çà et là, le jardin avait perdu une partie de son aspect sauvage, mais il était encore loin d’être satisfaisant.
Maxi s’empressa d’aller se préparer à recevoir les invités, jugeant qu’elle ne pouvait pas accueillir la délégation royale d’inspection avec une tenue négligée. Elle appela les servantes et leur ordonna de nettoyer l’entrée de la grande salle aussi soigneusement que possible, puis se rendit dans sa chambre pour examiner ses vêtements. Elle portait une jolie robe colorée, mais trouvait qu’il lui manquait quelque chose. Elle ouvrit donc un coffret à bijoux, épingla une broche qu’elle ne mettait pas d’habitude, ajouta un collier et une bague, puis demanda à Ludis de lui recoiffer les cheveux. Elle ne voulait pas paraître négligée devant la femme qui avait autrefois envisagé d’épouser son mari. Ayant compris ce qu’elle avait en tête, Ludis s’appliqua bien plus que d’ordinaire à tresser ses cheveux et à les orner de soie et de bijoux.
Peu après, un long son de cuivre retentit au loin, annonçant l’arrivée des invités.
Note – Les amis, vous dormez vous aussi en boule comme des crevettes ? Je ne sais pas pourquoi, mais cette expression m’a fait rire aux éclats. J’imagine un grand gaillard comme Riftan dormir en version crevette~