Chapitre 137
Chapitre 137
Traducteurs – LN & LL
Relecture – Nymeria
Maxi voulut faire comme si elle était calme, mais elle ne put empêcher ses traits de se crisper. Ruth détourna précipitamment le visage et toussota comme s’il n’avait rien vu.
« L’histoire a fini par être éventée au point de ne plus servir à rien. Ce que je veux dire, c’est… qu’il y a une raison à l’hostilité du seigneur Ricardo envers vous. Ce chevalier a suivi le seigneur Calypse aveuglément, et voilà que celui-ci a rejeté la dame qu’on lui avait destinée pour choisir la fille de l’homme qu’il méprisait le plus. Impossible de ne pas en être contrarié et de ne pas se mettre en colère. »
« J-je vois. »
Maxi hocha sombrement la tête. Elle était déjà accablée à l’idée qu’épouser la princesse Agnes aurait été plus avantageux pour Riftan ; à présent, les paroles de Ruth le lui confirmaient une nouvelle fois et son cœur s’enfonça dans un abîme sans fond. À cause de son mariage avec elle, Riftan s’était brouillé avec la famille royale et avait même dressé les chevaliers contre lui.
Les yeux rivés sur le bord du bureau, Maxi parvint à peine à laisser échapper sa voix tremblante.
« E-et si… à cause de moi, il y avait des d-divisions parmi les chevaliers… »
« Vous n’avez pas à vous en inquiéter. La solidarité des Chevaliers du Dragon rouge est bien plus forte que vous ne le pensez. À part le seigneur Ricardo, je ne crois pas qu’un seul chevalier vous soit particulièrement hostile. »
Les paroles de Ruth la rassurèrent un peu. Elle était certaine qu’il avait raison : Ruth était du genre à dire tout haut ce qu’il pensait.
« Mais si possible… j’aimerais que vous vous sentiez à l’aise… Je n’aime pas l’atmosphère pesante qui règne en ce moment. »
« D’accord… J-je le ferai. »
Maxi répondit sans grande conviction. Ruth soupira à son tour, comme s’il ne s’était pas fait beaucoup d’illusions.
En voyant son visage fatigué, Maxi se rappela ce qui s’était passé plus tôt. Elle avait la bouche sèche ; elle déglutit et parvint à entrouvrir ses lèvres, qui lui semblaient collées.
« E-euh… »
Ruth lui lança un regard intrigué. Maxi fit mine de détourner les yeux et ouvrit un livre. Son cœur battait à tout rompre.
« C-c’est juste… Je demande parce que j’aimerais savoir… »
« Qu’y a-t-il ? »
À sa question, elle fronça les sourcils comme si elle hésitait. Puis Maxi prit son courage à deux mains.
« A-avec la magie de Ruth… Vous pourriez… euh… me r-réparer ? »
« Que voulez-vous dire par là ? »
Le visage de Maxi s’empourpra tandis qu’elle clignait des yeux. Ruth sembla comprendre ce qu’elle voulait dire seulement après avoir vu sa réaction. Il lâcha un « Oh ! » puis poussa un bref soupir.
« La magie de guérison n’a aucun effet sur les troubles de ce genre. »
Elle le savait déjà : si la magie avait pu y remédier, son père l’aurait utilisée depuis longtemps. Cependant, elle avait appris récemment qu’il y avait de nombreux magiciens capables de créer de nouvelles formes de magie. Elle n’avait jamais osé le lui demander, de peur d’être déçue, mais elle espérait que Ruth pourrait inventer un sort pour elle. Les joues rouges, elle s’accrocha à cette idée en lui parlant.
« J-je sais, m-mais… Ruth peut créer de nouveaux s-sorts, non ? … Il suffirait de f-faire des recherches. »
« Si je menais les recherches dont vous parlez, je pourrais peut-être trouver une solution un jour. En fait, beaucoup de gens étudient des sortilèges pour remédier à des troubles comme le nanisme, la surdité ou la claudication. Pourtant, personne n’a encore trouvé de magie capable de corriger définitivement les défauts du corps. Même en travaillant d’arrache-pied, mes recherches pourraient prendre des décennies. »
« J-je vois… »
Maxi s’efforça de ne pas montrer sa déception, mais ses épaules s’affaissèrent. Elle fit mine de rester calme en lissant ses cheveux en désordre.
« C-c’est ce que je pensais… Je voulais juste demander. »
« … »
Un silence gênant retomba. Fébrile, Maxi se leva.
« B-bon, je vais rentrer. R-Riftan a dit qu’il reviendrait bientôt. »
« Attendez un peu… »
Ruth la rattrapa vivement alors qu’elle s’apprêtait à sortir. Maxi ouvrit de grands yeux, embarrassée. Il laissa échapper un grognement sourd, puis murmura d’un ton contrarié :
« Si vous partez comme ça, j’aurai l’impression d’avoir fait quelque chose de mal, madame. »
« J-je vais bien… »
« Ne dites pas ça. Asseyez-vous un instant, réfléchissons-y. »
Après avoir fait rouler ses yeux, Maxi hésita, puis se rassit. Ruth s’installa, les bras croisés, comme s’il ne savait que dire, et contempla longuement le plafond.
« Avez-vous déjà essayé de corriger votre bégaiement ? »
La question était particulièrement déplacée. Maxi rougit et le regarda.
« Mon Dieu, je… je ne le fais pas exprès. Vous croyez que ça me plaît de vous poser cette question ? »
Maxi avait été battue jusqu’à en avoir la peau tuméfiée, puis soignée, mais au fil des jours, son bégaiement n’avait fait qu’empirer. Voyant son visage se déformer de gêne, Ruth leva les deux mains en signe d’apaisement.
« Je ne voulais pas vous insulter. Je vous demande si vous pouvez corriger dans une certaine mesure votre prononciation et vos habitudes de langage en vous entraînant. »
« D-des exercices de diction… Quand j’étais petite… j-je m’entraînais ! M-mais je n’allais pas mieux… »
« Quel genre d’exercices faisiez-vous ? »
Maxi trembla légèrement en se rappelant le terrible souvenir de ces lectures à voix haute devant son père. Chaque fois qu’elle bégayait, celui-ci la frappait dans le dos avec sa cravache. Elle s’efforça d’effacer cette terrifiante mémoire et ne lui en révéla qu’une infime partie.
« De la p-poésie, ou… relire la Bible… des t-textes de Roem… »
« Bon sang, à quoi bon s’exercer à réciter de vieux textes quand on veut apprendre à tenir une conversation ? »
Maxi sentit son visage virer au violet. Elle avait toujours caché son bégaiement et fait comme s’il n’existait pas, mais dès que le sujet venait sur le tapis, elle n’avait qu’une envie : fuir sur-le-champ. Maxi regretta d’avoir soulevé cette question inutile et jeta un regard inquiet vers la porte, mais Ruth n’était pas près de la laisser partir.
« Ne vaudrait-il pas mieux vous entraîner encore et encore à tenir une conversation ordinaire ? »
« M-mais… je m-je me suis déjà entraînée ! M-mais… ma langue est raide, elle ne b-bouge pas. »
« Pourtant, vous vous êtes beaucoup améliorée ces derniers temps. »
Maxi cligna de ses grands yeux, surprise. Ruth esquissa un sourire amer devant son air perplexe.
« Vous ne vous en êtes pas rendu compte ? Vous parlez plus aisément ces temps-ci, sauf quand vous êtes très gênée ou nerveuse. Si vous vous entraîniez à parler lentement et distinctement dans un cadre où vous vous sentez à l’aise, vous pourriez peut-être vous débarrasser complètement de votre bégaiement. À mon avis, ce serait bien plus rapide que d’essayer de le corriger par la magie… »
« N-ne dites pas que c’est f-facile ! J’ai fait tant d’efforts, m-mais ça n’a jamais marché ! »
Ruth fronça les sourcils devant son ton brusque. Maxi haussa les épaules, gênée d’avoir réagi avec tant de vivacité alors qu’il ne faisait que lui donner un conseil.
« E-enfin, quoi qu’il arrive… merci pour vos conseils. J’y réfléchirai. »
Ruth entrouvrit les lèvres, comme s’il voulait ajouter quelque chose, puis les referma. Maxi se leva et quitta la bibliothèque à la hâte, comme si elle prenait la fuite.
Pourtant, en s’éloignant ainsi, Maxi ne put s’empêcher de se demander vaguement s’il n’y avait vraiment aucun espoir de corriger son bégaiement. Ne s’était-elle pas dit, de temps à autre, qu’elle semblait parler mieux qu’avant ? Elle avançait rapidement dans le couloir lorsqu’elle s’arrêta devant l’escalier.
Son père détestait qu’elle prît la parole en public ; c’est pourquoi Maxi avait été enfermée dans sa chambre avec un précepteur. Même après avoir échappé à cette éducation brutale, elle ne parlait que lorsque c’était nécessaire. Le regard des autres la mettait mal à l’aise, surtout leur expression agacée.
Maxi avait même eu envie de mourir quand quelqu’un lui demandait de répéter ce qu’elle venait de dire parce qu’il ne l’avait pas comprise. En grandissant, elle était restée des mois sans prononcer un seul mot. En y repensant, Maxi se rendit soudain compte que parler, ces derniers temps, ne lui semblait plus aussi terrible. Parfois, elle aimait même converser. Ce changement était incroyable.
« Peut-être que ça empire quand je ne parle pas. »
Elle n’en savait rien. Ses souvenirs étaient si brouillés qu’elle ne savait même plus si elle était la même femme que celle qui tenait la maison au Château de Calypse. Maxi se mordit les lèvres. Peut-être avait-elle étouffé toutes ses possibilités auprès de son père. Elle avait dit à Ruth qu’elle avait essayé, mais n’était même pas sûre que ce fût vrai. En réalité, elle avait abandonné depuis longtemps.
« Mais… je n’arrive pas à croire que je p-puisse y arriver toute seule, m-maintenant. »
Elle hésitait, de peur de s’accrocher à un espoir vain. Soudain, le visage de Riftan lui vint à l’esprit. En repensant à la colère féroce qu’il avait manifestée à cause d’elle, Maxi sentit son cœur se serrer douloureusement. Elle ne pouvait pas laisser Riftan frapper les gens chaque fois qu’on l’insultait. Parmi ces aristocrates arrogants, certains se moqueraient peut-être de lui parce qu’il avait épousé une femme qui bégayait.
Le regard vague, Maxi contempla le dessous de la rampe, puis agrippa sa jupe.