Chapitre 135
Chapitre 135
Traducteurs – LN & LL
Elle plissa les yeux en direction du jardin désolé. Dans les parterres, la neige tombée par intermittence ces derniers jours avait gelé en une couche blanche qui brillait comme un diamant, tandis que les branches sèches tremblaient pitoyablement sous le vent bruissant.
Elle traversa rapidement le paysage désolé avec Ruth. Après avoir franchi un jardin désert puis une porte, elle entendit le choc aigu des épées, le martèlement des sabots et des chants puissants.
« Nous allons devoir patienter un peu. »
Debout à l’entrée du terrain d’entraînement, Ruth marmonna en claquant doucement la langue. Maxi se pencha pour regarder en contrebas.
Dans l’immense terrain d’exercice de la salle du stade, des centaines de chevaliers, montés sur leurs chevaux, se faisaient face en huit longues rangées. Tous portaient une armure intégrale et tenaient une lance plus longue qu’eux.
À cette scène tendue, Maxi retint son souffle sans même s’en rendre compte. Quand le chevalier au milieu des rangs leva haut le drapeau rouge, les chevaliers poussèrent un cri et foncèrent les uns sur les autres.
Maxi poussa un cri et se couvrit les yeux des deux mains. Le fracas du métal, les hennissements des chevaux et les clameurs assourdissantes résonnèrent longuement. L’entraînement était si violent que le sol de pierre sous leurs pieds en vibrait légèrement.
« Ils n’y vont pas de main morte, aujourd’hui. »
Ruth siffla doucement. Enfin, quand le calme revint dans les environs, Maxi ouvrit lentement les yeux. Les chevaliers, de nouveau alignés, descendirent de leurs montures l’un après l’autre et ôtèrent leurs casques. Ruth la prit par le bras.
« Allez, descendons. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de monde. »
Maxi dévala les marches, gênée. L’un des chevaliers qui rangeaient les lances et les casques les observa d’un air soupçonneux.
« Maître Ruth, que faites-vous sur le terrain d’entraînement ? »
« Je viens vérifier si quelqu’un a été blessé pendant l’exercice. »
« Qu’est-ce qui vous prend ? Vous ne m’aviez pas dit de ne vous appeler qu’en cas de blessure invalidante ? »
Hebaron ôta son casque et le jeta négligemment par terre avant de lancer ces mots d’un ton sarcastique. Son visage semblait plus farouche que d’habitude, peut-être parce qu’il était encore échauffé. Sous la présence imposante du chevalier, Maxi se glissa derrière Ruth. Mais celui-ci la poussa sans ménagement devant les chevaliers.
« Bien sûr, je ne me serais pas proposé de moi-même. C’est dame Calypse qui va vous soigner. »
Ce n’est qu’alors que les chevaliers écarquillèrent les yeux, comprenant que la femme qui se tenait derrière lui, enveloppée dans une cape, était l’épouse de leur seigneur.
Maxi leur adressa un sourire gêné en voyant leurs regards vaciller. Elle avait cru avoir presque surmonté cela, mais, devant ces hommes imposants et armés, ses doigts tremblaient de nervosité. Elle tira sur la manche de sa robe pour les dissimuler, puis prit péniblement la parole.
« Je ne suis pas très douée, mais… je peux e-essayer de soigner vos b-blessures… »
Les chevaliers échangèrent des regards embarrassés en l’entendant murmurer. Après un long silence gênant, Elliot Caron, qui se tenait au premier rang, s’avança.
« Je vous remercie, madame, mais nous savons soigner nous-mêmes les blessures légères. Vous n’avez pas à vous en soucier. »
Un chevalier réputé venait de refuser si fermement. Comme elle ne savait que répondre, Ruth intervint.
« La femme de notre seigneur apprend la magie en ce moment. Il nous faut quelqu’un pour qu’elle s’exerce à la magie de guérison. J’aimerais que vous coopériez. »
« La magie ? »
Hebaron, qui buvait à sa gourde, se retourna, l’air surpris. Les autres chevaliers jetèrent à Maxi des regards incrédules.
« La femme de notre seigneur sait faire de la magie ? »
« J-je suis en train d’apprendre… m-mais je ne sais pas encore faire de magie compliquée. »
Les chevaliers détournèrent de nouveau les yeux, comme si cette histoire leur paraissait invraisemblable. Même Hebaron semblait embarrassé ; il se gratta les cheveux bouclés, encore en sueur.
« Une magicienne ? Voilà qui est intéressant. Mais il suffit d’un échec pour provoquer des effets secondaires. Et avec l’intensité des entraînements en ce moment… »
« La magie de guérison n’a pas d’effets secondaires, même en cas d’échec. Vous vous inquiétez pour rien. »
Pourtant, les chevaliers continuaient à se regarder comme si ni Ruth ni Maxi n’étaient dignes de confiance. Ruth croisa alors les bras sur sa poitrine et les foudroya du regard, l’un après l’autre.
« Pas besoin de vous expliquer à quel point un guérisseur est utile. Je vous enseigne la magie en sacrifiant mes heures de sommeil, pour Anatol et les chevaliers du Dragon rouge ! Et vous ne pouvez même pas m’aider un peu ? Grands dieux, quels chevaliers ingrats ! »
Hebaron se boucha les oreilles et fronça les sourcils devant ses reproches stridents.
« Oh, ça suffit, tes jérémiades. Qui a dit qu’on ne l’aiderait pas ? C’est juste que je n’ai pas une égratignure de la tête aux pieds ! Hé, quelqu’un est blessé ? »
« Elle n’a pas encore assez de mana pour soigner une blessure grave. Il faudrait donc qu’un volontaire ayant une blessure légère se manifeste. »
« Pourquoi tu compliques tout ? »
Hebaron grogna, puis se frappa soudain la main comme s’il venait d’avoir une idée. Il héla un chevalier qui abreuvait tranquillement un cheval à quelque distance.
« Hé, Ricardo ! Tu t’es écorché la joue pendant le combat, pas vrai ? Pourquoi ne pas servir de cobaye ? »
Le chevalier fronça les sourcils en entendant la voix tonitruante d’Hebaron et lui lança un regard noir. Maxi tressaillit sans s’en rendre compte. Uslin Ricardo, le chevalier blond qui lui était le plus hostile. Il la dévisagea d’un air froid, puis lança sèchement à Hebaron :
« Toi, sers de cobaye. Tu dois avoir le ventre couvert de bleus après le coup que je t’ai donné tout à l’heure. »
« Quel bleu ? Ça me démange à peine plus qu’une piqûre de moustique. Désolé, mais je vais bien. »
« Ne te vante pas. Tu tanguais sur ton cheval comme un épouvantail. »
« Il est devenu sourd, en plus ! Madame, vous devriez soigner ce gamin de la tête aux pieds. »
Maxi jeta un regard embarrassé au visage impassible d’Uslin. Ruth s’approcha de lui en poussant un profond soupir, comme s’il était lassé de leurs querelles.
« Vous avez une entaille à la joue. Je pense que la femme de notre seigneur peut la soigner sans problème. Ça ne prendra pas longtemps, alors veuillez coopérer. »
« Inutile. Vous pouvez laisser ça comme ça. »
« Autant la faire disparaître tout de suite. Ce serait dommage de garder une cicatrice sur votre beau visage. »
« Je préfère une cicatrice plutôt que de confier mon visage à une magicienne des glaces. »— Uslin, espèce de petit con !
Ces paroles glaciales s’insinuèrent dans l’esprit de Maxi. Même si elle échouait, il n’y aurait pas d’effets secondaires ; pourtant, il refusait avec une obstination inutile. Maxi déglutit et balbutia d’une voix tremblante :
« Euh, j-je m’entraîne beaucoup, vous n’avez rien à craindre… J-je ne vais pas échouer. L-laissez-moi simplement essayer… »
Elle ne parvint pas à se retenir. Le dégoût s’afficha clairement sur le visage glacial du chevalier. Il la regarda avec mépris et répliqua froidement :
« Vous êtes sûre de savoir autre chose que réciter des incantations ? » — Quelle impolitesse !
Maxi sentit la honte lui brûler le corps tout entier. La chaleur monta si fort que ses oreilles lui enflammèrent et que ses paupières la picotèrent. Elle voulut lui lancer une réplique cinglante, mais resta figée, comme si sa langue s’était glacée.
Maxi ne supporta pas son humiliation et baissa la tête, les lèvres tremblantes. Elle voulait défendre sa dignité, mais n’arrivait pas à soutenir le regard du chevalier.
« L-l’ordre des… »
Elle réussit à reprendre son calme et s’apprêta à lui rétorquer qu’elle pouvait faire de la magie sans incantation, mais une grande main lui saisit soudain l’épaule.
Maxi se retourna, surprise. Quand était-il arrivé ? Riftan fixait le chevalier d’un regard terrible. Il écarta doucement Maxi et saisit Uslin par le col d’une main.
« Ne te permets plus jamais de parler ainsi à ma femme. »
Riftan souleva presque Uslin et rugit comme un chien enragé, les crocs découverts. Le chevalier tenta de repousser sa main pour se dégager, mais Riftan ne bougea pas d’un pouce.
Le visage du chevalier vira rapidement au rouge, étranglé par le col de sa cape. À cette vue, les chevaliers paniquèrent et s’empressèrent de retenir Riftan.
« Calmez-vous, seigneur ! »
Les deux officiers eurent beau s’agripper à lui pour le tirer en arrière, il ne bougea pas. Riftan secoua Uslin avec violence, puis le lâcha comme un vulgaire paquet. D’autres chevaliers se précipitèrent pour l’aider tandis qu’il toussait, le visage bouffi.
Riftan observa la scène d’un regard froid, puis se retourna et tira Maxi par le bras.
« Allez, retournons au château. »
Maxi, qui se tenait là, hébétée, se laissa entraîner par Riftan. À cet instant, la voix rauque d’Uslin retentit derrière eux.
« Vous n’avez aucune fierté ? »
Riftan s’arrêta net et se retourna vers lui. Le chevalier se frotta le cou endolori d’une main et lui adressa un regard furieux.
« Vous ne vous mettez même pas en colère ! Qui diable vous a fait souffrir… Comment pouvez-vous prendre ainsi la défense d’une fille de Croyso ? Ce qu’il vous a fait… ! »
Sans que personne ne puisse le retenir, Riftan se rua sur Uslin et lui décocha un coup de poing au visage. Le grand corps du chevalier bascula en arrière. Maxi poussa un cri de surprise. Riftan leva de nouveau le poing, comme si sa colère n’était pas retombée. Les chevaliers le saisirent par le bras, affolés.
« S-seigneur… tenez bon ! »
« Par tous les saints… Séparons-les ! »
« Arrêtez ! Ça va trop loin ! »
Riftan dévisagea Uslin, qui pressait son poing contre sa bouche fendue. Le front d’Uslin, pourtant si bravache, se couvrit lui aussi de sueur froide sous cette aura brutale. Riftan s’approcha de lui comme pour le dominer, puis détacha chaque mot :
« Si tu reparles de ma femme comme ça, je te fends de la bouche jusqu’à l’entrejambe. » — Je suis à fond derrière lui, là !