Chapitre 132
Chapitre 132
Traducteurs – LN & LL
« Je n’en avais pas envie, mais… je suis contente d’être sortie. »
Elle avait le nez plongé dans un livre tous les jours et avait donc cessé quelque temps de s’entraîner à monter Rem. Convaincue qu’elle ferait bien de suivre le conseil de Ruth, elle se dirigea lentement vers l’endroit indiqué.
D’ordinaire, à cette heure-ci, on entendait les apprentis chevaliers réciter leurs chants, mais le calme qui régnait indiquait que tous les garçons avaient dû participer à l’entraînement de cavalerie. Maxi s’installa dans un endroit ensoleillé, soulagée de pouvoir s’exercer sans craindre de croiser quelqu’un.
« Est-ce que cette fois, ce sera un peu différent ? »
Elle fouilla dans sa poche et en sortit une pierre de mana. Sa surface semblait briller de façon translucide sous le soleil éclatant. Maxi la fit rouler entre ses doigts, puis la serra dans sa paume.
Ses yeux fermés, elle attendit que la chaleur se répande à la surface de la pierre de mana, mais rien ne changea. Maxi leva plusieurs fois les yeux vers le ciel en soupirant.
« Peut-être que je n’ai aucun talent… »
Ruth s’était peut-être trompé. Elle n’avait peut-être jamais eu les aptitudes nécessaires pour devenir mage. Soudain, irritée, elle donna un violent coup de pied dans le sol. C’était une perte de temps d’étudier des livres difficiles à comprendre, et ne rien réussir était pitoyable. Maxi voulut jeter la pierre de mana par terre, mais se retint de justesse et s’accroupit, impuissante.
Au loin, elle entendait les forgerons marteler le fer. On pilait du bois de chauffage. Maxi était profondément déprimée : elle avait l’impression d’être la seule à rester à l’écart d’un groupe si actif. Elle enfouit le visage dans ses genoux, morose. À cet instant, une voix sèche retentit derrière elle.
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
Maxi se retourna, surprise. À trois ou quatre pas d’elle se tenait Riftan, droit dans son armure, comme s’il venait de terminer son entraînement. « Comment a-t-il pu s’approcher d’elle sans bruit, avec une tenue pareille ? » Elle cligna des yeux, stupéfaite, tandis que Riftan s’avançait vers elle.
« Tu es malade ou quelque chose comme ça ? »
« Oh, non. Je… je me reposais, c’est tout… »
Embarrassée, Maxi se releva à la hâte. Riftan fronça les sourcils.
« Quand je suis passé à la grande salle, on m’a dit que tu étais sortie sans escorte. Pourquoi es-tu seule ici, sans servante ? »
« Je… je voulais juste prendre l’air… », répondit Maxi.
« Je crois que je me mettrais encore plus en colère si tu étais sortie pour t’entraîner à la magie. » Le visage de Riftan se durcit.
« Un château n’est pas absolument sûr. Si tu as un accident dans un endroit aussi éloigné… ! »
À mesure que sa voix se faisait plus dure, Maxi rentra les épaules. En la voyant faire, Riftan s’interrompit aussitôt. À première vue, il semblait nerveux.
« Des centaines de personnes vivent dans ce château. Certaines pourraient avoir de mauvaises intentions. Tu sais bien que la dame du seigneur ne devrait pas se retrouver seule dans un endroit aussi désert, non ? »
« Je… je suis désolée… »
Maxi s’excusa docilement, incapable de trouver les mots justes. La bouche crispée de Riftan se détendit peu à peu. Il lui prit le bras et, de l’autre main, lui écarta les cheveux que le vent rabattait sur son visage.
« Ne me donne pas trop de soucis. »
Puis il se mit en marche, un pas devant elle. Maxi le suivit d’un air maussade, comme un chien qui venait de se faire gronder.
Était-il en colère ? Il marchait un peu plus vite que d’habitude, toujours un pas devant elle. Après avoir jeté un coup d’œil à son profil fermé, Maxi se rendit soudain compte que Riftan prenait la direction opposée à celle de la grande salle.
« Tu retournes au château ou pas ? »
« J’ai entendu dire que tu étais sortie prendre l’air. »
Il répondit sèchement et se dirigea droit vers les écuries.
« Je t’avais dit que je t’emmènerais au lac, l’autre jour. Il fait beau, alors allons prendre l’air dehors. »
Ravie par sa proposition, Maxi le regarda avec inquiétude, puis examina son armure.
« Oh, j’ai entendu dire que ton entraînement avait été éprouvant aujourd’hui. Tu ne devrais pas plutôt te reposer ? »
« Allons, tu ne sais toujours pas à quel point je suis fort ? Je suis capable de marcher trois jours et trois nuits sans m’arrêter. »
Riftan secoua la tête, l’air impressionnant, puis entra dans les écuries. Maxi rougit en repensant à l’ardeur qu’il avait montrée jusqu’à l’aube. C’était indéniable : Riftan possédait une endurance phénoménale. S’éventant le visage, elle le suivit dans l’écurie sombre. Les palefreniers qui balayaient le sol se précipitèrent pour s’incliner.
« Monseigneur, vous voilà. »
Riftan fit un geste désinvolte aux serviteurs, puis se rendit directement au box de Talon et posa lui-même la selle. Maxi alla rejoindre Rem. La jument, qui avait passé la tête par-dessus la porte, l’accueillit joyeusement en frappant du sabot. Maxi prit un air navré et lui caressa l’encolure.
« Alors, comment vas-tu ? »
Rem gronda doucement et frotta son museau contre son épaule. Maxi sourit et lui caressa la crinière épaisse. Kunel, qui entrait dans l’écurie, une botte de paille sur l’épaule, accourut en les voyant.
« Bonjour, madame. Vous partez tous les deux ? »
« N-nous allons au lac. »
« Voulez-vous que je selle votre jument ? »
Maxi acquiesça et le palefrenier s’empressa de seller Rem. On lui tendit les rênes et elle conduisit la jument hors de l’écurie. Riftan, qui l’attendait dehors, la prit par la taille et la hissa sur sa monture.
« Le vent est froid, alors ne va pas trop vite aujourd’hui. »
Il se hissa sur Talon et partit devant eux, en direction de la porte arrière. Maxi le suivit avec entrain. Elle se souvint de leur promenade à cheval jusqu’à la colline, l’autre jour, et son cœur se mit à battre fort. Elle chevaucha joyeusement, sentant sa morosité se dissiper.
« Le… le lac, euh, il est où ? »
« Il suffit de suivre cette route un peu vers l’ouest. »
Riftan, qui avait franchi la porte quelques instants plus tôt, désigna un sentier sinueux dans la forêt. La route étroite, bordée d’arbres nus, semblait difficile à emprunter à cheval.
Maxi hésita un instant, puis guida prudemment Rem sur le chemin cahoteux, où les racines des arbres s’entremêlaient. Ses exercices de monte avaient dû porter leurs fruits, car elle parvenait à rester stable en selle. Riftan sourit en la voyant.
« Tu t’es beaucoup améliorée. »
« J-je me suis entraînée. »
« Je suis fier de toi, bien sûr. »
Maxi rougit à ce compliment, qu’il aurait aussi bien pu adresser à un petit garçon. Riftan vérifia à plusieurs reprises qu’elle le suivait bien, puis, rassuré, accéléra un peu. Elle s’accrocha à la queue de son cheval et ils sortirent au galop du sentier étroit.
Après avoir chevauché un moment, ils arrivèrent sur une route de plus en plus large. Bientôt, un immense lac aux reflets argentés apparut. Maxi s’exclama en contemplant la vaste étendue depuis la colline. Un sommet brun rougeâtre et le ciel bleu se reflétaient nettement dans les eaux rondes, lisses comme un miroir.
Autour du lac, des pins pointus comme des lances s’élevaient en rangs serrés, formant une sorte de clôture. Leurs branches denses étaient couvertes d’aiguilles si sombres qu’elles semblaient noires. Maxi sourit, heureuse de retrouver un lieu qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps. Elle aperçut au premier regard des oiseaux d’hiver et des bêtes sauvages venues s’abreuver entre les arbres.
Riftan approcha sa monture du bord de l’eau. Un cerf qui avait passé la tête hors des buissons s’enfuit comme le vent. Le bruit fit s’envoler les oiseaux, et la forêt s’agita un instant.
« Je pensais que l’eau aurait gelé, mais tout va bien. »
Il donna un léger coup de talon dans les flancs de Talon et s’approcha du lac. Maxi le suivit et demanda d’un ton surpris :
« C-ce grand lac… Oh, il gèle ? »
« Dans le nord, des lacs encore plus grands gèlent en hiver. On peut marcher dessus. »
En entendant Riftan, Maxi ouvrit de grands yeux, incrédule.
Elle n’avait vu qu’une fine pellicule de glace se former sur un seau d’eau laissé dehors pendant l’hiver. Elle n’imaginait pas qu’un lac aussi grand puisse geler au point qu’on puisse marcher dessus. Elle le dévisagea avec méfiance, se demandant s’il se moquait d’elle parce qu’elle ne connaissait rien au monde.
« M-mais comment marcher sur un lac ? La glace pourrait se briser et on tomberait dans l’eau. »
« Certaines personnes tombent même dedans et meurent en le traversant. »
Riftan répondit comme s’il s’agissait d’un fait banal. Maxi fronça les sourcils et secoua la tête, sidérée.
« Mais alors, si on monte dessus, on… on ne peut pas. »
« Si tu vérifies que la glace est assez épaisse pour supporter ton poids, tu peux avancer sans problème. Il fait bien plus froid dans le nord qu’ici ; la glace ne se brise pas, à moins qu’un gros animal comme une hydre se trouve dessous. »
Maxi ouvrit de grands yeux en l’entendant parler comme quelqu’un qui en avait fait l’expérience.
« Ri-Riftan, tu as déjà marché sur un lac ? »
« Pas sur un lac, mais j’ai traversé quelque chose du même genre. Quand j’étais mercenaire, j’ai fait une campagne militaire à Balto. Pour traverser le plateau de Tranoia, j’ai marché trois jours sur un immense glacier gelé. »
« Un glacier… c’est quoi ? »
« Un bloc de glace plus grand que cette montagne. »
À plusieurs reprises, Maxi afficha un air absent. « Combien de choses a-t-il vécues au cours de ses vingt-huit années de vie ? » Le Dragon Rouge, le démon le plus féroce et le plus puissant de tout le continent, avait traversé des glaces plus vastes que les montagnes…
Maxi n’arrivait pas à imaginer tout cela. Elle avait passé sa vie au château de son père, puis s’était installée à Anatol, et c’était là toute son expérience du monde. À quel point celui-ci devait-il sembler coloré et grandiose à Riftan ! Il lui paraissait appartenir à un monde entièrement différent du sien : elle, qui s’échinait à gérer la maison de Calypse et à apprendre la magie de guérison.
« Ri-Riftan, tu as visité les sept royaumes… tous ? »
« Je ne suis jamais allé à Arex ni à Suikan. Quand j’ai rejoint les mercenaires, je suis parti pour Livadon et j’y ai passé environ deux ans. J’acceptais toutes sortes de missions, et j’ai fini par monter à Balto… J’y ai gagné beaucoup d’argent, mais je suis redescendu à Osiriya parce que je ne pensais pas pouvoir y vivre. Je suis resté un mois, peut-être trois, dans la capitale d’Osiriya pour participer à un tournoi d’escrime organisé par le Temple central, et on m’a proposé de rejoindre les chevaliers. »
Il inclina légèrement la tête, comme s’il se remémorait le passé, et raconta calmement son parcours.
« Après être rentré chez moi et avoir été officiellement adoubé, j’ai passé l’essentiel de mon temps à Anatol et à Dristan. »