Chapitre 131
Chapitre 131
Traducteurs – LN & LL
Après ce jour-là, Riftan ne fit aucun commentaire sur son apprentissage de la magie. En outre, il cessa de venir de temps à autre à la bibliothèque. Pourtant, Maxi se sentit mal à l’aise face à ce changement d’attitude. Riftan semblait essayer d’ignorer le fait qu’elle apprenait la magie.
Elle ne comprenait pas pourquoi il n’aimait pas tant cela, mais elle était optimiste : son attitude changerait naturellement si elle parvenait à maîtriser ne serait-ce qu’un sort utile. Après tout, aucun monarque au monde ne refuserait d’avoir davantage de mages sous ses ordres. Même la princesse royale s’était appliquée à étudier la magie et avait vu son talent reconnu.
Même si elle n’était pas aussi douée que la princesse Agnes, elle pourrait certainement être d’une grande aide à Anatol si elle parvenait à maîtriser correctement la magie de guérison. Alors, Riftan la reconnaîtrait à sa juste valeur.
Les sourcils froncés, Maxi tourna nerveusement les pages. Elle voulait apprendre la magie au plus vite, mais le peu de progrès qu’elle faisait la rendait impatiente.
« Ne sois pas si nerveuse. Tu viens à peine d’apprendre les bases de la théorie. Il faut beaucoup de temps pour apprendre la magie. »
Ruth, assis en face d’elle et occupé à noter quelque chose sur la carte, prit soudain la parole. Maxi le regarda d’un air appliqué. « Il a des yeux derrière la tête ou quoi ? » Le mage avait aussitôt remarqué sa légère distraction et l’avait mise en garde.
Elle grommela d’un air mécontent, repoussant derrière ses oreilles les mèches qui lui tombaient sur le front.
« M-mais… quand m-même, t-toi, tu sais comment faire, alors que tu… tu ne savais rien. »
« Je n’y peux rien. Apprendre la théorie ne signifie pas qu’on sait utiliser la magie. Si tu n’accumules pas assez de mana, ça ne sert à rien. »
Maxi se tut lorsqu’il lui fit remarquer ce qui lui manquait. Comme il le disait, elle ne parvenait toujours pas à rassembler assez de mana. À vrai dire, elle avait même du mal à en détecter pendant ses exercices. « Quand est-ce que je pourrai enfin faire de la magie ? » Les épaules affaissées, Maxi eut l’impression de perdre confiance en elle.
« Je m’entraîne tous les jours en tenant une pierre de mana. Enfin… ça ne marche pas. »
« C’est peut-être parce que la pierre de mana de feu et le mana de la nature ne sont pas très adaptés. »
Ruth plissa les yeux et tripota sa plume comme s’il réfléchissait. Maxi le regarda avec espoir, persuadée qu’il allait trouver une solution. Ruth finit par prendre la parole.
« Pourquoi ne pas changer d’endroit ? La concentration du mana varie selon les lieux. Tu pourrais faire de bien meilleurs progrès en t’exerçant ailleurs. »
La suggestion lui parut peu convaincante, et Maxi plissa les yeux.
« Oh… e-et où est-ce que tu veux m’envoyer ?
« Ça ne fait pas une grande différence. Le mana est plus concentré dans les endroits où abondent la végétation, le vent, la terre et l’eau. »
À ces mots, Maxi tourna la tête et regarda par la fenêtre. Un pâle ciel d’hiver s’étendait au-delà du cadre en acajou, qui tremblait sous les rafales. À la vue de cette lumière froide, un frisson la parcourut et elle afficha une mine réticente.
« Mais… i-il fait froid. Tu veux que je sorte ?
« Tu ne vas pas mourir de froid pour être restée dehors un petit moment. Dis-toi que c’est une promenade qui te fera du bien. De toute façon, ces derniers temps, tu n’as presque pas quitté le château. »
« Ru… Je ne veux pas entendre ça de la bouche de Ruth. »
Ruth passait encore plus de temps à la bibliothèque qu’elle. Maxi, au moins, parcourait le château une fois par jour pour surveiller les serviteurs ; lui, en revanche, y restait vraiment toute la journée. Elle se demandait même s’il faisait vingt pas par jour.
Comme elle détaillait ses membres graciles en plissant les yeux, Ruth fronça les sourcils et croisa les bras sur sa poitrine d’un air défensif.
« Je ne peux pas quitter la pièce, même si je le voulais. J’aimerais pouvoir me dédoubler pour travailler sur les armes élémentaires qui protégeront les remparts, tout en étudiant les migrations des bêtes. »
« Tu f-fabriques encore des a-armes élémentaires ? »
« C’est exact. Les créatures ont franchi les murs du château en profitant du brouillard, à l’aube, l’autre jour. Pour éviter que cela ne se reproduise, nous voulons installer des armes élémentaires là où les sortilèges apparaissent souvent. Nous en sommes encore à la phase de planification, mais… »
Il se frotta la nuque et bâilla à s’en décrocher la mâchoire. Ce n’est qu’alors que Maxi remarqua les cernes sous ses yeux et se sentit désolée pour lui. Trop préoccupée par son apprentissage de la magie, elle n’avait pas pris de ses nouvelles.
« C-cette fois, je ne peux pas t’aider ? S-s’il s’agit seulement de mettre les formules au propre, je… euh… »
« J’en meurs d’envie, mais je crains que ce ne soit pas possible cette fois. Lord Calypse me surveille de près depuis que je t’enseigne la magie sans son accord. Et si tu deviens mon assistante, il ne me laissera pas partir. »
Il frissonna rien qu’à cette idée. Maxi se sentit de nouveau mal à l’aise devant sa réaction exagérée. Comme elle le pensait, Riftan voyait d’un mauvais œil qu’elle apprenne la magie avec quelqu’un d’autre. Elle se rembrunit et se sentit bête, mais Ruth reprit d’un ton plus léger :
« Quoi qu’il en soit, merci de me l’avoir proposé. Mais concentre-toi sur l’apprentissage de la magie, pour l’instant. Tu m’es bien plus utile ainsi qu’en m’aidant dans mon travail. »
« Oh, d’accord. »
Elle n’ajouta rien et reprit le livre de magie qu’elle étudiait. Ruth, qui cousait tranquillement un peu plus loin, se leva à son tour et prit ses affaires. Maxi jeta un coup d’œil derrière elle tandis qu’il se dirigeait vers la porte avec sa servante.
« Eh bien… m-merci. »
Ruth lui adressa un vague geste de la main.
« Oui, profite bien de cette sensation de fraîcheur à ma place. »
« On va rassembler du mana. »
Maxi grommela en sortant de la bibliothèque. Ludis la suivit et lui posa rapidement une cape sur les épaules.
« Oh, merci. »
« Voulez-vous passer dans votre chambre pour enfiler des vêtements plus chauds avant de sortir ? »
« Oh non, ça ira. J’aimerais sortir comme ça, mais pourriez-vous apporter le livre dans ma chambre, s’il vous plaît ? »
« Je vais l’emporter avec moi. »
« Ce n’est pas la peine. Je… je vais seulement me promener sur l’allée. »
« Mais… »
« Et quand je suis seule, j’arrive mieux à me concentrer. »
Comme elle avait parlé d’un ton plus ferme, Ludis prit le livre et inclina la tête, comme si elle n’avait pas le choix.
Maxi pivota et s’engagea rapidement dans le couloir. Une lumière éclatante inondait le large escalier couvert d’un tapis rouge. En descendant, elle leva les yeux vers la fenêtre blanche et brillante, qu’elle plissa pour se protéger de l’éclat. Le château était bien plus froid que d’habitude, peut-être à cause des courants d’air.
Elle se dirigea vers la cuisine, espérant profiter de la chaleur de la cheminée. Elle aurait moins froid si elle s’asseyait devant le feu pour se réchauffer avant de ressortir. Les genoux repliés, elle traversa rapidement le hall.
Mais dès qu’elle entra dans la cuisine chauffée, l’idée de s’y reposer un moment avant de repartir s’évanouit. Maxi s’arrêta à l’entrée et observa la cuisine bondée. D’ordinaire, deux fois plus de serviteurs s’y affairaient : ils préparaient les ingrédients, entretenaient les feux et transportaient des cruches d’eau d’un endroit à l’autre.
« Vous essayez de transformer tout le pain en charbon ? Allez, dépêchez-vous ! Qu’est-ce que vous faites ? »
« Pardon, pardon ! »
Deux garçons rouges de honte essuyèrent les cris du chef, qui sortit du four, à l’aide d’une grande pelle, un pain brun gros comme une citrouille. À la table opposée, huit servantes étaient assises autour d’un plan de travail. Elles garnissaient une pâte blanche d’oignons émincés, de saucisses hachées et de diverses épices avant de la façonner en petits chaussons en demi-lune, puis empilaient les pains sur une planche propre.
Cinq marmites bouillaient dans la cheminée. Les serviteurs continuaient de faire cuire de la viande sur le brasier, de préparer une salade de navets, de faire bouillir des pommes de terre et des œufs, puis de tout disposer dans un grand bol en bois.
La cuisine était toujours en effervescence à l’approche du repas, mais aujourd’hui, elle semblait plus agitée que d’habitude. Avisant le chef, qui avait l’air épuisé, Maxi s’approcha discrètement de lui et demanda :
« A-auriez-vous reçu une commande du seigneur, par hasard ? »
« Mon Dieu, vous voilà ! Pardonnez-moi, madame, je n’ai pas pu vous saluer plus tôt. »
Le chef se hâta de s’incliner, comme s’il venait seulement de remarquer sa présence. Maxi agita la main pour lui faire comprendre que ce n’était rien.
« Oh non. Vous… vous avez l’air plus occupé aujourd’hui. »
« Oui, le seigneur a dit qu’il entraînerait la cavalerie ce matin et nous a ordonné de préparer plus de nourriture que d’habitude. »
« L’entraînement de la c-cavalerie… ? »
« Tous les chevaliers vont se rassembler dans le champ, monter à cheval et s’entraîner au combat. C’est un spectacle magnifique. »
Le chef, qui affichait un large sourire, sortit de la friteuse un chausson croustillant en le faisant grésiller bruyamment. Puis, avec un air désolé, il lui jeta rapidement un coup d’œil tout en le saupoudrant de cannelle et en le nappant de mélasse.
« Je vous prie de m’excuser, madame. Si nous prenons un peu de retard, les aliments précieux vont brûler et noircir ; je ne peux donc pas m’arrêter un instant. »
« Oh, non. Je suis désolée de vous parler alors que vous êtes si occupé. N-ne faites pas attention à moi. V-vous devriez continuer. »
« Êtes-vous venue pour quelque chose ? »
« Oh non, je… je passais par là. »
Comme tout le monde était débordé, Maxi ressortit aussitôt par la porte de derrière, ne voulant pas les déranger. Dans le jardin, cinq ou six ouvriers fendaient du bois à la hache et empilaient les bûches sur des chariots. Ils ôtèrent leur bonnet et s’inclinèrent. Maxi leur répondit d’un geste de la main, puis s’engagea tout droit sur l’allée.
Après avoir parcouru une certaine distance depuis la grande salle, elle fut enveloppée d’un air paisible. Maxi regarda autour d’elle, leva la tête et inspira profondément. La pâle lumière d’hiver filtrait à travers les branches. Le vent était si frais qu’il lui cuisait la peau, mais il était rare que le ciel fût aussi dégagé.
Après avoir passé tout ce temps à ne sentir que l’odeur du bois dans la bibliothèque sombre, elle savoura l’air froid de l’hiver et se sentit revigorée.