Chapitre 123
Chapitre 123 : Chapitre 1
Ulyseon trancha la tête du gobelin d’un seul geste vif.
« Ma dame ! Votre barrière ! »
Maxi sortit de sa torpeur et détourna les yeux du corps décapité du monstre pour se préparer à invoquer son mana. Des monstres fonçaient sur eux de toutes parts et elle n’aurait jamais le temps de lancer sa barrière.
La voyant s’affairer sans parvenir à agir, Ulyseon et Garrow la poussèrent contre un arbre, puis se placèrent devant elle en formation.
Les gobelins avaient dévalé la pente à une vitesse terrifiante. Ils grimpaient aux arbres et attaquaient d’en haut, fondant sur les chevaliers comme des boulets de canon, leurs haches brandies. Les chevaliers les abattaient par deux d’un seul coup d’épée. Des cris furieux, semblables à ceux de singes, résonnaient dans la forêt.
« Bon sang ! On n’en voit pas la fin !
Les cris tonitruants d’Hebaron couvrirent le vacarme. Terrifiée, Maxi garda le dos plaqué contre l’arbre et haleta. Il avait raison. Les chevaliers avaient beau abattre les gobelins les uns après les autres, les monstres semblaient jaillir de l’autre côté de l’imposante paroi rocheuse.
« Tout le monde, reculez ! Je vais les achever avec mon aura de lame… »
« Non ! Tu détruirais la paroi ! » aboya Riftan en faisant tournoyer son épée.
« Le terrain joue contre nous ! Nous allons battre en retraite ! »
« Vous plaisantez, j’espère ! Vous voulez qu’on batte en retraite à cause de ces foutus… »
Leur échange fut interrompu par un grondement qui fit trembler le sol. La horde de gobelins se divisa en deux et se dispersa à toute vitesse.
Riftan comprit aussitôt ce qui se passait et aboya ses ordres aux chevaliers.
« La paroi s’effondre ! Bougez, tout de suite ! »
Les chevaliers réagirent presque aussitôt. Ulyseon et Garrow attrapèrent Maxi par les bras et se mirent à gravir le sentier escarpé au pas de course. Maxi agrippa les rênes de Rem et entraîna la jument affolée derrière elle. À cet instant, une détonation assourdissante fit s’envoler une nuée d’oiseaux depuis la cime des arbres.
Maxi écarquilla les yeux en voyant la terre et les rochers dévaler la pente. Tirée par les écuyers, elle resta juste devant l’éboulement, jusqu’à ce que le sol sous ses pieds se mette à s’effriter.
Elle ne fut pas la seule à trébucher et à tomber. Les chevaliers et leurs chevaux glissèrent sur l’amoncellement de terre.
Riftan les appela depuis les hauteurs, mais ils n’avaient pas le temps de lui répondre. Chaque fois qu’elle essayait de se relever, le sol s’enfonçait sous elle comme du sable et elle retombait, comme si on la tirait par les chevilles.
Des blocs de roche et de terre se mirent à dévaler vers eux au moment où elle retrouvait enfin un appui solide. Presque par réflexe, Maxi se mit à faire circuler son mana. Une barrière de terre jaillit juste avant que l’éboulement ne les ensevelisse.
Maxi s’affaissa au sol et dirigea son mana autour de la rune. La barrière s’éleva encore, tandis que le monticule de terre menaçait de la traverser. Enfin, les tremblements cessèrent, alors que Maxi était presque à bout de mana.
De l’autre côté de la barricade, tout le monde poussa un soupir de soulagement.
« J’ai l’impression d’avoir perdu dix ans de ma vie », dit Gabel en aidant Maxi à se relever. « Vous avez fait du bon travail, ma dame. Ça ne doit pas être facile de maintenir cette barrière. Nous devrions gagner un endroit plus sûr.
Il la soutint d’une main et l’emmena rapidement sur le côté de la pente.
« Vous tous ! Ressaisissez-vous et suivez-moi ! »
Garrow et Ulyseon calmèrent leurs chevaux, qui piaffaient frénétiquement. Malgré toute l’agitation, Maxi continua de chercher Riftan du regard. Il était introuvable.
« E-Et Riftan ?
« L’avant-garde doit être là-haut, à présent, répondit Garrow. Le sol s’est effondré derrière nous ; nous sommes les seuls à être tombés.
Tout en gravissant la pente à la hâte, il compta les effectifs.
« Il y a une quinzaine de chevaliers et treize écuyers. » 𝗳𝗿𝐞ℯ𝙬𝗲𝗯n𝗼νel.𝒄𝑜𝘮
Les chevaliers calmèrent leurs chevaux et évacuèrent les lieux au plus vite, comme si la barrière pouvait s’effondrer d’un instant à l’autre. Ils ne purent mesurer l’ampleur de l’éboulement qu’après avoir gravi une bonne distance. Le visage de Maxi se décolora lorsqu’elle aperçut la masse rocheuse qui aurait pu l’écraser.
« V-Vous croyez que ceux qui sont là-haut vont bien ?
« Accordez-moi un instant, ma dame. »
Gabel sortit de sa tunique un petit tuyau de la taille d’un doigt et souffla dedans. Un sifflement aigu, semblable au cri d’un oiseau, retentit. Son appel résonna dans la montagne. Il souffla encore deux fois dans le tuyau, puis un sifflement semblable lui répondit depuis les hauteurs.
« Ils disent que tout le monde là-haut est sain et sauf. »
Les jambes de Maxi cédèrent et elle s’écroula au sol.
Ulyseon s’empressa de l’aider à se relever. « Vous allez bien, ma dame ? Dites-moi que vous n’êtes pas blessée.
« O-Oui, ça va. M-Mes jambes ont juste flanché un instant…
En vérité, elle s’était fait mal au dos en tombant. Elle avait maintenant une douleur sourde, mais rien qui l’empêchât de bouger.
Elle se concentra pour empêcher ses jambes tremblantes de vaciller et parvint tout juste à se remettre debout. Rem trottina nerveusement jusqu’à elle et lui donna un petit coup de museau dans le dos. Agrippée au cou de la jument, Maxi peina à gravir la montagne jusqu’à un terrain plus plat.
Une fois à l’abri de l’éboulement, Maxi leva son sort. La barricade céda et les instables monticules de terre et de roches s’écrasèrent en contrebas. Mais un énorme rocher leur barrait la route, plus loin.
Gabel observa la masse imposante et claqua la langue. « Le passage est bloqué.
« On ne pourrait pas l’escalader ? demanda Garrow.
Gabel secoua la tête. « Des gobelins pourraient se cacher derrière, et le rocher risque de rouler pendant qu’on le franchit.
Il ressortit son tuyau et souffla quatre fois selon un rythme particulier. Le silence retomba, puis un autre sifflement lui répondit.
« Nous allons faire un détour par les hauteurs. Il doit y avoir un autre chemin si nous partons vers le nord-est.
« Et si nous les manquons ?
« Il y a un village juste en contrebas de cette montagne. Je leur ai dit que nous les retrouverions là-bas. Alors cessez de poser des questions et suivez-moi.
Il avança d’un pas rapide en menant son cheval, tout en scrutant les environs.
« Nous devons nous dépêcher. Impossible de savoir quand les gobelins reviendront.
Maxi rentra les épaules et observa les arbres touffus et les rochers. À l’idée que des monstres puissent les épier comme des faucons depuis les profondeurs de l’ombre, un frisson lui parcourut l’échine.
Garrow se rapprocha d’elle pour la protéger et demanda à Gabel : « Vous pensez qu’ils ont aussi provoqué l’éboulement ?
« Probablement. Je parierais que c’est ainsi qu’ils attaquent les monstres plus gros qu’eux ou les marchands qui traversent la montagne. Il peut y avoir d’autres pièges, alors restez vigilants », répondit Gabel en enjambant un petit rocher qui barrait le chemin.
Maxi ruisselait de sueur tandis qu’elle grimpait sur le rocher avec l’aide des chevaliers. Chaque parcelle de son corps la faisait souffrir. Son poignet la lançait ; elle supposa qu’elle s’était fait une entorse.
…
« Vous allez bien, ma dame ?
« O-Oui.
Elle était loin d’aller bien, mais répondit par habitude. Gabel examina soigneusement son état, puis jeta de nouveau un regard autour de lui, sur le sentier montagneux et sombre. Ses lèvres se pincèrent en une mince ligne.
« Nous ne pouvons pas nous reposer maintenant, ma dame. Tenez bon jusqu’à ce que nous trouvions un endroit sûr.
Un bras passé sur le dos de Rem, Maxi s’efforça de suivre les chevaliers qui se frayaient un chemin entre les arbres, l’épée dégainée.
« Vous croyez que les gobelins vont nous poursuivre ?
« Ils nous ont vus tomber, alors oui. Tu peux parier qu’ils s’en prendront au groupe le moins nombreux.
« En effet… Ils n’abandonneraient pas si facilement après avoir préparé un piège d’une telle ampleur », marmonna un chevalier d’un ton indifférent en baissant la tête pour éviter une branche.
« On n’aura qu’à s’en débarrasser s’ils nous poursuivent. Sans ce piège, ces fichus gobelins seraient tous…
« Ne les sous-estimez pas sous prétexte que ce sont des gobelins. Vous n’avez rien appris de ce qui vient de se passer ? Ce ne sont peut-être pas des monstres de haut niveau, mais même parmi les monstres de la race des Ayin, ils ont une capacité de coordination stupéfiante. En grand nombre, ils sont aussi pénibles à combattre que cette horde, tout à l’heure. Ils savent réfléchir. Quand ils exploitent le terrain à leur avantage comme ça, ils n’ont rien de négligeable.
Gabel marchait à la tête du groupe et guidait les chevaliers à travers les arbres touffus. Maxi essuya les gouttes de sueur qui ruisselaient sur son front et leva les yeux vers les oiseaux qui planaient au-dessus d’eux.
…
Bientôt, le soleil brûlant s’adoucit en une lueur brumeuse. Malgré la clarté qui persistait, le crépuscule tombait soudainement en montagne. Impossible de savoir quand l’obscurité les surprendrait. Maxi savait que Gabel avait raison : ils ne pouvaient pas se permettre de traîner dans une forêt pareille. Elle poursuivit péniblement sa route.
« Nous reprendrons nos montures dès que nous aurons atteint un terrain plat. Courage jusque-là, ma dame », lui dit Garrow d’un ton inquiet pour l’encourager.
Elle n’arrêtait pas de prendre du retard tandis qu’il menait prudemment le groupe à travers les arbres.
Maxi ne savait pas depuis combien de temps ils marchaient, mais la pente s’adoucit bientôt de façon notable.
Après avoir inspecté les environs, Gabel leva la main pour leur signaler qu’ils pouvaient faire une courte pause. Maxi s’affaissa au sol et tenta de reprendre son souffle. Ulyseon déboucha une gourde et la lui tendit.
« C’est une pastille au sucre et au sel, ma dame. Prenez-la avec un peu d’eau. Elle vous aidera à reprendre des forces.
Maxi avala la petite pastille ronde, semblable à un bonbon. Elle renversa la moitié de l’eau sur sa robe, mais cela ne se voyait guère, tant ses vêtements étaient déjà trempés de sueur.
Après avoir rendu la gourde à Ulyseon, Maxi mâcha une racine de mandragore dans la bourse accrochée à sa ceinture. Elle devait récupérer le peu de mana qu’elle pouvait.
« Nous devrions continuer à cheval à partir d’ici. Ils ont l’air épuisés, mais ils devraient pouvoir gravir une pente douce. Vous pensez pouvoir monter, ma dame ?
Maxi acquiesça. Après avoir repris son souffle et retrouvé un peu d’énergie, elle monta sur Rem avec l’aide des jeunes chevaliers. Elle était presque certaine de ne pas tomber.
Ils chevauchèrent en silence sur le paisible sentier de montagne. Les chevaliers restaient sur leurs gardes, une main posée sur la garde de leur épée. Terrifiée à l’idée que des monstres puissent surgir à tout moment, Maxi jetait des regards nerveux aux ombres dans les taillis et entre les arbres. Elle avait l’impression inquiétante que quelque chose les observait depuis la végétation dense.
Gabel leva brusquement la main et leur fit signe d’accélérer. Déconcertée, Maxi partit au galop derrière les chevaliers. Penchée sur Rem pour ne pas tomber, elle regarda par-dessus son épaule et aperçut les gobelins qui les poursuivaient avec férocité.
Les chevaliers décochèrent des flèches sur la horde qui chargeait. 𝑓𝔯𝑒e𝘸e𝘣𝓷𝘰ѵe𝚕.c૦𝙢
« Ma dame ! Regardez devant vous, je vous en prie ! Le chemin est plein d’obstacles », l’avertit Garrow.
Maxi arracha son regard aux gobelins et talonna frénétiquement Rem à travers l’épaisse forêt. Un bourdonnement désagréable lui résonnait dans les oreilles.
Alors qu’elle fonçait, quelque chose tomba des arbres. Maxi était trop essoufflée pour crier.
Elle s’agrippa aux rênes tandis que Rem se cabrait pour éjecter le gobelin qui s’était cramponné à sa tête. Maxi s’accrocha au cou de Rem de toutes ses forces.
Le gobelin poussa un drôle de cri et s’agrippa avec acharnement. Après s’être déchaînée en ruades et en cabrages, Rem changea de direction et se mit à dévaler la montagne au galop.
Maxi tira sur les rênes, mais en vain. Le gobelin découvrit les dents et s’agrippa fermement en enroulant son bras autour du cou de Rem.
Par instinct, Maxi fit jaillir une flamme de la taille d’un poing sur le visage du monstre. Le gobelin hurla et lâcha prise, avant de tomber du cheval.
Les antérieurs gracieux de la jument bien proportionnée piétinèrent impitoyablement l’énorme tête du gobelin. Maxi serra les yeux. Rem continua un moment de piétiner le cadavre, puis finit par s’arrêter et baissa la tête, épuisée.
Des larmes brûlantes coulèrent sur les joues de Maxi, agrippée à Rem. Elle avait l’impression d’avoir été ballottée par une tempête.
Lorsqu’elle parvint enfin à reprendre ses esprits, elle regarda autour d’elle en silence. Elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait. Rem avait dévalé la montagne à une telle vitesse que Maxi s’était retrouvée séparée du groupe en un rien de temps.
Le souffle court, Maxi attendit que les chevaliers la retrouvent.