Chapitre 122
Chapitre 122 : Chapitre 1
Garrow et Ulyseon abandonnèrent la carcasse de drake qu’ils examinaient avec tant d’attention et se hâtèrent de la rejoindre.
Un chevalier qui récupérait une lourde boule à pointes enroulée autour de la patte de l’un des monstres claqua bruyamment la langue. « Vous feriez mieux de reprendre vos esprits. Vous laisser distraire alors que vous êtes censés protéger sa dame et que ces vautours tournent au-dessus de nous… »
« Toutes nos excuses, sire. C’est la première fois que nous voyons un drake d’aussi près… »
Ulyseon se tourna vers Maxi d’un air contrit, embarrassé, tout en se grattant la tête. Elle lui sourit pour le rassurer. Avec tant de chevaliers autour d’elle, elle ne pensait pas qu’il aurait pu lui arriver quoi que ce soit.
Comme s’il avait deviné ses pensées, le chevalier qui avait réprimandé les écuyers prit un air grave. « Nous ignorons quels dangers peuvent rôder dans les parages, ma dame. Un instant d’inattention peut coûter une vie. »
Maxi hocha la tête, raide, et les écuyers prirent à leur tour un air sérieux.
« À partir de maintenant, ne la quittez jamais des yeux. »
L’air satisfait, le chevalier partit récupérer une autre arme. Maxi observa les hommes nettoyer méthodiquement le sang des armes qu’ils avaient retirées des carcasses, tandis que d’autres prélevaient les pierres magiques dans le cœur des drakes.
Lorsqu’ils eurent fini, ils lavèrent à la hâte leurs armures éclaboussées de sang, puis montèrent à cheval d’un même mouvement. Ils repartirent sans même prendre le temps de souffler.
Peu après qu’ils eurent quitté la falaise, un puissant battement d’ailes retentit au-dessus d’eux. Une nuée de harpies fondait sur les carcasses de drakes pour s’en repaître. Maxi frissonna à cette vue. Elle était certaine que l’image terrifiante de ces créatures monstrueuses, à mi-chemin entre l’homme et l’oiseau, le visage blême barbouillé de sang, hanterait ses cauchemars.
« Restez sur vos gardes ! D’autres drakes se cachent peut-être dans les environs ! »
En entendant la voix tonitruante de Riftan, Maxi se retourna vivement pour regarder de nouveau devant elle. Le terrain accidenté s’étendait encore sur une longue distance, et les chevaliers restèrent vigilants tandis qu’ils longeaient le cours d’eau animé qui traversait la vallée.
À l’idée que des monstres puissent leur sauter dessus, Maxi sentit une sueur froide lui mouiller le dos. Elle était si tendue qu’elle fut complètement épuisée lorsqu’ils s’arrêtèrent pour abreuver et nourrir les chevaux.
« Tenez, ma dame, buvez un peu d’eau et prenez du sel, dit Garrow en lui tendant une gourde et un petit sachet matelassé. Vous vous épuiserez si vous ne vous hydratez pas. »
Affalée sur un rocher, Maxi pinça un peu de sel et le porta à sa bouche. Ulyseon la regarda boire avidement à la gourde comme s’il avait pitié d’elle.
« Tenez encore un peu, ma dame. Nous devrions pouvoir nous reposer convenablement une fois sortis de cette vallée. »
Maxi esquissa un sourire. Elle n’arrivait tout simplement pas à prétendre que tout allait bien.
Ils chevauchèrent encore une demi-journée, mais, contrairement à ses craintes, aucune autre harpie ni aucun drake ne se montra dans la vallée. Ils ne commencèrent à monter les tentes qu’une fois parvenus dans une plaine. Maxi descendit de cheval en vacillant, puis ramassa du bois pour aider les chevaliers. Ceux-ci s’empressèrent de l’en dissuader.
« Vous devez garder vos forces, ma dame. Ce sera la meilleure façon de nous aider. »
Après une brève hésitation, Maxi reposa les brindilles. Il valait certainement mieux qu’elle reprenne des forces plutôt que de les ralentir en s’effondrant d’épuisement.
Pendant que les chevaliers préparaient le repas, Maxi s’assit près du ruisseau et se rafraîchit le visage et la nuque moites. L’eau fraîche soulagea aussi ses mains et ses avant-bras endoloris. Pour finir sa toilette, elle trempa une serviette et la glissa sous sa tunique afin de s’essuyer les aisselles et le dos.
Un bain et des vêtements propres auraient été le paradis, mais c’était impossible avec tant de chevaliers autour d’elle. Maxi secoua ses vêtements pour essayer de les faire sécher.
Elle venait de plonger les pieds dans l’eau, décidée à changer au moins de chaussettes, lorsqu’elle entendit la voix sèche de Riftan au-dessus d’elle.
« Ta tente est prête. Tu devrais aller te reposer. »
Maxi se redressa et ramassa ses bottes, mais l’idée de les remettre avec les pieds mouillés ne lui plaisait guère. Elle lui lança un regard embarrassé en secouant l’eau de ses pieds. Soudain, elle se retrouva soulevée dans les airs.
« R-Riftan ! » cria Maxi.
« Sir Riftan, tu veux dire », marmonna Riftan avec sarcasme en se dirigeant vers les tentes, Maxi dans les bras.
Maxi pinça les lèvres lorsqu’il la poussa droit dans sa tente.
« Je t’apporterai à manger dès que ce sera prêt. Repose-toi un peu. » ƒ𝑟𝐞𝗲𝘄𝙚𝚋𝑛o
Maxi aurait voulu lui rétorquer qu’elle n’avait jamais entendu parler d’un mage servi par le chevalier qui commandait la troupe, mais elle renonça bien vite à cette idée. Dès qu’il fut parti, elle enfila une tunique et des sous-vêtements propres.
Elle aurait bien aimé changer aussi de pantalon, mais elle n’avait pas la force de le laver et de le faire sécher, et elle ne voulait pas demander aux chevaliers de faire sa lessive en plus. Maxi porta son pantalon à son nez. Elle grimaça de dégoût avant de remettre le vêtement trempé de sueur.
Elle se rendit compte à quel point sa vie avait été luxueuse : elle avait toujours eu des vêtements de rechange et de l’eau propre pour se baigner. Le pantalon humide qu’elle portait à présent sentait le cheval, ce qui ne faisait qu’accroître son dégoût.
C’est inévitable pendant une campagne militaire…
Les yeux serrés, Maxi s’allongea sur la couverture. Peut-être parce qu’elle était moins fatiguée que la veille, elle sentait bien davantage les aspérités du sol. Elle se tourna et se retourna, cherchant une position confortable.
« Tu es mal installée ? »
Passant la tête dans la tente, Riftan la surprit en train de se tortiller sur la couverture. Maxi secoua la tête. Elle ne voulait surtout pas qu’il la trouve capricieuse, lui qui la tenait déjà pour une noble délicate.
« J-Je… j’essayais juste de me gratter le dos. C’est… le dîner ? »
« De la soupe avec de la viande séchée et un peu de pain. »
Il entra à quatre pattes dans la tente et posa le plateau au sol. L’espace parut soudain exigu avec sa haute et robuste silhouette à l’intérieur. Tandis qu’elle prenait son bol de soupe, Maxi regarda distraitement Riftan étendre ses longues jambes et retirer son armure pièce par pièce. Il haussa un sourcil, comme pour lui dire de commencer à manger.
« Je sais que ce n’est pas grand-chose, mais c’est le mieux qu’on puisse faire en voyage. Essaie de manger, même si ça ne te plaît pas. »
« Je n’avais pas l’intention de me plaindre de la nourriture », répondit Maxi avec irritation, avant de se mettre à manger en silence.
Après le morceau de pomme et la viande séchée du matin, le pain rassis et la soupe fade avaient presque des airs de festin. Elle avala sa ration en un clin d’œil.
« Tu devais être affamée », dit Riftan après l’avoir regardée dévorer son repas.
Son regard s’assombrit, et Maxi rougit, se demandant si elle avait mangé avec trop d’avidité.
« U-Un peu. »
« Nous allons voyager ainsi. Tu es sûre de pouvoir tenir le coup ? »
Maxi hocha obstinément la tête. Riftan l’observa un instant, puis se mit à manger en silence. Dès qu’ils eurent fini, ils s’allongèrent côte à côte dans la tente.
Bien qu’elle fût sur le point de s’évanouir d’épuisement, le sommeil la fuyait étrangement. En soupirant, Maxi se tourna et se retourna pour trouver une position confortable et toucha sans le vouloir la jambe de Riftan. Celui-ci retira le bras qu’il avait placé sous sa tête et se détourna d’elle comme s’il s’était brûlé.
Maxi se figea. Depuis quand détestait-il que je le touche ? Il s’endormait toujours en me tenant dans ses bras.
Pourtant, à cet instant, il faisait semblant de dormir aussi loin d’elle que possible, comme s’il ne supportait pas qu’elle le touche. La peur se noua soudain dans sa poitrine. Était-il complètement déçu par elle ?
Son visage était plongé dans l’obscurité. Maxi le scruta nerveusement, puis posa la main sur son avant-bras. Riftan se raidit. Il inspira brusquement et, l’instant d’après, se redressa d’un bond en saisissant son épée.
« Je vais rester dehors. Dors. »
Sur ces mots, il sortit de la tente avant que Maxi ait pu l’en empêcher. Stupéfaite, elle cligna des yeux en le regardant partir, puis ramena la couverture sur sa tête. Elle entendait au loin les hurlements des bêtes qui, pour une raison ou une autre, lui semblaient tristes.
…
***
Riftan resta distant avec elle tout au long du voyage. Le jour, il menait les chevaliers en silence. Le soir, il lui apportait à manger et préparait son lit, mais leurs échanges s’arrêtaient là. Il cessa même de venir dans sa tente.
Lorsqu’elle interrogea discrètement Hebaron, celui-ci lui apprit que Riftan passait la nuit enveloppé dans une couverture près de sa tente, ou bien qu’il ne dormait pas du tout.
Maxi était furieuse. Peu importait à quel point il était en colère, comment pouvait-il infliger une telle souffrance à son corps par pure sottise ?
Lorsqu’elle marcha droit sur lui et lui demanda pourquoi il refusait de dormir dans sa tente, Riftan répondit avec irritation : « Crois-moi. Je me repose mieux dehors. » f𝚛e𝗲𝔀e𝚋𝑛o𝘃𝒆𝗹.c𝗼𝒎
Elle ne sut que répondre à son ton catégorique. Le seul avantage de cette campagne militaire si pénible, c’était qu’elle était si étourdie de fatigue qu’elle n’avait pas la force de se torturer en ruminant la froideur de Riftan.
« Nous allons bientôt franchir cette montagne. Le sentier sera difficile, alors suivez-nous attentivement », l’avertit Gabel tandis qu’ils traversaient la forêt dense.
Essuyant les gouttes de sueur sur son front, Maxi hocha la tête. La journée était anormalement chaude et humide, et le vent soufflait à peine. Rem renâclait sans cesse, comme si elle aussi était épuisée. Maxi l’encouragea à avancer tout en levant les yeux avec rancœur vers le soleil brûlant, au-dessus des feuilles.
Elle aurait peut-être dû emporter le voile que lui avait offert le couple de couturiers. L’idée frivole d’attraper encore plus de taches de rousseur lui traversa l’esprit.
« Il y aura un petit village après cette montagne. Avec un peu de chance, nous pourrons dormir dans un vrai lit ce soir ; tenez encore un peu, ma dame », l’encouragea Ulyseon.
Maxi rassembla ses dernières forces en s’imaginant prendre un bain frais, se frotter le corps, se laver les cheveux au savon et dormir dans un lit propre.
…
Ils étaient à mi-chemin de la montagne lorsque les chevaux ralentirent sensiblement, épuisés. Le groupe finit par mettre pied à terre et poursuivit l’ascension à pied. Grimper à tâtons une pente raide, encombrée de racines tortueuses, se révéla bien plus difficile qu’elle ne l’aurait cru. Sentant ses mollets brûler, elle renversa la tête en arrière et essaya de reprendre son souffle.
Un soleil aveuglant filtrait à travers les feuilles. À chaque profonde inspiration, elle avait l’impression que ses poumons étaient transpercés, et ses pieds la brûlaient.
Elle avait envie de supplier qu’on s’arrête pour une courte pause, mais ravala désespérément sa demande. Ne voulant pas devenir un fardeau, elle s’efforça de garder contenance jusqu’à la fin de cette marche infernale. Maxi faillit s’écrouler sur place, mais un rugissement furieux retentit avant même qu’elle ait pu reprendre son souffle.
« Dresse ton bouclier, tout de suite ! »
C’était Riftan. Dans un état second, Maxi regarda les chevaliers dégainer leurs épées.
« Des gobelins ! »
Avant qu’elle ait compris ce qui se passait, le sol trembla violemment et une horde de créatures fondit sur eux depuis les hauteurs. Maxi hurla et recula en titubant. Un gobelin hideux à la peau ridée, d’un vert sombre, se rua sur elle, une hache à la main.