Chapitre 121
Chapitre 121 : Chapitre 1
« Je pense qu’il serait préférable que vous vous teniez prête à lancer un sort défensif à tout moment, madame. »
Maxi goûtait pleinement à son sentiment de liberté lorsque Gabel, qui chevauchait devant elle, s’écria brusquement. Elle le regarda, perplexe.
Il n’y avait pas le moindre animal sauvage en vue, encore moins des monstres. Se demandant s’ils étaient observés, Maxi regarda autour d’elle avec terreur. Gabel désigna le ciel.
Son regard suivit instinctivement son doigt, et elle faillit pousser un cri. Cinq ou six oiseaux gigantesques aux proportions étranges tournoyaient au-dessus d’eux.
« Ce sont des harpies, madame. Je ne pense pas qu’elles aient l’intention de nous attaquer pour le moment, mais mieux vaut rester sur ses gardes. »
Si elle se souvenait bien, les harpies étaient des monstres au corps d’aigle et au visage de femme. Les yeux plissés, Maxi étudia les créatures.
Elles étaient trop loin pour qu’elle puisse les distinguer clairement, mais il lui sembla apercevoir un visage féminin pâle à la place de la tête d’aigle. Un frisson lui parcourut l’échine et sa main se crispa sur les rênes.
Ulyseon approcha son cheval du sien et la rassura d’un ton calme : « Ne vous inquiétez pas, madame. Regardez droit devant vous. Nous allons bientôt descendre une pente rocailleuse ; il faudra donc faire attention. »
Maxi reporta aussitôt son regard devant elle. Comme Ulyseon l’avait annoncé, une falaise abrupte apparut bientôt. Ils menèrent leurs chevaux le long du bord et s’arrêtèrent près d’une pente raide. En contrebas de la route qui plongeait dans le vide s’étendait une profonde vallée rocailleuse.
Les chevaliers examinèrent prudemment le fond de la vallée et hésitèrent. Ils devaient descendre, mais ne pouvaient pas le faire tout de suite : les harpies risquaient de faire rouler des rochers sur eux depuis la falaise.
« Je suppose qu’il va falloir se débarrasser de ces nuisibles », lança Hebaron avec impatience en saisissant la poignée de l’espadon attaché dans son dos.
Riftan leva la main pour arrêter le chevalier massif.
« Ce ne sont pas elles qui doivent nous inquiéter », dit-il, le regard froid rivé au fond de la falaise.
Les chevaliers suivirent son regard. À l’arrière, Maxi ne pouvait pas voir ce qu’il désignait. Elle tendit l’oreille pour comprendre ce qui se passait, quand Riftan donna ses ordres.
« Il y a cinq drakes en contrebas. Les deux premières… Non, les trois premières rangées se prépareront au combat. Les autres resteront ici et surveilleront les harpies. »
Les chevaliers dégainèrent leurs épées d’un même mouvement. Maxi les regarda, bouche bée, tandis qu’une vingtaine d’entre eux dévalaient la pente à toute allure. Ils guidaient leurs chevaux sur le sentier escarpé et rocailleux avec l’agilité d’acrobates.
Les chevaliers restés en haut se divisèrent en deux groupes. L’un surveillerait les harpies ; l’autre garderait ses arcs bandés afin de couvrir ceux qui descendaient.
La crise plongea Maxi dans une telle nervosité qu’elle en perdit presque la tête.
« Q-Que dois-je faire ? » f𝒓𝗲𝗲𝒘𝑒𝚋noѵ𝒆𝗹.co𝗺
« Restez simplement ici jusqu’à ce que tout soit terminé, madame, et tenez-vous prête à lancer votre barrière, au cas où », répondit Gabel en dégainant son épée.
La nuée de harpies avait soudain grossi d’une vingtaine d’individus. Elles poussèrent toutes en même temps un cri strident en tournoyant au-dessus de la troupe.
Se couvrant les oreilles, Maxi suivit les instructions de Gabel et fit circuler son mana le long des lignes de la rune. À cet instant, un cri plus puissant retentit derrière elle.
Maxi baissa les yeux sur le spectacle terrifiant qui s’offrait à elle. Au fond de la falaise, les chevaliers affrontaient des monstres.
Les créatures semblaient mesurer une vingtaine de kevettes (environ six mètres). Leurs corps étaient couverts d’écailles acérées qui leur donnaient l’air d’avoir été grossièrement taillées au burin. Des cornes pointues couronnaient leurs têtes de lézard, et des rangées de dents tranchantes comme des rasoirs garnissaient leur gueule.
Alors, voilà à quoi ressemble un drake…
Ils étaient bien plus terrifiants que sur leurs illustrations. Leurs yeux jaunes luisaient tandis qu’ils chargeaient les chevaliers, leurs puissantes pattes martelant le sol. Ceux-ci ne semblaient pas intimidés : ils se dispersaient entre les rochers pour désorienter les bêtes.
Chevaux et cavaliers évoluaient sur le terrain rocailleux comme s’ils ne faisaient qu’un. Comme s’il ne s’agissait que d’une simple chasse au sanglier, les chevaliers attirèrent habilement les gigantesques créatures en un seul endroit.
« Commandant ! »
L’un des chevaliers esquiva une queue massive et enroula autour de la patte du monstre la chaîne de fer fixée à son fléau. Le drake chancela ; Riftan profita de l’ouverture pour lui enfoncer son épée dans la gorge. Du sang rouge sombre jaillit de toutes parts comme une fontaine. Maxi fixait la scène, horrifiée, quand Ulyseon l’interpella.
« Madame ! Éloignez-vous du bord de la falaise, je vous prie ! Les harpies pourraient vous charger et vous pousser dans le vide. »
Surprise, Maxi s’éloigna précipitamment du bord. Les harpies volaient désormais assez près pour qu’elle distingue clairement leurs visages.
Lorsque certains chevaliers bandèrent leurs arcs dans leur direction, Gabel s’empressa de les arrêter.
« Ne les attaquez pas tout de suite. Nous aurions trop à gérer si elles se joignaient au combat maintenant. »
« Mais elles… »
« Ce n’est pas nous qu’elles cherchent. »
Sa voix calme se perdit dans les cris des drakes. Rongée par l’inquiétude pour Riftan, Maxi pria pour que le combat s’achève rapidement.
Les cris des chevaliers, le martèlement des drakes et le sifflement des épées se prolongèrent longtemps, jusqu’à ce qu’une clameur monte enfin d’en bas, annonçant la fin du combat.
« La voie devrait être libre, madame. Descendez d’abord avec les jeunes chevaliers, je vous prie. »
Sur les instructions de Gabel, Maxi descendit de cheval et se fraya prudemment un chemin entre les rochers. Elle n’était pas assez habile pour dévaler une pente raide au galop, comme les chevaliers. Lorsqu’elle atteignit enfin le pied de la falaise, l’un des chevaliers qui dégageaient les carcasses de drakes accourut pour prendre ses rênes.
« Êtes-vous blessée quelque part, Lady Calypse ? »
« C-C’est plutôt moi qui devrais… vous le demander. Quelqu’un a-t-il été b-blessé ? »
« Sir Evan Crude a été brûlé par le suc gastrique d’un drake. Pourriez-vous aller l’examiner ? »
Maxi hocha la tête et se précipita vers le chevalier. Quand elle arriva, Sir Evan retirait sa cuirasse et sa tunique avec l’aide de ses compagnons.
Maxi étouffa un hoquet à la vue de sa plaie épouvantable. De son épaule gauche jusqu’à sa poitrine, sa peau était à vif, comme si on lui avait versé de l’huile brûlante dessus.
Malgré la gravité de la blessure, Hebaron se contenta de claquer la langue. « Belle façon de vous blesser dès notre premier combat. Pourquoi avoir laissé un drake vous vomir dessus comme un imbécile ? »
« Ne soyez pas si dur, Sir Hebaron. Même vous ne saviez pas qu’un autre drake se cachait dans la grotte », grommela Evan en poussant un gémissement de douleur.
Il devait y avoir six drakes en tout, pas cinq.
Après avoir jeté un coup d’œil à la carcasse du drake étendue sur les rochers, Maxi se pencha pour examiner la blessure du chevalier. La quasi-totalité de la peau de son épaule avait brûlé, laissant apparaître la chair rouge en dessous. Elle s’apprêtait à toucher la plaie quand Hebaron l’arrêta.
« N’y touchez pas, madame. Le liquide pourrait vous brûler la main, vous aussi. »
« A-Alors, nous devons immédiatement nettoyer la plaie pour en retirer le liquide. »
Maxi demanda aux jeunes chevaliers de lui apporter de l’eau propre, puis essuya rapidement le liquide sur le corps d’Evan. Même si le contact devait lui faire atrocement mal, le chevalier supporta l’opération en serrant les dents. Il parvint même à lui sourire.
« Sans votre présence, madame, ça aurait été une catastrophe. »
Malgré sa blessure effroyable, il avait l’air calme. Horrifiée, Maxi le regarda avant de soigner sa plaie. Lorsque les brûlures eurent complètement guéri, la tension quitta ses épaules.
…
« Merci, madame. Je me sens beaucoup mieux. »
« Si vous êtes remis, alors dépêchez-vous de remettre votre armure. Nous repartirons dès que nous aurons récupéré toutes les pierres magiques des drakes. On ne sait pas quand ces nuisibles vont se mettre à s’agiter », dit Hebaron en désignant les harpies, désormais perchées au bord de la falaise.
Leurs visages se découpaient dans la lumière, et leurs traits féminins laissaient deviner un sourire à glacer le sang.
Maxi détourna les yeux et regarda autour d’elle pour vérifier si quelqu’un d’autre avait besoin de soins. Heureusement, personne d’autre n’avait la moindre égratignure. Près d’une mare, Riftan lavait le sang des drakes sur son armure, tandis que les autres chevaliers fendaient la poitrine des monstres pour en extraire les pierres magiques.
Maxi les observa, déconcertée. Elle savait que certaines parties des sous-espèces de dragons valaient beaucoup d’or, mais elle ne comprenait pas pourquoi ils perdaient du temps à fouiller les carcasses des monstres alors qu’ils auraient dû partir sauver leurs compagnons.
« F-Faut-il… récupérer les pierres ? Je sais qu’elles coûtent cher… m-mais ne devrions-nous pas nous dépêcher… ? »
« Nous ne les récupérons pas simplement parce que nous estimons qu’il serait dommage de les laisser. Si nous les abandonnons, les pierres absorberont le mana de leur environnement et créeront un mort-vivant. En fait, si nous suivions les préceptes de l’Église orthodoxe, nous devrions purifier les carcasses en les brûlant entièrement. Mais incinérer un monstre aussi énorme sans magie est pratiquement impossible ; les gens préfèrent donc en extraire les pierres magiques. »
« Ces nuisibles s’occuperont des carcasses. »
Riftan les rejoignit, dégoulinant d’eau. Maxi l’examina soigneusement de la tête aux pieds. À part le fait qu’il était trempé après avoir tenté de laver le sang des monstres, il semblait indemne. Passant une main dans ses cheveux ruisselants, il lui jeta un bref regard avant de lever les yeux vers la falaise.
« Les harpies nous ont suivis parce qu’elles espéraient qu’on tuerait les drakes. Une fois que nous serons partis, elles vont s’acharner à nettoyer les carcasses. »
« Cela veut-il dire qu’elles cesseront de nous suivre ? »
…
« Il y a de fortes chances qu’elles nous suivent de nouveau pour leur prochain repas. »
Il lança aux monstres perchés au bord de la falaise un regard agacé, comme s’il s’agissait de mouches importunes.
« Mais nous n’aurons qu’à être loin d’ici avant qu’elles ne décident de nous poursuivre. Je n’ai aucune intention de laisser ces hyènes agaçantes nous suivre partout », dit-il froidement avant de tirer sur les rênes de Talon.
Comprenant qu’il cherchait à s’éloigner d’elle, Maxi lui emboîta le pas. Elle ne comprenait pas pourquoi il la traitait comme si elle était invisible.
« R-Riftan… vous n’êtes blessé nulle part ? »
« Je vais bien », répondit-il sèchement en enfilant son gantelet.
Maxi lui barra le chemin, l’obligeant à la regarder. « Riftan… êtes-vous t-toujours en colère contre moi ? »
Sa bouche se pinça en une mince ligne, et elle sentit son regard perçant détailler son visage moite, ses cheveux en désordre et ses vêtements poussiéreux, qu’elle portait depuis la veille.
Rougissante, Maxi croisa les bras. « N’était-ce pas… une bonne chose que je sois venue ? Quelqu’un a été blessé… seulement deux jours… a-après le début du voyage… »
« Nous partons immédiatement », dit-il d’un ton glacial. « Nous n’avons pas de temps à perdre. Reprenez votre place dans la formation, tout de suite. »
« J-Je pense que nous pourrions prendre un peu de temps pour… »
« N’était-ce pas ce que tu voulais, que je te traite comme une mage et non comme mon épouse ? » lança-t-il sèchement en montant agilement sur Talon. « C’est toi qui as insisté pour te joindre à la campagne militaire contre ma volonté. Alors tu ferais bien d’obéir aux ordres de ton commandant. »
Maxi lança un regard noir à son visage sévère, dissimulé dans l’ombre, puis pivota sur ses talons et saisit les rênes de Rem.
Gabel eut un rire gêné et tenta de lui expliquer le comportement de Riftan.
« Ne le prenez pas mal, madame. Le commandant est simplement à cran après le combat. Il devient bien plus effrayant quand des monstres rôdent dans les parages. La moindre erreur peut lui coûter la vie ; c’est normal qu’il soit tendu comme une bête sauvage. »
« Je… ça ne me dérange p-pas. Riftan… enfin, Sir Riftan a raison. Il est maintenant… mon commandant, et je suis sa m-mage. Il est normal qu’il exige que je lui obéisse sans réserve », répondit Maxi en articulant aussi clairement que possible pour que Riftan l’entende.
Riftan se contenta toutefois de lui jeter un regard par-dessus son épaule, sans autre réaction. Abattue, Maxi regagna sa place dans la formation, derrière les autres chevaliers.