Chapitre 115
Chapitre 115 : Chapitre 1
Maxi avait l’air d’un fantôme tandis qu’elle traversait l’obscurité pour rejoindre le terrain d’entraînement. Elle leva sa lampe en franchissant le portail. Les soldats de garde parurent surpris de la voir, mais elle fila droit vers la salle du conseil sans leur expliquer sa présence.
Des éclats de voix furieux s’échappaient du bâtiment faiblement éclairé.
« Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre aussi longtemps ! Nous devons partir dès demain. Même en accélérant le départ, le trajet nous prendrait vingt jours ! »
« Calmez-vous, chevalier Hebaron. Le commandant a raison. Il n’y a que trois ou quatre fiefs sur la route de la frontière, et ce sont de petits villages dépourvus de guildes dignes de ce nom, sans parler d’une guilde marchande qui pourrait nous fournir des provisions. Et avec toutes ces attaques de monstres, nous ne pouvons même pas être sûrs qu’ils existent encore. Ce serait trop dangereux de partir sans mage. »
« Vous ne m’avez pas entendu ? Tous les mages de guilde sont déjà partis vers le nord, au Livadon ! Vous savez certainement que tous les nobles terriens du royaume se disputent férocement les services des mages. Alors, comment comptez-vous en trouver un ? »
« Si nous en faisons la demande à Osiriya, ils nous enverront un hiérarque capable de magie curative. »
« Ha ! Vous ignorez à quel point ces bigots sont pointilleux quand il s’agit d’envoyer leurs clercs ? Il leur faudrait au moins deux mois pour nous en dépêcher un. »
« Puisque l’Église centrale enverra aussi des renforts, nous pourrions voyager avec eux… »
« Dans ce cas, nous ferions un détour de trois semaines, même si les Chevaliers du Temple venaient à notre rencontre à mi-chemin ! Bon sang ! Arrêtez de débiter des sottises ! Peu importe si nous n’avons pas de mage. Nous avons déjà combattu dans des situations bien plus dangereuses ! N’est-ce pas, commandant ? »
Maxi resta pétrifiée. La peur lui serra la poitrine à l’idée que Riftan puisse donner raison à Hebaron.
Les descriptions terrifiantes qu’elle avait lues dans le bestiaire illustré lui revinrent en mémoire. Des créatures dont le venin pouvait faire fondre les os en un instant, des monstres de la race des Ayin réputés aussi puissants que six humains, et une sous-espèce de dragon capable de maîtriser une magie puissante…
Aussi forts que fussent les Chevaliers du Dragon rouge, ils ne pourraient traverser ce long périple sans subir la moindre blessure. Maxi retint son souffle en attendant la réponse de Riftan. Le silence s’étira, puis sa voix grave retentit.
« Il nous est impossible de partir demain. Laissez-moi un peu de temps. Je trouverai un mage en quatre… Non, trois jours. »
« Ce sera une perte de temps ! Vous avez déjà cherché partout, et le seul mage que vous avez fini par dénicher avait quatre-vingts ans ! Alors, comment comptez-vous en trouver un en trois… »
La tirade d’Hebaron s’interrompit brusquement. Maxi se tenait devant la porte, se demandant si elle devait continuer à écouter aux portes, mais, lorsque la voix du chevalier se tut, elle se pencha instinctivement vers l’entrée. À cet instant précis, la porte s’ouvrit à la volée et la silhouette massive d’Hebaron s’avança dans le couloir.
« Qui diable est là… »
Le chevalier écarquilla les yeux en apercevant Maxi.
« Ma dame ? Que faites-vous ici à une heure pareille ? »
« Je… »
Maxi recula en voyant les autres chevaliers regarder par-dessus l’épaule d’Hebaron. Honteuse d’avoir été surprise en train d’écouter, elle rougit.
« Je… Je vous prie de m’excuser de vous déranger. Je voulais seulement savoir… ce que vous comptiez faire… »
Comme elle marmonnait faiblement ses excuses, Riftan sortit de la salle du conseil et repoussa Hebaron sur le côté. Son visage était grave. Était-il furieux parce qu’elle avait quitté ses appartements pour errer dans le château si tard dans la nuit ?
Il la dévisagea d’un air orageux, puis lança par-dessus son épaule : « Gabel, raccompagne ma femme à ses appartements. »
Il était évident qu’il la congédiait.
Maxi s’humecta les lèvres. « R-Riftan… Je ne voulais pas vous interrompre. Je voulais seulement… savoir ce que les Chevaliers du Dragon rouge comptaient faire… pour ceux qui partent en campagne… »
« Et en quoi cela te concerne-t-il ? » rétorqua Riftan.
Blessée, Maxi leva les yeux vers lui avant de répondre avec hésitation : « I-Il y a peut-être quelque chose que je pourrais faire pour aider… »
« Gabel ! » rugit Riftan par-dessus son épaule. « Tu ne m’as pas entendu ? Pourquoi ne raccompagnes-tu pas Sa Seigneurie dans la grande salle ? »
Maxi pinça les lèvres. Elle sentait les chevaliers derrière lui les observer avec appréhension. Gabel, qui hésitait au fond de la pièce, sortit de la salle du conseil et vint se placer à côté d’elle.
Riftan saisit la poignée de la porte et déclara d’une voix bourrue : « Ne m’attends pas. »
Sur ces mots, il referma la porte, mettant fin à toute discussion. Maxi se détourna à contrecœur. Gabel s’attardait près d’elle et lui prit la lampe des mains.
« Le commandant est à cran à cause de la mauvaise nouvelle. Ne prenez pas ses paroles dures pour vous. Tout le monde est sur les nerfs, en ce moment… »
Maxi essaya d’afficher un air conciliant pour le chevalier, qui s’inquiétait visiblement pour elle, mais elle-même sentait bien que son sourire sonnait faux.
« Je… Je vais bien. Surtout, je vous prie de m’excuser… de vous avoir dérangé ainsi. Je n’arrivais pas à attendre… »
Gabel leva la lampe pour mieux éclairer les marches. « Vous êtes également proche du mage Ruth. Il est donc compréhensible que vous vous inquiétiez, ma dame. »
Ils montèrent l’escalier en silence. Tant de pensées se bousculaient dans l’esprit de Maxi : la réaction maussade de Riftan et ce qu’elle avait surpris. Ce ne fut qu’une fois au milieu du jardin qu’elle osa enfin prendre la parole.
« F-Faut-il absolument un mage… pour une campagne militaire ? Si je me souviens bien… vous n’aviez pas emmené Ruth lorsque vous étiez parti pour la capitale. »
Gabel s’arrêta et laissa échapper un rire gêné. « Il y a beaucoup de guildes marchandes et de grandes villes sur la route de Drachium. Nous pourrions nous arrêter dans une guilde à tout moment du voyage pour faire soigner nos blessures, ou engager temporairement des mages qui travaillent pour des groupes de mercenaires. Mais il n’y a aucune grande ville sur la route entre Anatol et le Livadon. Comme nous ne pourrions pas trouver d’endroit convenable où faire soigner nos blessures en cas de besoin, le voyage serait difficile sans mage. »
« Et si… » 𝙛r𝚎𝐞𝑤𝚎𝗯𝗻𝗼𝐯e
Maxi ne termina pas sa phrase. Ce ne fut qu’une fois en haut de l’escalier qu’elle trouva le courage de la finir.
« Et si… j-j’allais avec vous ? »
Elle sentait le regard méfiant du chevalier la scruter dans l’obscurité. Elle aurait voulu paraître sûre d’elle, mais ne parvenait pas à dissimuler le tremblement de ses mains.
« Le commandant ne le permettrait pas », répondit Gabel après un long silence.
Sachant qu’il avait raison, Maxi garda la bouche close. Pourtant, cette idée ne la quitta pas tandis qu’elle regagnait ses appartements.
Recroquevillée dans son lit, Maxi réfléchit au moyen de convaincre Riftan. Les chevaliers n’avaient pas osé le suggérer, mais il était évident qu’ils songeaient en privé à l’emmener. Elle l’avait lu dans leurs regards.
Son cœur battait avec anxiété. Elle ne pouvait pas laisser Riftan partir dans un lieu infesté de monstres sans équipement adéquat. Même s’il partait parfaitement préparé, elle serait tout de même morte d’inquiétude. Elle ne pouvait pas le laisser partir sans mage pour les soigner en cas d’urgence.
Se mordillant la lèvre, Maxi attendit le retour de Riftan. Il aurait beau s’opposer à cette idée de toutes ses forces, elle ne céderait pas, cette fois. Elle ne laisserait pas son mari partir au-devant du danger sans protection.
Le soleil se leva avant qu’elle s’en aperçoive, et Riftan n’était toujours pas revenu.
Maxi s’assoupit, puis se réveilla au bruit de Ludis entrant dans la chambre. La servante parut stupéfaite en la voyant étendue sur le lit, vêtue de la même robe que la veille. Maxi se redressa d’un bond et se précipita vers elle.
« L-Ludis… le seigneur est-il d-déjà sorti ? Je n’ai pas dormi longtemps et je ne l’ai pas entendu rentrer… »
« Sa Seigneurie a dormi dans les quartiers des chevaliers, cette nuit, ma dame. »
« Où… est-il, maintenant ? »
« Il reçoit actuellement un marchand dans le petit salon. »
…
Les yeux de Maxi étaient rougis par le manque de sommeil. Après s’en être frotté les croûtes, elle se peigna rapidement avec les doigts et sortit précipitamment de la chambre.
En descendant l’escalier, elle aperçut Riftan et Aderon assis face à face dans le petit salon au mobilier raffiné. Elle s’arrêta à quatre marches du bas et écouta leurs voix calmes résonner doucement dans le couloir.
« Il serait difficile d’engager un mage où que ce soit sur le continent, en ce moment. Vous devriez probablement en recruter un à la Tour des Mages, mais avec toutes leurs règles, ce ne sera pas facile. Même si vous y parvenez, il leur faudra plus de dix jours pour arriver jusqu’ici. »
« Nous ne pouvons pas attendre aussi longtemps. Utilisez les réseaux commerciaux de votre guilde pour envoyer un message au territoire le plus proche, et… »
Riftan s’interrompit en apercevant Maxi.
Maxi recula d’un pas, mais parvint à s’endurcir. Elle dévala rapidement les dernières marches et entra dans le petit salon. Le visage de Riftan était tendu.
« Nous sommes en pleine discussion. Laisse-nous. »
« R-Riftan… je vous en prie, laissez-moi me joindre à vous. Vous cherchez un mage, n’est-ce pas ? Dans ce cas, je pourrais… »
« J’ai dit de nous laisser », gronda Riftan.
Maxi lui lança un regard noir, puis se tourna vers Aderon. « Sera-t-il possible de trouver un mage… d’ici trois jours ? »
Décontenancé, le marchand promena son regard entre le visage menaçant de Riftan et celui, résolu, de Maxi, avant de répondre d’un ton égal : « Je crains que les chances soient minces… Le comté de Loverne et la Baronnie de Louvain sont les seuls territoires proches d’Anatol. Et comme vous le savez peut-être… le comte de Loverne n’est pas homme à céder l’un de ses mages, tandis que le baron de Louvain n’en a qu’un à son service. Il est donc peu probable qu’il l’envoie comme mercenaire. »
…
« V-Vous voulez dire que c’est impossible ? »
« Maximilian ! » tonna Riftan, à bout de patience. « Ce n’est pas à toi de te mêler de cette affaire ! Je t’ai dit de nous laisser. »
Malgré le frisson qui la parcourut malgré elle à son ton intimidant, elle tint bon et soutint son regard. « Je… je suis votre femme. En quoi cette affaire ne me concernerait-elle p-pas ? »
« Ça n’a rien à voir avec toi », lança-t-il sèchement.
Son cœur la piqua comme une aiguille. Le visage de Maxi s’affaissa, comme celui d’une enfant renvoyée par un parent. Elle serra les poings.
« B-Bien sûr que ça me concerne ! Je… je suis mage ! Vous le savez, non ? Je… »
« Tais-toi. » 𝑓𝘳ℯ𝒆w𝘦𝘣𝙣𝘰ѵ𝘦𝚕.c𝗼𝓶
Riftan avait grondé d’une voix sourde, tel un animal furieux. Maxi se figea.
Elle l’avait vu en colère de nombreuses fois, mais il ne lui avait jamais paru aussi glacial. Son regard de glace cloua sur place la silhouette de Maxi, qui se ratatinait, puis il se tourna vers Aderon.
« Je veux que vous me procuriez l’un des mages du comte. Peu importe le prix. Vous pourriez essayer ? »
« Ma guilde possède une succursale dans le territoire du comte… Je devrais donc pouvoir envoyer quelqu’un s’introduire dans sa demeure et tenter d’entrer en contact avec ses mages. Toutefois, si nous nous faisions prendre, la réputation de ma guilde en pâtirait… »
Le marchand s’interrompit avec prudence.
Riftan posa devant lui une bourse de cuir rebondie. « Je vous paierai dix fois vos frais d’intermédiaire si vous réussissez. Dites aux mages que je suis prêt à leur verser cinq fois le salaire que leur donne le comte. »
Le marchand soupesa la bourse du regard, puis acquiesça en poussant un soupir.
« Eh bien, je vais essayer, mais je vous conseille de ne pas trop espérer. Les mages du comte ne sont pas différents des chevaliers qui servent sa maison depuis des générations. Il ne sera pas facile de les convaincre de partir. »
« Alors, faites tout ce qu’il faudra », déclara Riftan.
Il se leva. Aderon l’imita et glissa la bourse de cuir dans sa robe.
« Je vous apporterai les résultats dans deux jours. »
Le marchand s’inclina devant eux deux, puis quitta la pièce.
Maxi resta immobile. Tandis qu’elle scrutait anxieusement le visage de Riftan, il prit son manteau et sortit d’un pas vif sans même lui accorder un regard. Elle se précipita à sa suite, mais il accéléra l’allure, si bien qu’elle dut presque courir pour le rattraper.
« Riftan… je vous en prie… é-écoutez ce que j’ai à vous dire. »