Chapitre 110
Chapitre 110
Le crépuscule tomba peu à peu, et l’épuisement se fit sentir encore plus tôt. En voyant tous ces blessés qui avaient encore besoin de soins, Maxi se demanda si elle pourrait rentrer au château aujourd’hui.
À l’idée de passer la nuit dehors, dans le froid, elle sentit l’épuisement lui nouer l’estomac. Elle avait le visage soucieux lorsqu’un bol en bois apparut dans son champ de vision.
« Veuillez manger quelque chose, madame. »
Maxi leva les yeux, surprise, vers l’homme qui venait d’arriver. Un jeune chevalier, qui avait tenté un peu plus tôt de la renvoyer au château, se tenait là, un bol de soupe fumante à la main.
« C’est du ragoût de lapin, madame. Ce n’est pas comparable à la cuisine du château, mais c’est un bon repas », dit-il avec un sourire.
Maxi, qui le regardait sans comprendre, accepta le bol. Elle se rendit soudain compte qu’elle avait sauté le déjeuner et qu’elle mourait de faim.
« M-merci. » Elle prit le bol avec gratitude.
« Je vous en prie. Tout à l’heure… »
Sans prêter attention à ce qui l’entourait, elle se mit à manger à petites bouchées. À peine eut-elle porté une cuillerée de ragoût à sa bouche qu’une voix hésitante s’adressa à elle. Maxi se crispa. Qu’avait-il encore à lui dire ?
À sa grande surprise, le chevalier s’avança devant elle, qui était restée figée, puis inclina respectueusement la tête.
« Je vous prie de m’excuser pour mon comportement de tout à l’heure. Comme Votre Seigneurie l’a dit, j’ai manqué de respect. »
Maxi fixa le sommet du crâne du chevalier, la cuillère encore dans la bouche. Elle n’aurait jamais imaginé que quelqu’un s’inclinerait devant elle. Elle reposa vite son bol et agita les mains.
« N-non, je vous en prie. C’est plutôt moi qui ai… qui ai été… t-trop sensible… J-je suis désolée », dit-elle précipitamment.
Elle était déjà assez gênée d’avoir été prise dans cette situation, et elle savait aussi qu’elle devait désormais tâcher de maîtriser ses nerfs.
« Je vous en prie, madame, ne vous excusez pas. N’est-ce pas moi qui ai manqué de respect à Votre Seigneurie en premier ? Une personne de votre rang n’a pas réagi de façon excessive. »
Les paroles du chevalier firent rougir Maxi. Ses épaules raidies s’affaissèrent, soulagées.
« M-merci… d-de dire ça. » Elle lui en était sincèrement reconnaissante. Un poids lui avait été ôté de la poitrine.
Le visage du chevalier se crispa devant ses paroles timides, et il ne sut que répondre. Le retour de Ruth à la caserne les tira tous deux de leur embarras. Il regarda le chevalier debout près de Maxi et ouvrit de grands yeux.
« Sir Karon, y a-t-il un problème ? »
« Non, mon seigneur. Enfin… je présentais mes excuses à Votre Seigneurie pour mon impolitesse. » Il répondit honnêtement.
Le magicien sembla un instant vouloir en savoir davantage, mais finit par y renoncer. Il s’approcha du feu, tendit les mains vers les flammes et poussa un profond soupir.
« Les chevaliers partis au-delà des murs du château pour repérer les créatures obscures qui pourraient rôder dans les environs viennent de rentrer. Votre Seigneurie devrait retourner au château, maintenant. »
« E-et toi, Ruth ? » Elle était surprise de pouvoir rentrer.
« Je crois que je vais devoir rester ici aujourd’hui. Certains pourraient encore avoir de la fièvre plus tard… Quand j’aurai récupéré ma magie, je pourrai aussi mieux soigner les hommes. »
Maxi hésita un instant. La part d’elle-même qui était épuisée jusqu’à l’os n’aspirait qu’à rentrer au château, se jeter sur son lit et fermer les yeux ; mais sa conscience s’opposait à ce départ.
« A-alors, moi aussi… je vais r-rester ici aujourd’hui… »
« Vous avez fait tout ce que vous pouviez. Même si vous rentrez maintenant, vous en avez déjà fait plus qu’assez », l’interrompit Ruth d’un ton ferme.
Maxi se rembrunit, se demandant s’il voulait dire qu’elle était une gêne. Voyant son malaise, Ruth lui adressa un sourire indulgent.
« Le seigneur Calypse piquera une colère en apprenant que Votre Seigneurie a passé la nuit à la caserne. J’ai demandé aux chevaliers de vous escorter. Alors, retournez au château et reposez-vous. Nous aussi, nous serons rassurés. »
« Je vais escorter Votre Seigneurie », proposa Sir Karon.
Face aux deux hommes déterminés, Maxi ne put plus camper sur ses positions et finit par acquiescer. À vrai dire, elle n’avait pas envie de passer d’autres nuits dehors, entourée par l’odeur de chair de monstre brûlée.
Faisant mine de rechigner, elle monta dans la voiture que deux serviteurs avaient amenée. Le chevalier s’approcha à cheval, se plaça à côté de la voiture et se mit enfin en marche, au pas. Maxi se recroquevilla sur le siège cahoteux et soupira de soulagement.
Ses nerfs se détendirent et son épuisement s’envola. Comme un chat près du feu, Maxi enroula les bras autour de ses genoux et s’assoupit peu à peu.
C’était la journée la plus éprouvante qu’elle eût jamais connue en vingt-deux ans.
Dès qu’elle arriva au château, elle ôta sa robe couverte de sang et de boue, la lava, puis s’effondra sur son lit. Lorsqu’elle ouvrit les yeux le lendemain, tout son corps lui faisait mal, comme si on l’avait rouée de coups. Maxi se retourna sur le ventre et gémit.
Quand Ludis entra dans la chambre, les bras chargés de bois de chauffage, elle fut accueillie par un visage enfoui dans un oreiller et des gémissements étouffés.
« Tout va bien, madame ? » demanda-t-elle, inquiète.
Maxi se redressa sur son lit avec un sourire crispé. Ludis appela aussitôt les femmes de chambre pour qu’elles préparent un bain chaud. Maxi resta dans l’eau fumante jusqu’à ce que ses muscles noués se détendent, puis elle sortit et enfila une douce jupe de dessous et une épaisse robe de laine. Ludis s’appliqua à lui sécher les cheveux avec une serviette, puis les peigna avec le plus grand soin.
« Et si vous vous reposiez dans votre chambre aujourd’hui, madame ? Il fait très froid », suggéra-t-elle, comme si elle avait deviné sa fatigue.
« J-je pensais aller à la b-bibliothèque un moment. Il y a un livre que je voudrais l-lire… »
« Alors, je vais immédiatement faire prévenir quelqu’un pour qu’on y allume le feu. Le magicien est absent depuis hier, la pièce doit être glaciale. »
Ludis quitta aussitôt la chambre. Après avoir fait le plein de bouillie d’orge fondante qu’une autre servante lui avait apportée, Maxi enfila une lourde robe de chambre et se dirigea vers la bibliothèque. Grâce aux serviteurs qui avaient allumé le feu à l’avance, la pièce était chaude et confortable.