Chapitre 1 331
Debran et Gakein étaient arrivés la veille au soir au lieu de rendez-vous de Fay. Yuder leur avait ordonné de repérer les lieux à l’avance et de s’y infiltrer sans éveiller les soupçons.
Pas besoin de vous expliquer pourquoi je vous envoie avant les autres. L’ennemi se cachera sûrement près du lieu de rendez-vous. Avant l’aube, trouvez-le les premiers, de notre côté. Vous en êtes plus que capables, tous les deux.
Il ne s’agissait pas seulement de les trouver. Ils devaient d’abord ouvrir la voie à l’unité qui les rejoindrait plus tard, afin qu’elle puisse s’infiltrer sans encombre, tout en évitant à tout prix de se faire repérer par qui que ce soit. Une tâche extrêmement difficile.
Et tout ça, à eux deux seulement, en une nuit !
En temps normal, ce serait absurde…
Et pourtant, c’était étrange. Quand un homme comme Yuder Aile le disait avec un air si naturel, aussi absurde que cela puisse paraître, on avait l’impression qu’ils pouvaient vraiment y arriver.
Il était même allé jusqu’à leur dire : « Vous en êtes plus que capables, tous les deux », et ils échoueraient ? Impossible. L’orgueil de ceux qui avaient tenu bon jusque-là, grâce à un entraînement et à des expériences que le commun des mortels ne pouvait même pas imaginer, ne le leur permettrait pas. Ils étaient déjà des membres de la Cavalerie jusqu’au bout des ongles.
Et, avant même que la nuit ne s’achève, ils réussirent bel et bien à localiser le repaire de l’ennemi.
Étonnamment, le fait que ce fût leur première mission en duo ne les gêna pas beaucoup.
Debran était audacieux et vif d’esprit. Il avait mené à bien plusieurs missions d’infiltration en solitaire, mais peinait à voir au-delà des consignes qu’on lui donnait. Gakein, à l’inverse, avait un jugement assez sûr pour que Kishiar lui-même le reconnaisse, une excellente endurance et un pouvoir spécialisé dans la discrétion, même s’il manquait un peu d’audace.
Ensemble, ils compensèrent leurs faiblesses et doublèrent leurs forces, avec une efficacité remarquable.
Ces salauds, gonflés d’aplomb, logeaient dans une auberge assez grande et respectable pour passer pour une véritable compagnie marchande. D’après Gakein, qui s’était glissé dans l’ombre pour inspecter discrètement la cuisine, l’aubergiste et le personnel étaient depuis longtemps leurs complices.
Tandis que Gakein dressait le plan de leur hébergement et dérobait même des marchandises suspectes et des drogues cachées dans la réserve de la cuisine, Debran faisait le tour des boutiques du quartier et fouillait minutieusement tout ce qui concernait la compagnie marchande dont l’ennemi usurpait l’identité. En quelques heures à peine, il avait obtenu des renseignements sommaires sur la date de leur arrivée dans la capitale et les endroits où ils s’étaient rendus jusque-là.
Lorsqu’ils transmirent leurs découvertes à leurs supérieurs, des collègues vinrent bientôt les aider les uns après les autres. Avant l’aube, avant même que Fay ne se prépare à partir pour le rendez-vous, tout ce que Yuder leur avait demandé était accompli à la perfection.
Et maintenant…
Les alentours de la taverne de l’auberge, où l’ennemi s’efforçait de gagner les faveurs de Fay, Glowe et Elpokin, étaient encerclés de toutes parts par des membres de la Cavalerie.
Les trois nouvelles recrues l’ignoraient, mais les membres de la Cavalerie les surveillaient déjà depuis les abords de la fontaine. Pendant que Debran cirait des chaussures, Gakein restait dissimulé dans l’ombre ; l’unité chargée de l’opération du jour, rejointe au dernier moment par quelques membres supplémentaires, circulait sous des déguisements si parfaits qu’ils passaient pour de simples citoyens.
Le Commandant, qui avait annoncé à la dernière minute qu’il participerait à l’opération, et Nathan Zuckerman devaient se trouver parmi eux, mais Debran ignorait où exactement. À vrai dire, il était tout aussi impossible de repérer Yuder Aile.
Grâce à son audace habituelle, Debran avait délibérément pris la parole pour détourner les soupçons, lorsque l’ennemi avait commencé à se méfier déraisonnablement de Glowe. Dans le même temps, il avait frotté sa manche contre la chaussure pour y déposer le parfum spécial qu’on leur avait remis à l’avance pour la mission du jour. Le résultat était, même à ses yeux, brillant.
Ils ont dit qu’avec ça, on pourrait les suivre facilement, même s’ils s’enfuyaient au loin.
Cette histoire de saleté collée à la chaussure de l’ennemi était une sorte d’indice lancé aux nouvelles recrues, qui avaient déjà l’air de sentir que le rendez-vous du jour n’avait rien d’ordinaire.
Glowe et Elpokin… Ils ont l’air plutôt futés. Je retiendrai leurs noms.
Ils avaient la loyauté propre à la Cavalerie et un jugement assez sûr en situation. C’étaient des nouvelles recrues prometteuses.
Ce Fay, lui, manquait cruellement d’assurance et n’y comprenait rien… Enfin, après ce qu’il vient de traverser, il va bien finir par s’endurcir, qu’il le veuille ou non.
Debran ne savait pas grand-chose de Fay. Malgré tout, il voyait clairement à quel point les « amis » de Fay le traitaient mal. Il suffisait de voir comme il n’arrivait pas à leur répondre, même lorsqu’ils lui posaient des questions absurdes, et comme il avait accepté toutes les boissons et toute la nourriture qu’on lui avait offertes jusqu’à finir ivre.
C’était précisément pour cela que l’ennemi avait pris Fay pour cible. C’était évident.
Écoutez-moi ces conneries. Ils étaient « surpris et contents » parce qu’ils ne s’attendaient pas à ce que tu intègres la Cavalerie ? Ah, bien sûr. Évidemment. Ils ont semé leurs graines en se disant : « Tant mieux s’il réussit, sinon, tant pis », et maintenant ils jouent les ravis de voir leur prise revenir d’elle-même.
Si quelqu’un avait débité ce genre d’inepties à Debran, il lui aurait aussitôt collé son poing dans la figure. Mais Fay se contentait d’un sourire embarrassé, incapable de répondre quoi que ce soit de désagréable. Glowe, au contraire, semblait encore plus mal à l’aise.
Debran fronça le nez et se mit à cirer la chaussure avec encore plus d’ardeur. À ce rythme, elle allait éclater, mais il lui fallait bien calmer son irritation d’une façon ou d’une autre. Contre toute attente, cirer des chaussures aidait à cultiver l’esprit.
« Gakein. Ça ne te met pas hors de toi ? On doit attendre le signal pour bouger, alors on écoute… mais plus j’en entends, plus ça m’énerve.
— Moi non plus, ça ne me plaît pas. Mais je comprends ce que ressent cette nouvelle recrue. »
Gakein marmonna depuis l’ombre.
« Je ne connais pas encore les détails, mais si j’imagine que j’avais rencontré des gens comme ça en venant dans la capitale pour passer l’examen d’entrée de la Cavalerie… À moins d’avoir une volonté de fer, on se laisserait facilement influencer par leurs paroles. Cette personne est seule, et ils sont nombreux.
— C’est vrai. Quand plusieurs personnes vous encerclent et répètent sans cesse la même chose, ce n’est pas facile de garder la tête froide.
— Heureusement que des camarades comme Glowe et Elpokin les ont accompagnés. Grâce à ça, l’ennemi doit disperser son attention… Ah. »
À cet instant, un bruit de bris retentit par l’entrebâillement de la fenêtre dans le mur contre lequel ils étaient adossés. Un petit cri s’y mêla.
Les deux hommes affichèrent aussitôt un air impassible.
« Debran. Envoie le signal.
— Ouais. Je reste ici. Gakein, entre tout de suite.
— Fais attention. »
L’ombre de Gakein se gonfla brusquement, puis se glissa par l’ouverture de la fenêtre pour pénétrer à l’intérieur. À présent, il ne se contentait plus de se dissimuler dans un double d’ombre : il pouvait aussi se déplacer quelques instants le long des ombres.
Profitant de ce moment, Debran sortit un petit miroir de sa veste et l’inclina vers le soleil.
Un éclat jailli de la main du cireur frappa trois fois le toit rouge du bâtiment voisin, puis s’éteignit.
… Ils bougent.
Il sentit l’air autour de lui changer, sans le moindre bruit. Debran posa la chaussure, se leva et se redressa. Il serra puis ouvrit le poing ; une flamme brûlante jaillit dans sa paume avant de s’éteindre.
Son rôle de cireur était terminé. Il était temps de reprendre son vrai travail.
***
« Je… je vais vomir. Attendez… de l’eau… Non, je vais me rincer le visage. »
Ironiquement, Fay interrompit le moment où Matten s’apprêtait à s’en prendre à Glowe et Elpokin. Il se leva brusquement, chancela et s’affala par terre.
« Eh bien. Il est complètement ivre…
— Je vais m’occuper de lui. »
Matten secoua la tête d’un air résigné et se leva. Glowe fronça les sourcils en regardant Fay s’éloigner, soutenu par Matten.
… Il va revenir bientôt, pas vrai ?
Pourtant, même plusieurs minutes plus tard, ni Matten ni Fay ne revinrent. Les marchands continuaient à rire et à bavarder sans montrer la moindre inquiétude, interrogeant Glowe et Elpokin sur leur vie à la Cavalerie.
Ils les félicitaient, puis, dans la même phrase, les rabaissaient en les comparant aux autres membres. Et recommençaient.
Ils leur servaient à présent le même discours qu’à Fay.
Glowe avait beau faire semblant de ne rien remarquer et répondre à la légère, il y avait une limite à ce qu’elle pouvait supporter. Difficile à expliquer, mais son mauvais pressentiment ne cessait de grandir. Ils ne devaient pas rester là plus longtemps ! Glowe était sur le point de craquer et d’ouvrir la bouche quand…
Boum.
Elpokin posa les mains sur la table et se leva le premier.
Sa chaise racla le sol et bascula dans un fracas ; les marchands se turent.
Elpokin déclara, comme si de rien n’était :
« Fay ne revient pas. Je vais le chercher.
— Ah… Il ne devrait pas tarder, non ? S’il a vomi et qu’il est en train de nettoyer, ça risque de prendre encore un peu de temps… »
Avant même que le marchand eût fini de parler, Glowe se leva d’un bond et suivit Elpokin.
« Je vais aussi chercher Fay.
— Hein ? Mademoiselle Glowe, pourquoi…
— Hum ? Pourquoi pas ? Je n’ai pas le droit d’y aller ? S’il a vomi et qu’il est en train de nettoyer, ce serait mieux d’aller l’aider, non ? Et, pour être honnête, je serais plus inquiète de laisser Glowe seule ici. »
Quand Elpokin eut un grand sourire, une étrange pression se répandit autour de lui. Les marchands hésitèrent et échangèrent des regards.
À cet instant, Glowe eut la sensation qu’un éclair lui traversait les yeux.
Ah. Elle ne l’avait jamais ressentie auparavant, mais elle comprit.
Le pouvoir de la « capacité » qu’elle avait utilisée aujourd’hui venait de se manifester !
Glowe pivota aussitôt et s’élança vers l’endroit où Fay et Matten avaient disparu.
« Fay ! »
« Tss… »
Elle entendit derrière elle des chaises racler le sol tandis que les gens se levaient. Mais aucun pas ne se lança à sa poursuite. Elpokin, les bras nonchalamment croisés et les ailes largement déployées, leur barrait la route.
Ses yeux de bête brillèrent tandis qu’il s’adressait gentiment à Glowe.
« Glowe, va chercher Fay. Je reste ici.
— … Compris ! »
Laissant derrière elle cette voix rassurante, Glowe courut dans la direction que lui indiquait son instinct. Les voix affolées des marchands s’éloignèrent.
« … Il a pourtant mangé… pourquoi… ?
— Pourquoi quoi ? Vous l’avez drogué ? J’ai avalé toutes sortes de trucs bizarres dans l’arène de combat, alors les choses ordinaires ne me font presque rien…
— … »