Chapitre 1 328
Une variable dès le départ.
Il n’aurait pas été si étrange que Glowe les accompagne, puisqu’elle s’entendait bien avec Fay depuis le début. Mais…
« Pourquoi Elpokin est-il venu ? Je n’ai reçu aucun rapport indiquant qu’il soit si proche de Fay. »
Était-ce juste un caprice sans raison particulière ? Tandis que Yuder réfléchissait, Kanna, qui observait son humeur, prit la parole.
« Il n’est pas proche de Fay. Mais il s’entend plutôt bien avec Glowe. »
« Ah bon ? »
« Hier… par précaution, j’ai un peu manœuvré auprès de Glowe. Ça a peut-être changé la tournure des choses. »
« Quel genre de manœuvre ? »
« Même si nous sommes là, c’est toujours Fay qui risque le plus de se retrouver en danger, pas vrai ? Alors j’ai conseillé à Glowe de ne pas hésiter à utiliser son pouvoir et de s’exercer souvent en sa présence… »
Glowe savait depuis plusieurs jours que Fay devait retrouver des amis venus de loin. Après avoir entendu le conseil de s’exercer à utiliser son pouvoir, si elle avait voulu bénir quelqu’un, Fay aurait été la cible idéale.
Si elle ne l’avait pas utilisé, tant pis ; si elle l’avait fait, tant mieux. Kanna avait dit qu’elle y avait pensé ainsi, sans plus, et qu’elle lui avait donné ce conseil. Mais au vu du résultat, peut-être que…
Glowe a entendu le conseil de Kanna, puis a utilisé sur Fay son pouvoir de divination par les cartes de bénédiction. Le résultat lui a révélé un risque bien plus élevé que prévu.
Si c’était le cas, il était logique qu’elle ait voulu l’accompagner par inquiétude. Et il était tout aussi compréhensible qu’elle ait embarqué Elpokin avec elle.
Parmi les nouvelles recrues, Elpokin obtient les meilleurs résultats en entraînement physique. En plus, il vient des arènes de combat, alors il sait se battre.
Si Elpokin avait survécu si longtemps dans cet enfer, c’était parce qu’il avait un tel instinct du combat. Même si son caractère était doux, il n’avait pas oublié ce qu’il avait appris à l’époque.
Si Glowe avait vraiment cru que Fay risquait d’être en danger et était partie chercher de l’aide, Elpokin n’était pas un mauvais choix.
Ils ignorent à quel point les gens qu’ils vont rencontrer sont dangereux et n’ont probablement pas jugé la situation assez grave pour la signaler à leurs supérieurs. Ils ont dû penser qu’ils faisaient de leur mieux.
Il ignorait comment l’autre camp réagirait à cette variable.
Enfin… ça ne semble pas si mal.
Yuder adressa un petit signe de tête à Kanna pour lui faire comprendre qu’elle pouvait se détendre.
« Nous avons identifié la cause, ça suffit. Si quoi que ce soit, ça nous aidera au lieu d’empirer les choses. Le Commandant jugera de la même façon, alors retourne à l’endroit où tu étais censée être. »
« Hum. À plus tard, Yuder. »
Une partie de la tension sombre qui s’était accumulée dans les yeux de Kanna se dissipa. Elle ne l’avait pas dit, mais elle était à cran, inquiète que son initiative, comme dans le Sud, ne se retourne contre eux et ne devienne une mauvaise surprise.
C’était sans doute la conséquence de ce qu’avait vécu Kanna.
Mais si l’on ne faisait rien par peur d’un mauvais résultat, on n’accomplissait jamais rien. Qu’un choix soit bon ou mauvais, une fois qu’il était fait, il ne restait qu’à tirer le meilleur parti possible de ses conséquences.
Kanna le savait ; c’était pour cela qu’elle avait cet air de se préparer à encaisser le coup.
Alors qu’il regardait la présence de Kanna s’éloigner discrètement, Yuder murmura :
« — Vous diriez que je n’ai pas mal interprété les intentions du Commandant et que je n’ai pas répondu de mon propre chef ? »
« Quelle question inutile. Qui pourrait être davantage sur la même longueur d’onde que moi que mon aide ? »
La réponse vint de juste au-dessus de la tête de Yuder. Un homme avait si parfaitement effacé sa présence que même Kanna ne l’avait pas remarqué. Assis sur le toit, il sauta légèrement à terre.
En réalité, il était là depuis le début. Les membres participant à l’opération du jour avaient déjà été informés de la présence de Kishiar et de Nathan Zuckerman, mais seul Yuder connaissait leur position exacte. À vrai dire, Yuder était probablement le seul à avoir le talent nécessaire pour les repérer aussitôt.
Aujourd’hui, Kishiar portait un outil magique qui modifiait son apparence, ainsi que l’uniforme bleu de la Garde impériale. Il avait bien sa nouvelle épée à la taille, mais le tissu enroulé autour du fourreau la rendait presque impossible à reconnaître.
Même moi, qui sais qui il est, si je me fie à son apparence, je le prendrais simplement pour un garde impérial ordinaire de passage…
La raison pour laquelle Kishiar s’était déguisé en garde impérial était simple.
Parce que ça l’amuse.
Enfin, c’était ce qu’il disait, mais ce ne pouvait pas être la seule raison. Le lieu du rendez-vous, le septième district, abritait à la fois la Garde impériale et le quartier général de la Cavalerie. Autrement dit, dans le septième district, le métier qui permettait le plus naturellement de se promener l’épée à la ceinture était celui de garde impérial. S’il n’y avait eu que cette raison, il aurait pu se déguiser en simple membre de la Cavalerie, mais cela n’aurait-il pas éveillé les soupçons des amis de Fay ?
Pour la même raison, tout le monde, à l’exception de Kishiar, portait des vêtements ordinaires plutôt que des uniformes. Yuder avait en plus jeté sur lui une cape à capuche pour dissimuler son visage et ses cheveux, au cas où quelqu’un le reconnaîtrait.
« Ça aurait été bien que mon aide porte la même tenue que moi. Il fait si beau aujourd’hui, c’est vraiment dommage. »
Venu se placer à ses côtés, Kishiar soupira d’un air contrarié. Sa voix n’avait rien de différent de d’habitude, pourtant, à en juger par sa seule attitude, il ressemblait en tout point à un garde impérial désœuvré cherchant la querelle.
« Quel rapport entre le temps et les vêtements ? »
« Si nous étions habillés pareil, nous aurions pu nous asseoir dehors à la terrasse d’un café et bavarder sans que personne ne nous prenne pour autre chose que des gardes impériaux tout à fait ordinaires. L’endroit, là-bas, est très fréquenté par les gardes impériaux. Le café y est plutôt bon. »
C’était un fait qu’il ignorait, même après avoir vécu deux fois. Il ne s’était jamais soucié des endroits où les gardes impériaux se rendaient, après tout.
« …Contentez-vous de laisser sir Zuckerman porter cet uniforme, et allez boire un verre ensemble. »
En effet, Nathan Zuckerman, qui devait se dissimuler là-bas, de l’autre côté, portait lui aussi le même uniforme de la Garde impériale que Kishiar. Comme Kishiar, il avait un outil magique qui brouillait la couleur de ses cheveux et ses traits, dissimulant son apparence remarquable.
« Hum. Ce serait difficile. Il n’y a qu’une seule personne que j’aimerais inviter. Tu ne vas tout de même pas me dire d’aller boire avec quelqu’un d’autre alors que tu le sais ? »
Kishiar répondit d’un ton si froid qu’on aurait pu croire qu’il était vraiment un garde impérial, puis vit l’expression de Yuder et rit. Même si ses traits étaient devenus flous, au point qu’il était difficile de deviner son visage d’origine, ce rire suffisait à Yuder pour imaginer sans peine le sourire de Kishiar tel qu’il le connaissait.
« …… »
Pour la première fois, cet uniforme bleu de garde qu’il avait toujours trouvé détestable lui parut plutôt seyant. C’était grave.
« Quoi qu’il en soit, je suis ravi de voir que la camaraderie entre les nouvelles recrues s’est développée bien plus vite que je ne le pensais. J’espère que nos ennemis qui vont surgir aujourd’hui en seront tout aussi ravis. »
Tout en caressant son fourreau, Kishiar lança cette plaisanterie d’un ton léger. Yuder hocha la tête sans quitter des yeux la fontaine autour de laquelle s’agitait une foule innombrable.
« …Oui. Ils le sentiront, qu’ils le veuillent ou non. Bientôt. »
Si la journée se terminait bien, rien ne l’empêcherait d’aller dans ce café populaire de la Garde impériale, ou je ne sais quoi, avec Kishiar. Cette pensée l’aida à relâcher un peu la tension avant le début imminent de la mission.
***
« C’est ici, le lieu du rendez-vous ? »
Enfin, près de la fontaine du marché de l’Est. Contemplant l’eau qui jaillissait avec éclat sous la statue d’un chevalier brandissant son épée, Elpokin demanda avec prudence. Fay, qui promenait le regard dans toutes les directions, répondit avec un temps de retard.
« ……D’après le message que j’ai reçu, oui. »
« Il y a trop de monde. Je ne pense pas qu’on les repérera facilement. »
Glowe fit part de son inquiétude, mais, heureusement, cela n’arriva pas.
« Fay ? C’est bien toi ? »
« Ah… »
Ce fut l’autre groupe qui repéra Fay en premier. Son visage s’illumina.
« Matten. »
« Ça fait longtemps. Qui aurait cru qu’on se retrouverait vraiment dans la capitale ? Je suis content de voir que tu as l’air en forme. »
L’homme que Fay appelait Matten avait un physique des plus ordinaires. Ses cheveux sombres tiraient fortement sur le bleu, au point qu’on aurait pu se demander s’il avait des origines du Sud, mais ce n’était pas assez marqué pour attirer l’attention.
Fay tenta timidement de lui tendre la main, mais l’autre le serra joyeusement dans ses bras. Décontenancé, il ne sut que faire et rougit.
« M-Ma-Matten… Mais pourquoi es-tu venu seul… ? »
Ils devaient retrouver au moins trois personnes, pourtant Matten était seul. À la question de Fay, il répondit avec un grand sourire.
« Il y a trop de monde ici. Alors les autres ont décidé de prendre une table dans un restaurant et de nous y attendre. Au fait, qui sont les personnes avec toi ? À en juger par leurs uniformes de la Cavalerie, ce sont tes collègues ? »
Le regard que Matten posa sur Glowe et Elpokin était très bienveillant. Il semblait un peu surpris que Fay ait amené des amis sans prévenir, mais ce n’était pas si étrange.
« Ah, oui. Ce sont des gens de mon âge avec qui je me suis lié d’amitié à la Cavalerie… Quand je leur ai dit que j’allais retrouver des amis qui m’avaient aidé, ils ont voulu venir avec moi… C-Ce n’est pas un problème ? »
« Ha ha ! J’ai été un peu surpris. Dans tes lettres, on aurait dit que tu ne t’étais lié avec personne, et voilà que tu t’es déjà fait autant d’amis ? »
« Ah… Hum. »
Embarrassé, Fay baissa profondément la tête. Glowe profita de cet instant pour saisir une émotion qui passa dans les yeux de Matten.
… Froid.
À ton avis, quel est l’aspect le plus important lorsqu’on dit la bonne aventure ?
C’est de saisir rapidement les émotions de l’autre.
Les instincts de Glowe, aiguisés par de longues années à lire l’avenir, lui parlèrent. L’homme qui se tenait devant elle, celui qu’on appelait Matten, souriait, mais il regardait Fay avec une réelle froideur.