Chapitre 1 324
*Ah… tu essaies encore de me menacer avec ça… ?!*
Autrefois, même en sachant que c’était faux, je cédais en silence à cette menace, de peur qu’elle n’arrive aux oreilles de Père et qu’il me punisse. Mais après avoir failli mourir d’épuisement dans le Sud à cause de cette menace, puis traversé des périodes si dures que je ne ressentais même plus le soupçon d’être attiré par les hommes comme une épreuve, je n’avais plus peur de rien.
Comme si ce malentendu ridicule pouvait être plus effrayant que le secret de ma naissance !
De plus, Kiole avait déjà résolu de tourner le dos à sa propre maison.
Après s’être assuré une nouvelle fois qu’il n’y avait personne dans les environs, Kiole ferma les yeux et cria :
« Fais comme bon te semble ! »
« … Quoi ? »
« J’ai dit : fais comme bon te semble. Est-ce que j’ai encore l’air d’un chevalier garde de Gwanghuigung, à tes yeux ? »
Sa véritable personnalité et sa façon de parler, qu’il n’avait jamais laissées paraître devant Kachian, se déversèrent sans retenue. Kachian resta un instant interdit, puis des flammes de haine s’allumèrent dans ses yeux.
« Ha… ! C’est vrai. Puisque Diarca m’a abandonné, tu vas faire pareil, et avec l’Empereur et le duc de Peletta derrière toi, le reste n’a aucune importance ! C’est ça que tu veux dire. »
Non. Diarca et l’Empereur n’y étaient pour rien ; c’était uniquement la volonté de Kiole. Mais celui-ci ne voyait aucune raison d’en dire autant.
« Très bien. Je suis venu, par égard pour nos liens d’autrefois, te dire d’arrêter tes faux témoignages, mais si tu comptes t’en tenir là, inutile de te prévenir. Tout le monde saura bientôt que le benjamin de Diarca est un dépravé. »
« Comme je l’ai dit, je ne suis pas un dépravé. Combien de temps vas-tu encore rabâcher ça ? »
« Et qui te croirait ? Tu ne trouves pas ça ridicule, toi-même ? »
Kachian éclata de rire. C’était comme se tenir devant un mur, auquel aucun mot ne pouvait parvenir.
« On m’a dit que Kiole da Diarca n’était plus qu’un serviteur de l’Empereur et du duc de Peletta, et que ça ne servait à rien de lui parler. On dirait bien que c’est vrai. Je ne vais pas perdre davantage mon temps. »
« Q-qui oserait dire ça… ? C-cette personne qui était à tes côtés aujourd’hui… c’était elle ? »
Au milieu de sa phrase, il songea au nouvel « conseiller » du Prince héritier et posa la question. Kachian acquiesça.
« Exactement. Contrairement à un incapable comme toi, cette personne m’est très utile. »
Un sourire satisfait s’étira sur le visage de Kachian. Il n’avait rien à voir avec celui qu’il affichait tout à l’heure. En voyant cette expression, Kiole repensa à la question qui l’avait taraudé toute la journée, tandis qu’il observait le conseiller et Kachian.
D’où diable ce soi-disant conseiller était-il sorti ? Kachian avait perdu toute sa faction, et même Diarca s’était retiré. Qui aurait eu l’idée de l’approcher dans ces conditions ? Et dans quel but ?
Et que pensait Kishiar la Orr, qui connaissait déjà l’existence de ce conseiller sans manifester la moindre inquiétude ?
Il avait l’impression de toucher quelque chose du doigt sans parvenir à l’atteindre, et sa tête lui lançait.
« Est-ce que… tu lui fais confiance ? »
« Confiance ? Ha. Ne sois pas stupide. »
Kachian regarda Kiole comme un insecte qu’il aurait voulu écraser sous son pied à tout instant.
« Est-ce que j’ai l’air de faire confiance à quelqu’un comme ça ? »
« Alors… »
« S’il m’est utile, nous nous servons l’un de l’autre. Sinon, je m’en débarrasse. Comme de toi. »
La haine qui emplissait ces yeux écarquillés dépassait Kiole et s’étendait au monde entier. En plongeant le regard dans ces yeux qui semblaient dire que, s’il le pouvait, il tuerait Kiole sur-le-champ, celui-ci sentit son souffle se bloquer.
Comment pouvait-on éprouver une haine aussi féroce ?
*Alors, ce qu’il montrait dans la salle d’interrogatoire n’était qu’une façade, finalement.*
Kachian la Orr n’avait plus toute sa raison. Ce garçon ne croyait qu’à ce qu’il voulait croire et ne voyait que ce qu’il voulait voir.
Autrefois, Kiole s’était simplement dit que le Prince héritier, jadis intelligent et élégant, avait changé pour une raison ou une autre. Mais à présent qu’il y repensait, qu’avait-il bien pu voir chez ce garçon pour le juger avec tant d’indulgence ? La déception montait en lui malgré lui.
En tant que chevalier garde, il avait vraiment fait de son mieux. Et tout le temps, tout le dévouement qu’il avait consacrés dans le Sud à protéger le Prince héritier ? Rien de tout cela n’avait compté pour lui.
Kachian n’avait pas changé.
Au contraire, il n’avait pas changé d’un iota.
C’était parce que lui-même avait changé que Kiole en avait pris si clairement conscience.
C’était une sensation étrange. Ce qui lui avait autrefois paru naturel ne l’était plus.
Comme si un voile dont il ignorait jusqu’à l’existence venait de se déchirer devant ses yeux, Kiole garda le silence.
À cet instant, quelqu’un frappa à la porte.
« Vous êtes encore là ? »
Kishiar la Orr passa la tête par l’entrebâillement. À l’instant où son regard se tourna vers Kachian, Kiole sentit émaner de celui-ci une sombre intention meurtrière. Ses yeux, emplis d’une haine et d’un ressentiment bien plus puissants qu’auparavant, mêlés de jalousie et de méfiance, retrouvèrent un instant plus tard un calme forcé.
« Ah. Vous discutiez de quelque chose d’important ? J’espère ne pas vous interrompre. »
« Non ! »
Kiole répondit aussitôt. Kachian pivota sans un mot de salut. Lorsque le Prince héritier eut disparu, laissant derrière lui un courant d’air glacial, Kishiar pencha la tête et demanda :
« Alors… cela vous a-t-il été quelque peu utile ? »
« Pardon ? »
« Je vous demande si cette conversation vous a donné la conviction nécessaire pour choisir la voie à suivre. »
Kiole se remémora l’échange qu’il venait d’avoir avec le Prince héritier. S’il devait résumer les sentiments étranges qu’il avait éprouvés… oui. On pouvait dire que c’était bien ce que Kishiar voulait dire.
« … Je crois que oui. »
« Tant mieux. Alors, cela valait la peine de vous proposer comme témoin. »
« Mais qui est ce conseiller du Prince héritier ? Et que signifie cette absurdité, cette fausse preuve qui prétend que le Sage est le véritable coupable ? Vous allez vraiment laisser faire ?! »
« Oh. Cela vous préoccupe tant que ça ? Vous vous êtes adapté à notre camp plus vite que je ne l’aurais cru. »
« … »
C’était étrange de l’admettre, mais tout aussi étrange de le nier ; Kiole garda la bouche close.
« Vous semblez excessivement inquiet, alors je vais d’abord vous rassurer. Ce conseiller ne représente aucun danger. »
Kiole écarquilla les yeux.
*Ce qui veut dire… sûrement… !*
« C’est donc quelqu’un que Sa Majesté l’Empereur a placé à ses côtés ! »
« Non. »
« Quoi ?! »
« Nous devons rentrer à la Cavalerie. Continuons dans la voiture. »
En quittant la salle d’audience, Kiole eut du mal à contenir sa curiosité : pourquoi Kishiar avait-il catégoriquement nié ? Mais le visage si serein de celui-ci ne laissait rien deviner de ses intentions.
Lorsqu’ils arrivèrent à la voiture, Marin, qui était arrivé le premier, les salua poliment.
« Commandant. Merci. Je vous suis vraiment redevable pour aujourd’hui. »
« Ne me remerciez pas encore. Le procès n’a même pas commencé. Vous avez dû beaucoup vous dépenser de différentes façons ; reposez-vous bien aujourd’hui. S’il y a le moindre problème, contactez-moi immédiatement par l’intermédiaire des vice-commandants. »
« Oui. »
Marin sourit faiblement. Son visage exprimait une loyauté sincère, qu’on ne voyait jamais dans la Garde impériale.
« Allons-y. Montez. »
En venant ici, le simple fait de voyager avec Kishiar la Orr l’avait tellement tendu qu’il n’avait pu penser à rien d’autre. Mais à présent, l’échange resté en suspens avait complètement dissipé sa tension.
Dès que la portière de la voiture se referma, Kiole s’écria, pressé :
« Maintenant, dites-moi, je vous en prie. Alors, qui est donc ce conseiller… non, cette personne ? »
« Qu’est-ce que le Prince héritier lui-même vous a dit ? »
Kishiar semblait certain que Kiole avait bien sûr aussi interrogé Kachian à ce sujet. Kiole hésita, puis répondit honnêtement.
« … Il a dit qu’il ne lui faisait pas confiance, qu’il allait simplement se servir de cette personne et la jeter dès qu’elle ne lui serait plus utile. »
« Une réponse sans mensonge. Et elle est probablement vraie. »
Alors, qu’est-ce qui était vrai, au juste ?!
Heureusement, Kishiar lui répondit avant que la tête de Kiole n’explose.
« Comme vous le savez, le Prince héritier est seul, à présent. Ceux qui sont sous l’influence du duc Diarca et de Kiorne ne tourneront même pas la tête vers Gwanghuigung, mais tout le monde ne pense pas de la même façon. »
Même si Kachian avait perdu son honneur et était tombé en disgrâce au cours de l’année écoulée, il restait le Prince héritier d’Orr.
À l’heure actuelle, d’innombrables forces agissant dans l’ombre le considéraient comme une proie très alléchante.
Il y avait bon nombre de gens dont les idées se rapprochaient de celles de la faction noble, mais qui n’avaient pas réussi à intégrer le courant dominant et végétaient en marge. À ceux-là s’ajoutaient des gens chassés des cercles mondains de la noblesse de la capitale pour leurs méfaits, des criminels ruinés, et même des espions étrangers : tous guettaient l’occasion d’approcher Kachian.
N’était-ce pas le cas de cet intendant qui avait engagé des mercenaires pour attaquer le village de Gwanaman au nom du Prince héritier, avant de se faire prendre la main dans le sac ?
« Pour les gens de ce genre, il est généralement très difficile de trouver une occasion normale d’approcher le Prince héritier. Mais cette fois, quelque chose de très particulier s’est produit, n’est-ce pas ? »
L’apparition du Prince héritier Kachian, seul, à la cour en tant que témoin.
Pour un Prince héritier qui devait à tout prix trouver un moyen de se protéger, comme pour ceux qui voulaient l’approcher, pouvait-il y avoir meilleur moment pour se rencontrer ?
« Eh bien, quelqu’un a peut-être ouvert par hasard une voie qui leur a facilité la prise de contact. Mais décider de l’emprunter, choisir quelqu’un sur place, le faire avancer et déterminer quelles preuves déterrer, tout cela venait du Prince héritier lui-même. Voilà la vérité. »
Ce « quelqu’un », bien sûr, c’était Kishiar lui-même. Mais il n’alla pas jusqu’à le dire à voix haute.