Chapitre 1 323
« Encore ? Nous avions déjà déclaré l’examen des preuves terminé… »
Le juge, le visage hagard, soupira avant de demander :
« De quel côté vient cette pièce, cette fois ? »
Sans le vouloir, Kiole regarda Kachian. Le prince héritier semblait n’être au courant de rien et demandait quelque chose à son conseiller.
« D’aucun des deux. Nous avons appris que les chevaliers dépêchés par Sa Majesté l’Empereur l’avaient découverte. Il a jugé qu’elle était étroitement liée à cette accusation et nous l’a fait parvenir. »
« …… »
C’était vrai. L’Empereur avait pris l’affaire au sérieux et avait annoncé qu’il ferait réexaminer aussi bien la mort de l’herboriste Maiki — dont le prince héritier Kachian était soupçonné — que celle du deuxième prince Lenore Shan Apeto. Mais depuis, aucune nouvelle découverte n’avait été annoncée et les événements qui s’étaient enchaînés autour de Kiole l’avaient accablé au point qu’il en avait presque oublié ce fait.
Aujourd’hui, le prince héritier avait affirmé que toutes les preuves matérielles et circonstancielles qui avaient fait de lui un suspect étaient l’œuvre du défunt Sage et de ses complices, et que le passé raconté par Marin était mensonger. La pièce qui venait d’arriver aurait-elle vraiment le pouvoir de réduire cette affirmation à néant ?
Sous le regard de tous, l’enquêteur ouvrit la boîte.
Elle contenait deux objets.
L’un était une lettre des chevaliers qui les avaient envoyés, et l’autre…
… Qu’est-ce que c’est que ça ? Ce sac dégoûtant ?
C’était un sac usé, couvert de taches noires.
Dès qu’il fut révélé, une odeur de poisson et de moisi envahit la salle d’audience. Ce sac était apparemment à l’origine de la légère puanteur qui flottait dans la pièce depuis tout à l’heure.
Beurk…
Le juge, les enquêteurs et le prince héritier Kachian se couvrirent tous le nez de leurs manches. Quelques-uns, l’estomac plus fragile, eurent un haut-le-cœur.
« Beuarg ! »
Kiole n’avait pas non plus l’estomac solide, mais, à sa grande surprise, il supporta l’odeur sans faire d’histoire. Après avoir enduré les travaux forcés, sa résistance s’était considérablement renforcée. Marin et Kishiar réagirent à peine, comme si ce n’était rien à supporter.
« Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? Comment peut-il empester à ce point… ? Vite, examinez son contenu ! »
Un enquêteur ganté plongea la main dans le sac. L’odeur s’intensifia encore. Il en sortit une masse de champignons séchés, ratatinés et pourris.
Qu’est-ce que c’est ?
Tandis que Kiole se le demandait, l’enquêteur remit le sac dans la boîte et ouvrit la lettre. Il en lut lentement le contenu.
« Voici le rapport des chevaliers qui ont découvert et envoyé cet objet. Ce que nous venons de voir n’est pas un déchet, mais un champignon Dudulem. Il n’a pas été fraîchement cueilli : il a été coupé, séché puis préparé. Quant aux taches noires sur le sac… elles ont été identifiées comme du sang. »
Qu… quoi ?
La salle d’audience se glaça plus encore qu’à aucun moment jusqu’alors.
Même Kiole n’osa pas prendre une profonde inspiration.
Quiconque savait ce qui s’était passé dans la Chambre de la Vérité comprenait immédiatement ce que cela signifiait.
Qu’avait dit Marin devant l’Empereur et l’Impératrice, à l’époque ?
« — La dernière plante que Maiki a récoltée avant sa mort, celle qu’il a séchée, c’était ce champignon. »
Maiki, mort dans d’atroces souffrances alors qu’il récoltait des champignons Dudulem.
Lenore Shan Apeto, le deuxième prince, assassiné à peu près à la même époque selon une méthode faisant appel aux champignons Dudulem.
Marin avait affirmé que Maiki avait découvert cette méthode en premier, et que Kachian — qui avait grandi comme un roturier dans ce village — l’avait apprise de lui et la connaissait également. L’Empereur avait reconnu que les doutes et les circonstances qu’elle avait exposés étaient fondés, mais il ne pouvait accepter ses accusations sans réserve. Aucune preuve matérielle ne venait les étayer.
Mais à présent…
Dans le cadre de la nouvelle enquête, on avait enfin retrouvé un sac de champignons Dudulem taché de sang. Le lieu de sa découverte, leur état après préparation et la quantité de sang sur le sac établissaient clairement son lien avec Maiki, le défunt.
Kiole déplaça à peine les yeux pour jeter un coup d’œil à Kachian.
Ses lèvres, jusque-là étirées en un sourire incrédule, s’étaient figées. On aurait dit qu’il ne comprenait pas ce qu’il venait d’entendre.
Mais le temps passa sans que rien ne change. Peu à peu, le sourire disparut du visage du jeune prince héritier. À chaque fois qu’il fermait puis rouvrait les yeux, son regard et sa bouche se tordaient davantage, jusqu’à ce qu’il finisse par laisser échapper une respiration rauque.
Le conseiller essaya de dire quelque chose, mais Kachian ne quittait pas le sac taché de sang des yeux. Les yeux écarquillés, il tremblait, comme s’il voulait le mettre en pièces sur-le-champ ou, au contraire, s’enfuir, épouvanté.
Peut-être parce qu’il avait souri toute la journée, cette nouvelle expression sur le visage du prince héritier avait quelque chose d’étrangement étrange et grotesque.
Ce ne fut qu’alors que Kiole se rappela les paroles que Kishiar avait murmurées juste avant qu’ils n’entrent dans la salle.
— Pour faire tomber ton adversaire, fais-le rire encore et encore.
Comme l’avaient annoncé ces mots, Kachian avait souri toute la journée. Son sourire semblait naturel, comme si tout tournait à son avantage.
Et si rien de tout cela n’avait été naturel ?
Kiole tourna les yeux vers Kishiar. Lui non plus ne souriait plus, bien qu’il eût lancé des plaisanteries sans la moindre honte pendant toute l’enquête. À l’opposé du visage ravagé et déformé par le choc de Kachian, son expression était froide, indéchiffrable et si calme qu’elle lui glaça le sang.
Kiole connaissait quelqu’un qui affichait souvent cette expression.
C’était Yuder Aile.
Le juge rompit le silence stupéfait et prit la parole.
« Accusatrice Marin. »
« Oui. »
« Ce sac de champignons Dudulem vous semble-t-il avoir appartenu à Maiki ? »
Marin avait l’air d’avoir attendu toute sa vie qu’on lui pose cette question. Elle serra les poings, fixa Kachian droit dans les yeux et répondit :
« Oui. Il appartenait sans aucun doute à mon frère. »
« Pouvez-vous expliquer comment vous en êtes arrivée à cette conclusion ? »
« Les champignons Dudulem ne rapportent presque rien, même quand on les vend. Dans tout l’Empire, le seul herboriste qui aurait récolté avec autant d’application cette chose sans valeur, l’aurait séchée en alternant ombre et soleil, l’aurait coupée de façon uniforme et en aurait transporté une telle quantité, c’était Maiki. »
« Pourquoi pensez-vous qu’il ait eu une raison de transporter ces champignons jusqu’au moment de sa mort ? »
« À cette époque, Maiki a rencontré plusieurs fois un étranger venu d’une autre région. À partir de là, il n’a cessé de récolter des champignons Dudulem. Les habitants du village l’ont vu et peuvent le confirmer. J’en déduis qu’on lui en a réclamé à plusieurs reprises… puis qu’après avoir obtenu ce qu’on voulait, on l’a tué pour le faire taire avant de partir. »
Une lueur humide brillait dans ses grands yeux, mais aucune larme ne coula.
« De nature timide, il ne traitait jamais avec d’autres acheteurs que ses clients habituels. Pourtant, à cette époque, il n’arrêtait pas de rencontrer quelqu’un qu’il connaissait à peine, et je n’arrivais pas à comprendre pourquoi. Mais, avec le recul, j’ai fini par faire le rapprochement. »
« Lequel ? »
« Peu avant sa mort, Maiki m’a dit qu’il pensait pouvoir revoir un ami qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Si l’étranger qu’il rencontrait était en réalité lié à cet “ami”, et si cet “ami” était le véritable client qui voulait des champignons Dudulem préparés, alors tout s’explique. »
Le teint de Kachian pâlissait à vue d’œil. Sans même le regarder, Marin martela ses mots avec force.
« Mon frère n’a certainement pas été déchiqueté par une bête. Et je ne crois pas non plus que l’affirmation selon laquelle l’homme appelé le Sage serait le véritable meurtrier de mon frère ait le moindre sens. Ce sac taché de sang prouvera que j’ai raison ! »
« …… »
En temps normal, l’étape suivante aurait consisté à poser quelques questions aux témoins en vue du procès. Mais l’apparition successive de nouvelles preuves avait tellement bouleversé le juge et les enquêteurs que la procédure ne se déroula pas comme prévu.
Après une longue délibération, le juge annonça que toutes les preuves arrivées tardivement seraient admises.
« De nouvelles preuves sont venues étayer les arguments des deux parties, mais pour l’heure, nous ne pouvons trancher à la légère. Le jour du procès officiel, les sept Hauts Juges établiront la vérité qui reste à faire éclater. »
L’enquête prit fin. Kiole resta assis, hébété, puis fut le dernier à quitter la salle d’audience.
Non. Il essaya de partir.
« Kiole da Diarca. »
Kachian s’approcha et l’interpella.
« Parlons un instant. »
Avant même qu’ils s’en rendent compte, la pièce s’était vidée. Ils n’étaient plus que tous les deux.
« … Pourquoi le ferais-je ? »
« Je ne pensais pas devoir te rappeler ici que je connais ton secret le plus honteux. »
Mon secret le plus honteux ? Pendant un instant, les secrets stupéfiants qu’il avait découverts dans la cachette de son père lui revinrent en mémoire, mais ce n’était pas de cela qu’il parlait.
« Tu continues à prendre plaisir à coucher en cachette avec des hommes, au beau milieu des réceptions du palais ? »
Kiole comprit que le prince héritier Kachian le prenait toujours à tort pour un homme qui couchait avec des hommes, et il en resta stupéfait.