Chapitre 1 322
La salle d’attente des témoins était complètement vide ; seul Kiole s’y trouvait. Du côté du prince héritier Kachian, on se montrait si indifférent qu’on n’avait même pas essayé d’examiner un tant soit peu les preuves présentées par la partie adverse, contrairement à Marin.
Oui. Cela n’avait aucun sens, à moins qu’ils ne s’attendent à voir le procès prendre fin avant même d’avoir commencé !
« C’est impossible. Ils ne vont quand même pas accepter ça, si ? Ce n’est pas vrai ! »
Kiole avait surveillé le Sage et son groupe pendant très longtemps. Il avait aussi vu de plus près que quiconque comment Kachian, même après la mort du Sage, n’avait pas réussi à échapper au lavage de cerveau et s’était comporté comme un fou.
C’est pourquoi il le savait parfaitement. Tout cela n’était que mensonge !
Mais comment pouvait-il bien prouver que c’était faux ?
L’homme désigné comme le véritable coupable — le Sage — était mort. Les morts ne parlent pas ; impossible donc de l’interroger directement. Si le duc de Diarca avait été en bonne santé, il aurait coupé court à l’affaire sans s’impliquer dans une histoire pareille, mais il était actuellement cloué au lit.
Et Kiorne, qui dirigeait la maison Diarca à sa place ? Allait-il agir comme son père et se tirer d’affaire ? Ou bien…
« Mon frère aîné pourrait même s’en réjouir, en se disant qu’il a là l’occasion de tout mettre sur le dos de Père… »
Le prince héritier Kachian avait parfaitement compris cet aspect de la situation. Sans aucun doute, il les avait choisis pour leur faire porter le chapeau et retourner cette situation embarrassante à sa place.
« Et en plus, la Cavalerie. Il compte aussi entraîner derrière elle le camp de l’Empereur… ! »
Ce ne serait pas une simple implication. Dans l’esprit de Kiole, une image saisissante se dessinait : la maison Diarca et la Cavalerie s’engageaient dans un nouveau conflit pour se renvoyer la responsabilité. Et si Kiorne et l’Empereur s’étaient publiquement alliés, et que quelque chose de ce genre se produisait ? Kiole était si terrifié qu’il ne voulait même pas l’imaginer. Une vision atroce et vertigineuse envahit son esprit et s’y mit à tourner sans fin.
Qui aurait cru que le prince héritier, qui avait semblé avoir perdu la tête, trouverait et mettrait en œuvre une méthode pareille dans l’ombre ? Était-ce aussi, en partie, grâce à ce prétendu conseiller ?
Un frisson le parcourut. Kiole haleta et regarda Kishiar. Il lança un cri muet à son dos, qui ne laissait rien paraître.
« Vous aviez dit que ce serait vite terminé… ! Vous aviez parlé d’une occasion d’en avoir le cœur net. Qu’est-ce que ça signifie ? »
Comme s’il avait entendu le cri silencieux de Kiole, Kishiar tourna la tête. La salle d’interrogatoire n’aurait pas dû donner sur la salle d’attente, et pourtant, ses yeux rouge cramoisi, limpides comme des gemmes, se posèrent droit sur Kiole.
« Aïe ! »
Au moment où Kiole recula instinctivement, pris de peur, Kishiar se retourna et prit la parole.
« Les délibérations s’éternisent. S’il est difficile de prendre une décision sur-le-champ, mieux vaudrait, pour tout le monde, achever d’abord la procédure d’interrogatoire prévue, puis reprendre la discussion. »
Avant que le juge ait pu répondre, Kachian laissa échapper un rire étouffé et marmonna comme pour lui-même :
« Qui, dans ce monde, ignore qu’on ne changera pas le résultat en faisant traîner les choses de force ? Quand un roturier qui ne connaît pas l’honneur porte une accusation, on finit vraiment par subir ce genre de choses. »
Cette seule phrase suffisit à rendre palpable sa malveillance : il voulait insulter à la fois Kishiar et Marin. La salle d’interrogatoire se glaça, mais Kishiar se contenta de sourire.
« Hum. Si quelqu’un n’avait pas soudainement produit de nouvelles preuves, j’aurais déjà fini de vérifier les témoins et serais rentré tranquillement à la Cavalerie. Il semble bien que lorsqu’une personne qui ne connaît pas l’honneur porte une accusation, on en arrive à faire traîner les choses de force. Qu’en dites-vous ? »
Toutes les personnes présentes — Kiole compris — sentirent à quel point la riposte était parfaite. D’une seule phrase, Kishiar la Orr avait renvoyé à Kachian son insulte intacte — non, en y ajoutant même un petit supplément.
« … Hm… »
Du côté de Marin, qui gardait la tête profondément baissée, un souffle lui échappa, comme si elle n’avait pu retenir un rire. La salle était devenue si silencieuse que Kiole, dans la salle d’attente, entendit le son sans le moindre obstacle.
Le visage du prince héritier Kachian vira aussitôt au rouge cramoisi de fureur. Kiole avait vu bien trop souvent le prince héritier, dans ces moments-là, renverser les yeux et se convulser comme un fou ; il ferma les siens très fort.
« Il va exploser… ! »
Mais il n’explosa pas aussi facilement qu’autrefois. Après avoir jeté un regard aux pièces à conviction que tenait l’enquêteur, il se calma à une vitesse stupéfiante.
Réprimant sa colère avec peine, le prince héritier étira les lèvres en un sourire de travers sur son visage crispé.
« … On dirait que le duc de Peletta a toujours du mal à distinguer les affaires publiques des affaires privées. Votre attitude est… incroyablement désinvolte. »
« Ah bon ? Comme je n’ai pas crié dans une salle d’audience, contrairement à certaines personnes, je pensais faire plutôt bien la distinction… Je tâcherai de m’améliorer. »
Chaque fois que le prince héritier Kachian brandissait une lame dissimulée dans ses paroles, Kishiar lui rendait une attaque identique, à peine plus puissante. Kachian grinça des dents, mais contint encore sa colère et afficha un magnifique sourire.
« Si vous êtes si pressé de partir, alors le parti impuissant ne peut que céder. Je ne sais pas quel témoin exceptionnel vous avez amené, mais faites-le entrer. »
Une décision avait été prise. Enfin, la porte de la salle d’attente où se trouvait Kiole s’ouvrit.
Le cœur sur le point d’éclater, Kiole sortit d’un pas raide. Sans même tourner la tête, il sentait avec une acuité brûlante le regard stupéfait du prince héritier Kachian lui transpercer le visage, mais il fit de son mieux pour feindre de ne rien remarquer.
« Deux noms figurent sur la liste des témoins de Marin, la plaignante. D’abord, Sir Kiole la Diarca, de la Garde impériale… Est-ce bien vous ? »
« … Hum ! O-Oui. »
La tension lui avait peut-être asséché la gorge : sa voix sortit rauque, comme celle d’un homme enroué.
« Le témoin suivant inscrit sur la liste est Son Altesse Kishiar la Orr, duc de Peletta et Commandant de la Cavalerie. »
« Hum. »
Kishiar sourit et leva la main. L’enquêteur ne lui demanda pas de prouver son identité. Il était assis dans la salle d’interrogatoire depuis le début, c’était donc normal ; même en le sachant, Kiole éprouva un pincement de honte.
« Je conteste les critères de sélection des témoins. »
Enfin, le camp du prince héritier, qui s’était montré si indifférent aux preuves, souleva sa première objection. Au murmure glacial du prince héritier Kachian, le conseiller s’avança et prit la parole.
« Nous estimons qu’aucun des deux témoins qui se présentent n’a le moindre lien avec l’affaire de meurtre décrite dans la plainte. Un témoin sans rapport avec l’affaire peut-il vraiment témoigner ? Sir Diarca, en particulier, était jusqu’à tout récemment le chevalier garde du corps de Son Altesse le prince héritier. Qu’il se présente soudain comme témoin ? On ne peut que soupçonner une intention malhonnête ! »
Heureusement, Kiole n’eut pas à répondre lui-même à cette objection délicate. L’enquêteur qui tenait la liste des témoins répondit avec une assurance sans détour.
« Les motifs de sélection des témoins sont également consignés sur la liste. Dans le cas de Sir Diarca, comme vous l’avez vous-même fait remarquer, c’est parce qu’il est le mieux placé pour témoigner objectivement de l’état de Son Altesse le prince héritier durant la période qui a précédé et suivi le meurtre. Aucune question susceptible de faire parler de sa vie personnelle ne lui sera posée, et il est indiqué qu’il prêtera le Serment de l’Épée avant de monter à la barre. »
« … Le Serment de l’Épée ? Moi ? »
À ces mots qu’il n’avait jamais entendus jusque-là, les pupilles de Kiole s’agitèrent violemment. On lui avait dit de répondre simplement aux questions et de redescendre ; personne ne lui avait annoncé qu’il devrait faire une chose pareille.
Le Serment de l’Épée était le plus solennel des serments prêtés par ceux qui suivaient la voie des armes. On le prêtait sur son arme et son honneur ; pour un chevalier, sur sa chevalerie.
Autrefois, il aurait catégoriquement refusé de prêter un tel serment. Mais le Kiole d’aujourd’hui baissa un instant les yeux vers ses pieds, soupira et décida de tout accepter.
« Le Serment de l’Épée, peu importe. J’ai dit que je le ferais, alors je n’ai pas le choix… »
« Même après avoir prêté serment, on peut mentir autant qu’on veut. De plus, Sir Diarca a été nommé garde du corps de Son Altesse le prince héritier bien après l’heure du décès de la victime consignée dans la plainte ! Comment un tel homme pourrait-il fournir un témoignage objectif ? »
« Ce motif ne suffit pas à récuser Sir Diarca comme témoin. »
« Sir Diarca a reconnu qu’il n’avait pas correctement servi Son Altesse le prince héritier, a pris un congé, puis a fini par démissionner. Si cela ne constitue pas un motif sérieux de récusation, qu’est-ce qui en constitue un ? »
Kiole n’avait pas encore prononcé un seul mot sur le fond, mais le prince héritier continuait de soulever des objections par l’intermédiaire de son conseiller. La comparution de Kiole lui déplaisait vraiment.
« Pourquoi moi… ? Parce qu’on peut me faire plier facilement ? »
« — Comme c’est étrange. Suis-je le seul à trouver cela bizarre ? »
Perdu dans sa confusion, Kiole tressaillit en entendant la voix de Kishiar, qui semblait faire écho à ses pensées. Kishiar posa sa question à tous les présents, comme s’il était sincèrement curieux :
« Si je me souviens bien, vous disiez il y a un instant que, si les nouvelles preuves étaient acceptées, l’affaire pourrait être réglée avant même que le procès ne commence. Pourquoi donc êtes-vous si réticents à l’idée d’entendre un témoin qui n’ira peut-être même pas jusqu’à la barre ? Et vous me laissez tranquille, en plus. Est-ce parce qu’il est de la maison Diarca ? Ou parce que, lorsqu’il était garde du corps, il a rencontré face à face le prétendu véritable coupable, ce “Sage” ? Ou peut-être parce que, au sujet des preuves présentées concernant l’époque de l’exa… »
« Duc de Peletta ! »
« … Votre Altesse, duc de Peletta. Vous êtes à la barre, veuillez garder votre calme. »
Kachian, n’y tenant plus, s’écria, et le juge s’empressa de le rappeler à l’ordre. Kishiar sourit avec un aplomb insolent.
« Ah, je vous prie de m’excuser. Quelqu’un parlait très fort tout seul, il y a un instant ; j’ai cru que je pouvais faire de même. Bien. Puisque les qualités des témoins ont toutes été vérifiées, poursuivons la procédure. Je me tiendrai tranquille. »
« Très bien. Nous allons donc continuer… »
C’est alors que quelqu’un frappa violemment à la porte de la salle d’interrogatoire. De l’autre côté de la porte ouverte se tenait le même enquêteur qui avait apporté les nouvelles preuves un peu plus tôt.
Dans ses bras, cette fois, il ne tenait pas une enveloppe, mais une vieille boîte en bois.
Pourquoi donc ? Ce n’était peut-être que son imagination, mais Kiole eut étrangement l’impression qu’une odeur fétide de poisson pourri s’échappait de la boîte. Il plissa le bout du nez, mais ne parvint pas à détourner le regard.
L’enquêteur prit la parole, le visage blême.
« … Veuillez m’excuser d’interrompre la procédure. Une autre nouvelle pièce à conviction vient d’arriver devant la porte de cette salle d’interrogatoire. »